Intervention dans le stage de formation continue : ouverture au pluralisme culturel – mai 2008 – période du R3 N°2 - 29 mai matin  (Jean-Marc Muller, IUFM centre de Colmar)

 

Le thème de l’Afrique dans les albums destinés à la jeunesse - sur ce thème voir le site TAKAM TIKOU (mise à jour le 24 mars 2010)

 

A partir d’une sélection d’ouvrages publiés entre 1995 et 2007[1].

 

 

Ne disposant que d’une matinée, je mets en ligne cet apport sur mon site personnel, en précisant que ce n’est pas là un texte définitif. Des corrections et des compléments seront nécessaires. Je souhaite aussi enrichir cette enquête par les propositions des stagiaires.

 

La problématique

La part d’ombre : aux fondements de l’Ecole de la République

L’Afrique dans les albums destinés à la tranche d’âge du cycle 1

L’Afrique dans les albums destinés à la tranche d’âge des cycles 2-3

 

1.                     Présentation de la problématique.

 

L’idée de cette intervention est née du thème de ce stage : comment intégrer la diversité culturelle dans notre pratique de classe ? Cette demande s’inscrit elle-même dans un constat : les classes réelles, certes dans une moindre mesure en milieu rural, sont de plus en plus marquées par une présence d’enfants, qui, par leur patronyme, leur prénom, leur langue d’origine… et leur couleur de peau, témoignent d’une France multi-culturelle.

Elle croise pour moi un intérêt permanent pour une approche internationale, et à ce sujet, un constat. Même en me limitant à mon domaine disciplinaire : l’enseignement du français et des lettres, notre démarche reste souvent « hexagonale ». Nous oublions que l’espace francophone englobe d’autres cultures que la nôtre : le Maghreb, plusieurs pays de l’Afrique sub-saharienne, le Québec, les Antilles, et la liste n’est pas close !

La littérature de jeunesse pourrait nous aider à élargir cet espace franco-français. A condition de le faire avec discernement. Il nous faut faire preuve d’esprit critique, car il ne suffit pas que l’album soit attirant d’une point de vue esthétique, que l’histoire soit plaisante, pour qu’il aide les enfants à se construire une conscience de citoyen du monde. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi des albums et le « thème » de l’Afrique (où je ne suis jamais allé[2] !). Un échantillon de l’offre parue depuis les années 90, en privilégiant la dernière décennies, montre bien les ambiguités d’une littérature de jeunesse abordant ce domaine, voire ses limites, entre exotisme, conscience malheureuse, et connaissance insuffisante. Mais l’enquête peut nous pousser aussi à construire avec les enfants des parcours, où trouveront leur place la littérature, mais aussi d’autres sources d’information : peut-être la presse et les médias, et sans aucun doute ce corps de disciplines qui s’appelle à l’école « découverte du monde » et « éducation civique ».

 

2.                     La part d’ombre : aux fondements de l’Ecole de la République

 

Pour introduire cette matinée, quatre extraits d’auteurs qui ont contribué à fonder l’Ecole de la République.

Pour des raisons historiques, que ces textes devraient contribuer à éclairer, il n’est pas possible aux Européens que nous sommes d’avoir sur l’Afrique un point de vue simplement inspiré par une conception « politiquement correcte », mais abstraite des « droits de l’homme ».

Ceux-là mêmes qui ont inscrits ces droits au fronton de l’Ecole ont été les plus zélés colonisateurs.

Notre littérature de jeunesse porte l’ombre de ce passé, et le premier travail du praticien, surtout s’il travaille avec des enfants petits, avec des ouvrages anodins en apparence, c’est d’exercer son esprit critique.

Un tel point de vue critique peut déclencher ensuite l’appétit de connaissances. Nous le verrons à travers l’exploration de quelques albums : certains de ces ouvrages, même destinés à la jeunesse, alimentent notre savoir d’adultes. Ils aiguisent aussi notre sensibilité.

 

L’Esprit des Lumières

Montesquieu dans un texte fameux avait tout compris: De l’esclavage des nègres (L’Esprit des Lois, 1748) : l’ironie, mais une analyse économique qui aujourd’hui reste d’actualité.

Mais il y avait loin de la coupe aux lèvres. Les Lumières se sont développées dans un climat de prospérité payé, de l’autre côté des océans, par la déportation organisée, et une exploitation éhontée.

L’école de Jules Ferry :

C’est écrit : « Un grand patriote, qui fut plusieurs fois ministre, Jules Ferry, a eu l’honneur de diriger notre expansion coloniale. C’est à lui que nous devons le Tonkin et la Tunisie. » (E. Lavisse)

Analyse de la gravure : Les quatre races d’hommes (Le Tour de la France par deux enfants – G.Bruno, page 184). Ce manuel a été pour des générations d’écoliers, le livre unique.

Extrait de l’Histoire de France du cours moyen (Lavisse, 1936, 38° édition, page 243)

Jules Verne, Cinq semaines en ballon, extraits du ch.XXII. Cet ouvrage, publié en 1863,  reste au catalogue de Folio Junior

 

3.                     L’Afrique dans les albums pour le cycle 1

 

Atelier 1.

-  présentez un ou deux albums au choix et/ou un document de presse

-  indiquez de manière synthétique le point de vue des auteurs sur l’Afrique

-  comment feriez-vous pour intégrer ces supports dans votre classe ?

 

Rafara

Cet album, dans la collection Pastel de l’Ecole des Loisirs entre souvent, sur la Toile, dans des réseaux conçus par les praticiens de terrain autour du thème de l’Afrique. Tout y est typiquement « africain », les illustrations, figuratives et relevant du « divertissement graphique », d’ où exploitations possibles en arts visuels et en « graphisme » préparatoire à l’écriture. Mais attention : gare aux stéréotypes ! Le sous-titre « un conte populaire africain » doit nous interroger. De quelle tradition s’agit-il ? quelles transformations a-t-elle subies pour devenir ce conte pour enfants, illustré par une européenne. La représentation de Rafara, stylisée, a l’inconvénient d’accentuer les différences physiques. Or ce sont là des différences qui relèvent du regard occidental. Imaginons cet album illustré par Dominique Mwankumi. Malgré ces critiques, le texte est beau, parce qu’il joue sur des constantes archétypiques. Le monstre  Trimobe  est l’équivalent, dans nos traditions européennes, de l’ogre ou de la sorcière. Le conte présente des similitudes avec Le Petit Poucet, et Hansel et Gretel. L’imaginaire serait-il universel ? Ou s’agit-il d’une contamination culturelle, voir d’un bricolage des adaptateurs. En tous cas, s’il faut valider la pratique des réseaux, cet album est intéressant davantage pour découvrir l’univers du conte, que la connaissance de l’ « Afrique »…

 

 

Y a-t-il des ours en Afrique ? de Satomi Ichikawa (1998)

Un auteur bien admis à l’Ecole des Loisirs, puisque dans la collection présentée il y en a quatre autres : Shyam et Shankar (2000), Baobonbon (2001), Le magasin de mon père (2004), Ma chèvre Karam-Karam (2005). Fantaisie, tendresse et drôlerie caractérisent l’œuvre de cet auteur, et nul doute que les enfants y trouvent matière à ce qui est appelé par l’institution : la lecture plaisir. Et pourtant ! C’est l’album sus-mentionné qui m’a fait réagir. Voilà d’abord une histoire totalement invraisemblable d’ours en peluche perdu dans une improbable savane africaine. Les autochtones y habitent des huttes de terre et semblent couler un existence idyllique dans un cadre pastoral. Les fauves d’Afrique eux-mêmes sont réduits à l’état de grosses peluches animées. Par contre le 4x4 qui conduit la famille de touristes japonais est parfaitement réaliste, tout comme l’attirail, caméras au poing, et appareils photos en bandoulière (visite du zoo humain, quatre petits tours et puis s’en vont). La fiction, gentille, manifeste la violence des rapports Occident-Afrique, pour peu qu’on ne se laisse pas piéger par une lecture naïve.

Dans cette série d’albums une certaine tendance de la littérature de jeunesse, la déréalisation du monde, atteint un sommet.

 

L’Afrique, Petit Chaka, de Marie Sellier et Marion Lesage

Est une incontestable réussite, d’abord d’un point de vue ethnographique, puisque le texte est tissé autour d’objets rassemblés par la Réunion des musées nationaux (éditeur, 2000). Le texte est aussi d’une très grande qualité littéraire (d’où exploitation possible aux trois cycles de l’école) : dans la forme c’est un dialogue entre un enfant « Petit Chaka » et son grand-père « Papa Dembo » ; dans le discours du vieil homme passent les images mystérieuses et chamarrées d’une Afrique telles que peut la rêver un lecteur cultivé, qui aurait lu, par exemple,  Ethiopiques de Senghor. Les illustrations (qui s’ajoutent à la reproduction des objets) prolongent la rêverie par leurs contours suggestifs et indécis. En fin de volume, une carte, plus décorative que géographique, permet au moins de rapporter les objets à des noms de pays. Car cet album prête le flanc à la même critique que le fameux musée du Quai Branly, à Paris. C’est une belle scénographie d’objets, mais nous ne connaîtrons par leur histoire, nous ne saurons rien de leur fonction symbolique, ni de leur usage pratique. Le regard qui construit cette fiction est esthétisant, un peu comme celui des surréalistes qui furent parmi les premiers à découvrir les arts dits « premiers ». Ce n’est assurément pas le but de l’ouvrage que d’initier les jeunes lecteurs à l’Afrique d’aujourd’hui, telle qu’elle est. Il faudra donc compléter…

 

De Petit Chaka, on peut rapprocher d’autres albums, plus modestes dans leurs ambitions, mais qui relèvent d’une approche semblable, sans tomber dans la déréalisation que j’ai vivement critiquée, s’agissant de Satomi Ichikawa

 

Mon bébé

Fiction autour de l’art du bogolan de Nakunte Diarra, à partir d’un catalogue de musée américain (Indiana)

Ceci est précisé sur la page de garde de gauche.

Sur la page de droite : Nakunté Diarra vit au Mali. Elle peint avec de la boue des étoffes, appelées bogolan, selon une tradition vieille de plusieurs siècles. Depuis que Dieu a créé le monde, le bogolan était là (N.D.)

Récit et illustrations racontent l’art de bogolan. Maman apprend son art à Nakunté, personnage.. Les motifs racontent les rites et traditions (par exemple le voyage vers la Terre promise). Nakunté devient grand et se marie. Elle fabrique le bogolan pour son bébé. Dialogue entre Nakunté et son bébé à naître. A partir de là les bordures des images reprennent des motifs décoratifs.

Lorsque le bogolan est terminé, l’enfant naît, il est enveloppé dedans.

4° de couverture : motifs de bogolan sans texte.

On le voit, la déréalisation est ici évitée par les informations d’ordre documentaire, qui ancrent la fiction dans un « ici » et un « maintenant » de l’Afrique.

 

Une journée en Tanzanie

De Laurie Krebs et Julia Cairns, traduit de l’anglais, Hatier (2003)

 

Est conçu sur le même principe : le rêve compensé par un peu d’ethnologie…

Ainsi  une notice : remerciements au Dr Michael Sheridan, professeur assistant de sociologie et d’anthropologie au collège de Middlebury pour son aide dans les traductions et prononciations du swhalili.

Récit par structures répétitives et accumulation ; peut servir pour apprendre à compter jusqu’à 10.

On est dans une Afrique de rêve, paradis terrestre ; les humains (costumes africains traditionnels stylisés) co-habitent pacifiquement avec des fauves.

2° partie documentaire qui explique la notice initiale. On a une double page sur les animaux de Tanzanie, avec leur nom en swahili, un page sur le peuple Massaï (« l’un des derniers peuples de tradition pastorale au monde), une page sur les prénoms swahili (origine et sens).

Une page sur la Tanzanie, avec cette phrase étrange : « des ossements humains très anciens ont été retrouvé dans la gorge d’Olduvai ». Une carte sommaire situe la Tanzanie (mais un planisphère serait nécessaire pour repérer le pays sur le continent africain). Une page pour compter en swahili.

A remarquer : le titre n’a pas grand rapport avec le contenu !

 

En conclusion…

 

On voit les dangers qui guettent les albums sur l’Afrique destinés aux petits : retour inattendu de stéréotypes, uniformisation de la vision étendue à un tout un continent, déréalisation. Ce sont là des travers évidents, donc faciles à corriger dans un usage éclairé. Un autre danger, plus subtil, est la muséification de l’Afrique, perçue comme dépositaire d’un trésor d’images, de langues vernaculaires rares, et de savoirs proches de la nature. Encore des approches à corriger…

 

Après cette présentation critique, comment travailler, quand même, avec ces albums ?

 

-  Cela devient plus simple si l’on admet que les réseaux thématiques sur l’Afrique sont contestables, mais que les albums peuvent être introduits dans d’autres réseaux, notamment les contes en général, la poésie, le rêve, et les « archétypes[3] ». En pensant un peu autrement, des albums qui ont pour cadre l’Afrique, pourront à côté d’ouvrages évoquant la vie française, faire entrer les enfants dans de grandes thématiques existentielles (grandir, quitter maman, accueillir un frère ou une sœur, travailler, jouer, etc.). Pas plus qu’il n’y a lieu de considérer différemment dans une classe d’aujourd’hui un enfant à la peau (à peine) plus noire, il n’y a à mon avis de raison, au cycle 1, d’isoler un sous-ensemble de lectures dont l’Afrique serait le cadre. Cette position mesurée permet même de réintégrer les fantaisies d’Ichikawa (à condition de compléter l’offre !)

-  si vraiment des projets au cycle 1 doivent être centrés sur l’Afrique, comme entité géographique, il vaut mieux le faire à partir des animaux. Dans de domaine l’offre est immense. Se détache l’œuvre d’un graphiste japonais du début du siècle, popularisé par l’Ecole des Loisirs : Toshi Yoshida. Faute de place et de temps, cette matinée de stage n’aborde pas cette série animalière, mais il en vaudrait vraiment la peine.

-  faire contrepoids dès le cycle 1 à la déréalisation de l’Afrique (photos, vidéos montrant les pays africains tels qu’ils sont, à placer dans l’espace de la classe et à commenter librement)

-  des photos de l’Afrique réelle peuvent être introduites dans le « carnet de lecture »

-  banaliser le critère « couleur de peau » (à indexer très vite comme non pertinent pour le concept Afrique) : voir la manière dont Dominique Mwankumi, auteur congolais, dessine les Africains

-  éliminer le terme « Afrique Noire » de toute pratique (notamment dans les questionnaires de recherche) ; le terme fait débat au sein des géographes africanistes, qui lui préfèrent aujourd’hui l’expression « Afrique sub-saharienne ».

 

 

4.                     L’Afrique dans les albums pour les cycles 2-3

 

Atelier 2

 

Chaque groupe un choix d’albums et de journaux (le Petit Quotidien, choix de numéros parus de septembre 2007 à mai 2008)), en visant la diversité.

Mêmes consignes.

 

Dans les échanges auront émergé les points suivants

 

a)                      Tibili

Marie Leonard, Magnard Jeunesse, 1996

 

Ouvrage intégré dans une stratégie d’incitation à la lecture (au cycle 2).

 

Qualités :

une histoire drôle, très attachante pour les enfants, et une Afrique nni misérable, ni (totalement) déréalisée (à faire : liste d’indices donnant un certaine authenticité géographique et culturelle)

 

Mais deux aspects sont à prendre en compte dans la réflexion

-  c’est le garçon qui résiste à la lecture, non la fille, ce qui correspond à une constante sociologique aujourd’hui attestée en Europe, mais qui a toutes chances d’être sociale-culturelle et non biologique-neuronale[4] ; la fiction consolide une représentation qui produit des effets…la suite pédagogique (manuels Fijalkow insiste encore plus nettement sur cette opposition, en présentant Kablé, la sœur, comme un modèle. Or on est là à contre courant de la réalité africaine, où les filles sont évincées du système scolaire très vite au profit des garçons !

-  la dévalorisation implicite d’une culture traditionnelle (celle du grand-père, le grand livre de la nature) au profit d’une culture de la lecture alphabétique

-  la conception de la culture écrite comme un « coffret » (décontextualisation, non partage, et finalement domination)…

 

Au cycle 3, quels sont les modèles culturels des garçons ? quels supports de lecture peut-on valoriser, peut-être différents de ceux des filles ?

 

b)                     les albums de Yves  Pinguilly

 

3 albums du même auteur avec des illustrateurs différents ( , et des éditeurs de la sphère de diffusion restreinte (Rue du Monde et Bilboquet). Ici pas de déréalisation comme dans les albums destinés aux plus petits, mais un point de vue quasi journalistique : ce sont des pays d’Afrique d’aujourd’hui, confrontés à des problèmes bien réels (déséquilibres économiques, exploitation, violence, manque d’éducation)

Procédés d’ancrage et de désancrage, constitutifs d’une visée littéraire : nombreux « effets de réel » qui contextualisent ces récits dans l’ici et le maintenant des pays africains, sans qu’ils soient pour autant identifiables.

 

Jour de Noël à Yangassou

(ill. Zaü - Rue du Monde, 2007)

 

-  les illustrations stylisées mais justes (le taxi brousse)

-  le vocabulaire (notamment géographique et botanique)

-  où se trouve Yangassou

-  la relation garçon-fille

-  la fonction de l’écriture (à l’opposé de Tibili : ici le cahier va permettre d’écrire)

-  le point de vue sur Noël (peut entrer en réseau avec des contes de Noël)

 

Même les mangues ont des papiers

(ill. Aurelia Fronty, même éditeur, 2006)

 

-  fiction adoucie (teintes chaudes des illustrations, ouverture au rêve, aucune violence montrée) mais pointant un réel violent : déséquilibre du commerce Europe Afrique : les mangues avec papiers valent plus que les hommes sans papier

-  en filigrane, l’émigration clandestine…

 

Ploc Ploc Tam Tam

(ill. F. Mansot, Bilboquet/Valbert,2004)

 

-  le plus dur : évoque le massacre de paysans par des rebelles, parmi lesquels des enfants-soldats

-  même procédé : des personnages enfants, plongés dans le drame, mais qui s’en sortent finalement (la trame narrative est réparatrice, corrigeant la violence des péripéties ; l’enfant-soldat mort est représenté, mais c’est un personnage secondaire ; Minata, héroïne s’en sort, mais c’est sa poupée Aïssa qui tombe sous les balles, etc. )

-  fonction des illustrations qui cachent et montrent (inspirées du photojournalisme de guerre mais retravaillées)

 

à ajouter :

 

Aïssata et Tahitou, Sorbier (2007)

Cet album est co-produit par Amnesty International

 

Ces ouvrages font le lien avec les réalités économiques globales, donc pointent les responsabilités des pays développés.

Ils sont écrits par des auteurs européens occidentaux, que l’on aurait classés à une autre époque comme « engagés ».

Ils développent  la « mauvaise conscience » des lecteurs, et nous interpellent en tant qu’adultes.

Les enfants sont-ils aujourd’hui en mesure d’en assumer toute la charge émotionnelle ? C’est une question.

De mon point de vue, ces albums trouveront une place dans d’autres réseaux encore que ceux suggérés pour le cycle 1. Il sera intéressant de les confronter à des documents de presse, pour que les enfants perçoivent d’abord la portée informative de ces fictions. Ensuite, les faits tragiques évoqués pourront être compensés, en découverte du monde (histoire, et surtout géographie) par un regard sur la vie quotidienne des enfants des villes africaines aujourd’hui. La série suivante va le montrer de manière concrète.

 

c)                      Les albums de Véronique Vernette et de Dominique Mwankumi

 

En dehors des questions de géopolitique, ces deux auteurs ont un point de vue de témoins autochtones, et par là, ils réussissent à changer le regard du lecteur européen-français.

 

Chez Adama Mécanique générale

Points de suspension, 2001

 

V. Vernette est une jeune auteure qui a beaucoup vécu au Burkina Faso, et qui y retourne régulièrement

En quelques pages, un texte sobre, fait de lignes ondulantes, et des dessins simples, justes et colorés, elle donne un point de vue limité, mais par là juste sur une ville africaine (peut-être Ouagadougou), vue à travers l’activité débordante d’un garage, où Adama et son équipe redoublent d’ingéniosité. Dans ce singulier établissement défile une galerie de personnages rieurs ou goguenards, et finalement  deux garçons  qui fabriquent des modèles réduit de voiture avec des éléments de récupération (boîtes de lait concentré et autres). Apport rare dans la littérature de jeunesse africaine : enfin un album qui évoque l’urbanisation. Aujourd’hui le plupart des Africains vivent dans la jungle des villes et/ou de leur périphérie.

On peut à l’occasion d’un voyage touristique, se procurer un de ces jouets fabriqués par les enfants et les montrer dans la classe.

(du même auteur, dans le même esprit : Cocorico Poulet Piga, 1999)

 

D. Mwankumi (4 titres, Ecole des Loisirs : La pêche à la marmite (1998), Prince de la rue (1999) Les petits acrobates du fleuve (2000), La peur de l’eau (2006). Les quatre albums sont dans la collection Archimède, qui articule fiction et documentaire. C’est l’anti-Ichikawa, et on peut se demander par quel mystère l’Ecole des Loisirs héberge des œuvres aussi différentes du point de vue idéologique et éthique ! C’est aussi un auteur rare : Mwankumi est d’abord un peintre et un illustrateur, formé à l’école belge. C’est l’avenir de la littérature de jeunesse africaine : une production d’origine, même si leur diffusion reste, pour des raisons évidentes, limitée aux pays occidentaux. Une littérature de jeunesse, c’est aussi un luxe de pays riches !

 

Trame narrative toujours sobre, et illustrations suggestives (pas de réalisme appuyé), l’option est de décrire la vie des gosses du Congo ou du Bénin : lutte pour la survie, débrouillardise, défis parfois insensés (mais jamais gratuits), et extraordinaire joie de vivre.

Ces albums valorisent les enfants africains, en mettant en valeur leurs qualités d’autonomie que nos programmes éducatifs se fixent comme un objectif impossible !

La pêche à la marmite se pratique selon la saison au bord du fleuve, ou sur un banc de sables, ou en pirogue, avec gros risques à la clé.. Les héros sont deux garçons, Kumi et Ibakie. L’histoire se corse lorsque les deux pêcheurs doivent affronter un ngano, crocodile qui sévit dans le fleuve. Ils s’en tirent in extremis en lui jetant toute leur récolte de poissons chèrement pêchée…

Prince de la rue est l’histoire de deux garçons Shégué et Okombe qui survivent dans le quartier de Citas, près du grand marché de Kinshasa. Pour tout logis, des boîtes de cartons. Avec divers matériaux récupérés sur une décharge de la mégalopole, ils fabriquent des jouets (avions, voitures, mots, toujours des objets du monde dont ils sont exclus) qu’ils essayent de vendre, non pas à des touristes, mais à des clients locaux (des grossistes ?), mais Shégué se fait voler sa recette par des voyous… et manque y laisser la vie. L’espoir renaît lorsque Shegué a l’idée de fabriquer un instrument de musique… L’album comporte une comptine dans la langue du Zaïre, traduite en note.

Les petits acrobates du fleuve est un album qui fait découvrir la vie dans les villages au bord du fleuve Congo. Kembo avec ses deux copains Mido et Eloni va accomplir un exploit risqué. Il s’agit d’accoster les premiers, en pirogue, le bateau-courrier, non pas pour un exploit gratuit, mais parce que sa maman a besoin de savon et d’un tee-shirt. Il leur faut éviter un dangereux serpent noir, manœuvrer habilement pour n’être pas emportés dans un tourbillon. Le tout sous le regard admiratif des parents. L’histoire est dure : seul Kembo réussit à monter à bord, la pirogue s’étant retournée. Les trois regagnent la berge à la nage.

La peur de l’eau raconte une journée de deux enfants à Ganvié, cité lacustre au Bénin. Le récit (autour d’une histoire de coq prévu pour un repas de fête, qui s’envole) fait découvrir toute une série d’usages de ce peuple lacustre, sans jamais verser dans l’exotisme (on y découvre les zémidjan, célèbres taxis motos de Cotonou, et même la « biblio-pirogue », une bibliothèque ambulante.

A souligner : la conception du « héros » d’après Mwankumi : il n’est jamais seul, le thème du couple d’amis est récurrent, et la famille, le village, ne sont jamais loin.

Les quatre albums comportent à la fin une partie documentaire (postface), celle de l’album La peur de l’eau étant particulièrement développée.

 

Comment travailler ?

 

Ces albums apporteront d’utiles compléments à des projets de découverte du monde, et gagneront (conseil récurrent) à entrer dans des réseaux, qui n’auront pas l’Afrique pour dénominateur commun. Pourquoi ne pas les mettre au service de débats interprétatifs sur le travail des enfants, une réflexion sur l’autonomie, les rapports parents-enfants, voire sur l’éducation physique d’un point de vue culturel…

Ces albums rassemblent aussi une série de connaissances sur des pays d’Afrique, d’un point de vue encyclopédique et lexical.

Possibilité de travailler par la technique des « arbres de la connaissance », ou, selon les termes qui conviendront, les « cartes mentales » ou les « schémas heuristiques [5]».

 

d)                     les albums marqués par la problématique de la décolonisation

 

Par exemple :

 

Un homme, de Gilles Rapoport (Circonflexe, 2007)

 

N’est pas vraiment une histoire, mais le discours d’un esclave qui hurle sa révolte contre le maître esclavagiste, et qui meurt finalement, car on lui applique méthodiquement et successivement toutes les punitions prévues dans le Code Noir (texte de 1685 reproduit en fin d’album, avec un historique de l’abolition, lente et chaotique, de l’esclavagisme.

L’écriture joue sur les registres pathétiques, voire épiques, en misant aussi sur le pouvoir émotionnel de la mise en page typographique.

Les illustrations évoquent dans un réalisme stylisé, les rapports violents maître-esclave.

L’auteur est surtout connu comme illustrateur. Il a abordé le thème de la Shoah dans un album peut-être autobiographique Grand-Père (Circonflexe).

 

 

Les fabuleuses aventures d’Equanio

de J-J. Vayssières

 

dans un tout autre style est un récit d’aventures dont le héros est un esclave noir affranchi. Il s’agit au départ de l’autobiographie en anglais, traduite en français d’Olaudah Equiano, et publiée en 1987 par les Editions Caribéennes.

Ce texte a été retrouvé par des bibliothécaires lors des préparatifs de la commémoration de l’abolition de l’esclavage (1997-98).

Pour en tirer un album, le travail a été confié à J-J. Vayssières, graphiste et specialiste de l’Afrique.

Aure originalité : l’album (ou plutôt le roman (il y aussi bcp de texte) est publié par une société d’éditions de Jamaïque, Guinée et Pointe à Pitre (Ganndal).

Tout en conservant des qualités documentaires, le récit ne verse jamais dans le misérabilisme, et les élèves du cycle 3 vont découvrir un héros flamboyant, que des talents multiples, mais aussi une chance extraordinaire, entrainent dans plusieurs vies. Capturé en Afrique, il devient esclave aux Caraïbes, est acheté par une officier anglais, qui lui apprend à lire. Il vit à Londres, visite l’Europe et la Turquie, retourne aux Antilles, participe à des expéditions au Groenland, rencontre des Indiens Mosquitos, et termine sa vie en 1797 comme militant abolitionniste.

 

Sur la guerre d’Algérie,

Midi pile, l’Algérie

De J-P. Vittori et J. Fernandez, Rue du Monde, 2001

Construction narrative élaborée, mais elle peut être déconstruite et reconstruite dans la classe par un échange oral. Deux trames narratives intriquées : le présent d’un terrain vague et un passé de guerre. Les acteurs sont finalement rassemblés et un lien générationnel est resserré par la parole libérée. En contrepoint aux deux récits fictifs, le récit historique des grandes phases de la guerre dite « d’Algérie », avec photos d’actualité.

 

e)                      les textes littéraires

dans ce dernier sous-ensemble je sélectionne des ouvrages où prime la visée esthétique, même si elle n’est jamais absente des œuvres précédentes ; il faudrait d’ailleurs ici reprendre L’Afrique, Petit Chaka.

 

Mawati, L’enfant du désert

Muriel Carminati, Marc Daniau (Seuil Jeunesse, 2000)

Correspond à la ligne esthétisante de cet éditeur. Couleurs chaudes (rouge, jaune, orange). C’est une Afrique de rêve, dans l’espace intemporel du conte.

Mawati, orphelin est chassé de son village avec ses trois chèvres.

On est dans le registre imaginaire, de la rêverie au sens de Gaston Bachelard (activité psychique supérieure) : par exemple, dans l’épisode du sorcier réveillant les parents morts de Mawati, qui s’inquiètent à son sujet.

Mawati est protégé des dieux. Il affronte le lion. Une force inconnue sort de lui.

Finalement Mawati devient le sauveur de sa tribu chassée de chez elle par la sécheresse. La rencontre se fait au fond d’un précipice, au bord d’un immense cratère (chute euphémisée[6] : c’était peut-être un mirage). Cet album peut être lu pour sa portée imaginaire spécifique, sans liaison appuyée avec l’Afrique, et en réseau avec d’autres œuvres à forte résonance archétypique… Langage propre des couleurs (celles des illustrations, celles qui font la trame de la typographie). Belle qualité littéraire du texte :

 

« C’était peut-être un mirage ? Mawati se frotta les yeux plusieurs fois mais l’image revenait, intacte ; une eau, pure comme un ciel d’aurore, soyeuse comme la robe d’une gazelle, et qu’un écrin laiteux rendait d’un bleu indescriptible. On aurait cru l’œil de l’univers ».

 

La Reine de Saba[7]

Mohamed Kacimi et Alex Godard (Milan Jeunesse, 2006)

Les clés de ce récit somptueux sont à rechercher dans la Bible (mais les auteurs ne donne pas la référence) et peut-être dans Ethiopiques de Senghor.

Libre réécriture de la célèbre rencontre…, le texte a un fort pouvoir évocateur, tout en mariant la poésie et l’humour (le personnage insolent et lucide de la huppe qui s’oppose au stupide conseiller Tsadok) ; la Reine et Salomon rivalisent de subtilité en échangeant des énigmes, jeu où le Roi de Rois ne se montre pas le plus subtil…En suivant le fil conducteur de l’Afrique, cette lecture peut introduire la question de l’origine de l’humanité (voir Hérodote, historien grec).

 

Regrets.

Le formateur terminera provisoirement cette première version en ligne par trois ouvrages simplement cités, mais qui seront présentés plus tard

 

Ameur des arcades, Syros, 1991

De Mouloud Mammeri, ill. de Christophe Merlin

 

Mammeri est un des très grands écrivains algériens francophones. D’origine kabyle, il explore aussi les grands thèmes de la littérature berbère.

Les illustrations comportent des légendes en tamazight, langue de ce peuple autochtone (ici en caractères alphabétiques, mais les berbères ont leur propre écriture).

 

Dans les classes, y compris celles où il n’y a pas d’enfant de parents d’ascendance maghrébine, il importe ce valoriser cette littérature d’expression française. Elle fait partie intégrante du patrimoine littéraire français.

 

et

 

Couscous

Corinne  Fleurot et Hélène Perdereau

Albin Michel Jeunesse, 1994

 

et même éditeur, même collection, 1993

 

Le Conteur de l’Atlas

Claude Clément, Jean-Noël Beguelin.

A suivre…

découverts depuis : une bd / Aya de Yopougon (M. Abouet, C. Oubrerie) et Le secret de Chanda, roman de Allan Stratton ; lire la recension 

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[1] Cette sélection n’a rien de scientifique ; je me suis servi des ouvrages disponibles à la médiathèque de l’IUFM de Colmar, à la médiathèqe municipale de Guebwiller, et dans ma collection personnelle.

[2] Faux ! j’ai fait mes premières expériences d’enseignant de français dans un collège d’Alger. Mais l’Algérie est-elle l’Afrique ? voilà une question.

[3] Dans ce premier lot, j’ai laissé à dessin un intrus : Nagami, de A. Khalipine et B. Jagoszinski (Callicéphale, 2001) est un intrus. C’est un conte indien. Mais il peut faire réseau, au cycle 1, avec des contes africains, par ce fil conducteur de l’archétype (ici le serpent).

[4] Cf. à ce sujet, un très récent débat parlementaire sur l’adoption d’un article autorisant à l’école la non mixité ; voir Le Monde du 28 mai 2008.

[5] Cette technique largement inconnue des praticiens pourrait faire l’objet d’une formation continue.

[6] Voir Gilbert Durand, Structures anthropologiques de l’imaginaire (Dunod) pour éclairer ce concept.

[7] Voir le ° livre des Rois, ch.10