Découvrir le musée Klee

 

 

Eros

1923,

peinture et aquarelle sur papier, 33,3x24,5cm

Sammlung Rosengart

Lucerne

Projet (détail), 1938, peinture et aquarelle sur papier journal

75x112cm Kunstmuseum, Berne

D’une simplicité seulement apparente, en réalité extraordinairement savante, l’œuvre de Paul Klee (1879-1940) est au cœur de plusieurs questions qui nous ont agités en une année de formation.

Peu figurative, mais néanmoins peuplée de formes reconnaissables : étoiles, soleils, villas florentines, drapeaux, arbres, en noir et blanc parfois, mais le plus souvent émergeant de la couleur, par masses, damiers ou petites cellules, voilà une peinture qui inviterait bien à la démarche parfois proposée : « à la manière de »…

Or il n’y a pas de « manière » de Paul Klee, et plutôt que d’engager des enfants à « imiter » sa technique, essayons, avec eux,  d’envisager comme lui la création artistique comme « solution de problèmes ». Parmi les accrochages (évolutifs) du grand musée de Berne, ce qui frappe c’est le voisinage de grands tableaux qui font date comme « Projet » (1938) ou « Nature morte » (sa dernière œuvre, 1939), avec des œuvres plus modestes,  simples tracés à l’encre sur papier ou carton, qui sont à première vue plutôt des études de géométrie que des œuvres d’art… ou ces créations fantastiques des débuts (Phénix sénile, 1905), ou cette série d’anges (ou de chameaux) venus plus tard , tristes, rêveurs ou souriants, qui sont la résultante d’un croisement de lignes, aussi évident une fois le tracé accompli, qu’a priori improbable.

A divers moments nous avons réfléchi sur la notion de signe. Au cycle 1, nous avions pris la précaution de distinguer les a-plats de couleur des traits qui mènent les enfants vers l’éducation du geste graphique. Et voilà un peintre qui les combine à plaisir… Musicien au départ (Klee fut à 11 ans intégré comme violoniste à l’Orchestre des concerts de la Ville de Berne !), il dépasse cette opposition par le rythme et le mouvement… Alors abolie la frontière entre peinture et musique ?

Le signe, nous en avions donné avec Saussure une définition solide comme un roc. Il faut un signifiant, un signifié, et un code. Et voilà un créateur qui produit des « signifiants graphiques » à foison : des points, des lignes, des flèches, des spirales et des ondulations[1], et aussi des alphabets (connus ou inventés), des signes de ponctuation, et des pictogrammes : seins de femme, ou œil grand ouvert. Grande est alors la tentation d’en rechercher la « traduction » : qu’est-ce que ça veut dire ? et de fait, sans jeu de mots, il y a quelques clés pour Klee (à Berne, si on pratique un peu l’allemand, on peut suivre discrètement les groupes qui ont leur guide, toujours très érudit)… mais c’est à terme une impasse. Les signes répandus sur ces toiles ne mènent à rien d’autre qu’à l’affirmation dans l’instant où, spectateurs nous contemplons ces toiles, d’une « tension permanente entre forme et sens, entre abstraction et manifestation du monde »[2].

S’il fallait d’un mot caractériser l’œuvre, c’est celui de « dynamisme », mais en donnant au mot toute sa force Imaginaire, et sa densité d’Humanité : Eros, c’est-à-dire Amour. Un tableau de 1923 porte en effet ce titre, et Klee, toujours soucieux de pédagogie (encore une raison de nous intéresser à lui !) écrit dans son cours du Bauhaus[3] : « Le triangle se forme dans le  processus suivant : un point établit un rapport de tension en obéissant à l’ordre de son éros ».

Au prix d’un exemplaire travail de création et d’explicitation (Klee tient le catalogue raisonné de son œuvre, à raison de plusieurs centaines par an !), il peut se permettre d’écrire : « Ecrire et dessiner sont identiques en leur fond », ce qui est vrai pour l’enfant du cycle 1, vrai pour l’artiste engagé dans sa recherche, mais qu’il nous a bien fallu, en cours de route, séparer pour y voir un peu clair.

De même Klee nous fait-il réfléchir sur le lexique et la syntaxe. Certes, pour l’apprentissage, il nous a fallu segmenter, désigner, et figer. Mais les mots n’ont pas d’existence en dehors des phrases qui les organisent, ni les phrases en dehors de énoncés qui leur donnent sens et nous insèrent dans l’ordre humain. Et un artiste nous mène plus loin encore, vers la contemplation. Se mesurant, mais en occidental soumis à l’alphabet grapho-phonétique, à l’art du haïku japonais, Claudel faisait remarquer que l’origine du mot « mot » est « motus », mouvement, et l’œuvre de Klee de la même manière nous interpelle. Il n’y a là aucun « message », rien à « traduire », pas plus qu’un haïku ne saurait être illustré. Dans le tableau, un œil suffit, métonymiquement, pour que le tableau « nous regarde ». Et toi, spectateur, qui es-tu ? et qui dis-tu que je suis ?

En espérant vous avoir donné envie de visiter ce beau lieu, JMM – 17 avril 2007.

 

Comment se rendre au Zentrum Paul Klee ?

c'est très simple : en venant de Bâle par l'autoroute, sortir à Bern - Ostring, et se laisser guider. Le Centre jouxte l'autoroute A6. Tout est expliqué sur le site : http://www.paulkleezentrum.ch/ww/de/pub/web_root.cfm

 



[1] Que l’architecte Renzo Piano reproduit dans sa construction, qui épouse les ondulations des collines de la campagne bernoise, non loin du tombeau de Paul Klee…Renzo Piano s'est rendu célèbre en réalisant en 1977 le Centre national d'art et de culture Georges Pompidou à Paris. Voir le site

http://www.galinsky.com/buildings/pompidou/index.htm

[2] Pierre Watt, dans le hors-série de Télérama, publié en juin 2005 à l’occasion du Zentrum Paul Klee à Berne.

[3] Le Bauhaus, mot allemand qui évoque de manière dynamique, le mouvement de construction d’une maison, est fondé à Weimar en 1919 par l’architecte Walter Gropius. L’idée est de rassembler techniciens et artistes pour que toutes les disciplines : peinture, sculpture, arts décoratifs, artisanat, soient réunies pour former une nouvelle architecture. Klee y rencontra Kandisky. Il y fut un enseignant engagé, toujours tiraillé entre le cours à donner et son activité créatrice. Le Bauhaus fut évidemment dans le collimateur du national-socialisme. Des œuvres de Klee figurèrent en bonne place dans l’exposition nazie Art dégénéré, notamment Autour du poisson (1926). De nationalité allemande, il se réfugie en 1933 à Berne, sa famille étant d’origine helvétique.