Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois…

 

Deux extraits du Cahier d’un retour au pays natal

 

Aimé CESAIRE

né en 1913, à Basse-Pointe, Martinique. Mort le 17 avril 2008

Poète, homme politique, figure mythique de la cause noire.

Condisciple de Leopold Sedar Senghor à l’Ecole Normale Supérieure, il fonde avec lui et Léon-Gontran Damas dès 1932 la revue L’Etudiant Noir, où apparaît pour la première fois, inventé par Césaire, le fameux mot de « négritude ».

Cahier d’un retour en pays natal (1939) exprime en 65 pages lyriques l’itinéraire d’un homme noir, qui pourrait être Césaire, mais bien d’autres, tenté par la fuite de l’île misérable ; mais il  retrouve le chemin d’une authenticité, qui le ramène elle, son pays natal.

 

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voir les pages Un voyage en Afrique de mon site

 

lire la rubrique Disparition du Monde du 18 avril 2008

Une édition du célèbre poème d'Aimé Césaire, publié pour la première fois en 1939 L'Ecole de la Republique vient de loin ! extrait du Tour de la France par deux enfants -1877, manuel emblématique de l'école de Jules Ferry

 

Et ni l’instituteur dans sa classe, ni le prêtre au catéchisme ne pourront tirer un mot de ce négrillon somnolent, malgré leur manière si énergique à tous deux de tambouriner son crâne tondu, car c’est dans les marais de la faim que s’est enlisée sa voix d’inanition (un-mot-un-seul-mot et je-vous en tiens-quitte-de-la-reine-Blanche-de-Castille, un-seul-mot, voyez-vous-ce-petit-sauvage-qui-ne-sait-pas-un-seul-des-dix-commandements-de-Dieu)

car sa voix s’oublie dans les marais de la faim,

et il n’y a rien, rien à tirer vraiment de ce petit vaurien,

qu’une faim qui ne sait plus grimper aux agrès de sa voix

une faim lourde et veule,

une faim ensevelie au plus profond de la Faim de ce morne famélique

 

 

Ton dernier triomphe, corbeau tenace de la Trahison.

Ce qui est à moi, ces quelques milliers de mortiférés qui tournent en rond dans la calebasse d’une île et ce qui est à moi aussi, l’archipel arqué comme le désir inquiet de se nier, on dirait une anxiété maternelle pour protéger la ténuité plus délicate qui sépare l’une de l’autre Amérique ; et ses flancs qui secrètent pour l’Europe la bonne liqueur d’un Gulf Stream, et l’un des deux versants d’incandescence entre quoi l’Equateur funambule vers l’Afrique. Et mon île non-clôture, sa claire audace debout à l’arrière de cette polynésie, devant elle, la Guadeloupe fendue en deux de sa raie dorsale et de même misère que nous, Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité et la comique petite queue de la Floride où d’un nègre s’achève la strangulation, et l’Afrique gigantesquement chenillant jusqu’au pied hispanique de l’Europe, sa nudité où la Mort fauche à larges andains.

 

Et je me dis Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco

pas un bout de ce monde qui ne porte mon empreinte digitale

et mon calcanéum sur le dos des gratte-ciel et ma crasse

dans le scintillement des gemmes !

Qui peut se vanter d’avoir mieux que moi ?

Virginie, Tennessee, Georgie, Alabama

Putréfactions monstrueuses de révoltes

inopérantes

Marais de sang putrides

trompettes absurdement bouchées

Terres rouges, terres sanguines, terres consanguines.

 

Ce qui est à moi aussi : une petite cellule dans le Jura

une petite cellule, la neige la double de barreaux blancs

la neige est un geôlier blanc qui monte la garde devant une prison

 

Ce qui est à moi

c’est un homme seul emprisonné de blanc

c’est un homme seul qui défie les cris blancs de la mort blanche

(TOUSSAINT, TOUSSAINT LOUVERTURE)

c’est un homme seul qui fascine l’épervier blanc de la mort blanche

c’est un homme seul dans la mer inféconde de sable blanc

c’est un moricaud vieux dressé contre les eaux du ciel

La mort décrit un cercle brillant au-dessus de cet homme

la mort étoile doucement au-dessus de sa tête

la mort souffle, folle, dans la cannaie mûre de ses bras

la mort galope dans la prison comme un cheval blanc

la mort luit dans l’ombre comme des yeux de chat

la mort hoquette comme l’eau sous les Cayes

la mort est un oiseau blessé

la mort décroît

la mort vacille

la mort est un patyura ombrageux

la mort expire dans une blanche mare de silence.