L’opinion de l'auteur de ce site

 

Rappel 

Dans son numéro du 1 avril 2008, le journal d’information Mon Quotidien (lecteurs à partir de 10 ans), a publié une interview du Ministre Darcos contenant le propos suivant : « Un bon prof est quelqu’un qui enseigne par ce qu’il est et non par ce qu’il dit. Quelqu’un qui râle, qui fait grève, est-il un bon modèle ? Quand on est adulte, on se souvient des profs sérieux, dévoués, qui se faisaient respecter. » -

Précision : ce numéro, que j'ai eu du mal à me procurer, était entièrement ouvert à Xavier Darcos, invité comme "rédac'chef exceptionnel"...

 

 

 

Le débat que j’ai lancé ne m’a pas valu une seule réponse. Mettons que les visiteurs habituels de mon petit site n’aient pas eu le temps de se pencher sur la question, fort occupés les uns par la préparation d’une épreuve d’admission au concours, les autres par un stage professionnalisant. Et puis, c’est toujours un peu risqué d’entrer dans un tel jeu : cela quelque part engage.

Je leur dirais toutefois que le métier est ainsi fait de prises de décisions au quotidien, au prix de quelques risques.

En tous cas, la question que j’ai posée en valait la peine, si l’on en croit l’avalanche de courriers critiques reçus par la rédaction de Mon Quotidien sur son blog, mais effacés à ce jour. Voir les très nombreuses réactions sur la Toile. Voir, par exemple, celle d’un collègue qui interpelle la rédaction de Mon Quotidien  à l’adresse suivante :

http://dp.over-blog.com/article-18431118.html

Rien n’empêche en effet les lecteurs d’un journal de prendre la plume (ou le clavier) pour signifier leur désaccord à la rédaction. Les journalistes y sont très attentifs. On sait aussi que le « courrier des lecteurs » est une des pages les plus lues dans la presse écrite

Donc à moi d’assumer mon opinion et bien évidemment elle n’engage que moi. Avec l’esprit de contradiction qui me caractérise (un peu, parfois), je prendrai témérairement la défense du journal. D’abord au nom de la liberté d’expression, qui fonde aussi la liberté de la presse. Aucun corps professionnel, même s’il se sent injustement attaqué, ne doit se faire  l’avocat d’une censure. Personnellement, je me sens blessé tout comme mes collègues par les propos de mon ministre de tutelle. Ils sont dégradants pour la profession, et dans la bouche d’un ministre qui fut lui-même un professeur de lettres, on peut s’étonner du peu de cas qui est ici fait du « dire » au profit d’un « faire »  au contenu d’ailleurs peu repérable (ne pas râler, ne pas faire grève, se faire respecter). Notre métier n’est-il pas pour une large part un métier de la parole, et d’une parole qui engage ?

Mais ces propos inacceptables, la rédaction de Mon Quotidien les a contextualisés d’une manière suffisante pour que le propos ne soit pas, à mon sens, confondu avec une prise de position du journal. Il s’agit clairement d’une interview. Les lecteurs sont invités à construire eux-mêmes leur jugement, à l’instar des lecteurs représentés sur la colonne de droite. Le dessin de presse invite à l’humour, donc à la prise de distance. Ici le parti pris de neutralité à l’anglo-saxonne, qui caractérise la ligne Play Bac, doit être pris au pied de la lettre (même si, on le sait bien, la neutralité d’un journal est un leurre).

On peut être par ailleurs critique par rapport à l'option du journal : il n'est pas anodin du tout de demander à un Ministre en exercice d'être le rédacteur en chef invité, alors qu'au même moment ce dernier livre bataille pour faire passer ses réformes. Le procédé reste acceptable du point de vue journalistique. Mais pour respecter la règle de neutralité, condition d'une information la plus objective possible, il conviendrait que Mon Quotidien invite, prochainement, un rédacteur en chef, peut-être de la "société civile", et apportant point de vue sur le système éducatif résolument différent. Affaire à suivre !

Sur le fond, il vaut mieux à mon sens apprendre aux enfants, très tôt, à lire une page de presse, à distinguer les faits et les opinions, à rapporter ces dernières à leurs énonciateurs, plutôt que de « sanctuariser » l’école, en filtrant excessivement les écrits qui y entrent, sauf cas bien identifiés de propos contraires aux lois de la République et à l’éthique.

Ce n’est pas le cas des propos du Ministre, et les enseignants sont assez grands pour se défendre, tant par leurs pratiques que par leurs discours. C’est à eux de donner à leurs élèves des outils simples, efficaces, pour mettre les messages à distance, y compris ceux qui nous semblent idéologiquement acceptables.

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Apprendre aux élèves à bien juger, constamment « nuire à la bêtise », comme le préconisait Gilles Deleuze, citant lui-même Nietzsche, voilà l’enjeu d’une éducation aux médias.

JMM - 20 mai 2008

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