ANNEXE AU COURS MAGISTRAL : description de la langue orale et écrite

(8-11 janvier 2008 – PE1)

 

Ce que nous enseigne le LANGAGE ENFANTIN  (KINDERSPRACHE)

 

Note de lecture sur Langage enfantin et aphasie

de Roman JAKOBSON

(Editions de minuit, 1969, traduction de l’anglais et de l’allemand par Jean-Paul BOONS et Radmira ZYGOURIS).

 

 

L’article dans lequel Jakobson traite du langage enfantin est en fait nettement plus ancien que sa traduction en français. Il a été écrit en allemand à Oslo et à Stockholm, fin 1939, début 1941, sous le titre « Kindersprache, Aphasie und allgemeine Lautgesetze ».

 

L’idée est la suivante : on aimerait bien retourner en arrière et assister à la naissance des langues.

C’était le rêve de Rousseau dans son Discours sur l’origine des langues. Mais c’est impossible.

En revanche nous pouvons observer comment les enfants apprennent à parler. Et symétriquement, comment à la suite de traumatismes des humains peuvent perdre certaines faculté de parole, d’où l’intérêt de Jakobson pour l’aphasie.

 

 

1. L’enfant emprunte mais recrée

 

Cette thèse renvoie dos à dos deux positions contradictoires. Les romantiques pensaient que l’enfant invente les sons de la langue à partir de rien. Les réalistes qu’il se contente d’imiter ce qu’il entend.

 

En réalité l’enfant imite, mais reconstruit. On retrouve là cette notion d’apprentissage actif, de constructivisme, fondamentale au XX° siècle.

A travers de nombreux exemples empruntés au russe, au scandinave et à l’anglais, Jakobson montre comment l’enfant introduit des modifications dans le modèle linguistique, dont il s’écarte, en s’opposant parfois obstinément à toute tentative de correction. Ainsi des cas sont observés où des fratries pratiquent entre elles une sorte de langage enfantin figé, alors que les mêmes locuteurs peuvent, par ailleurs, avoir déjà appris la langue courante du pays.

 

Il arrive même que cela fonctionne en sens inverse. Des adultes se mettent à babiller pour se mettre à la portée de l’enfant, et des éléments du « parler typique des nounous » peuvent durablement contaminer le parler adulte. Il y alors régression, du moins dans certaines situations intimes : « c’est un fait bien connu que les couples, dans leur commerce amoureux, retrouvent le langage enfantin ».

 

2. L’enfant est aux avant-postes du changement linguistique

 

Ainsi le langage enfantin se trouve au cœur du processus qui produit, régulièrement, des changements phonétiques importants dans les langues. Sans pour autant qu’ils en soient la cause. « Les changements linguistiques ne sont pas des apports venus de l’extérieur que les enfants surajouteraient à la charpente de la langue ; les enfants ne font qu’anticiper les remaniements intérieurement prédestinés, latents et en quelque sorte déjà dans l’air. » (p.21).

 

Restait un point obscur : selon quelles lois générales se fait un tel changement ?

 

Il fallait des observations scientifiques précises. Jakobson les trouve dans les années 30 auprès d’un pionnier : Antoine Grégoire. Dans L’Apprentissage du langage, paru en 1937, ce chercheur expose les résultats d’une exténuante entreprise « avoir vécu jour par jour, heure par heure, dans la société des nourrissons et avoir épié à tout instant les manifestations extérieures de leur activité. »

 

3. Démontage d’une idée reçue

 

Les enfants n’apprennent pas selon le principe du moindre effort : les premiers sons appris ne sont pas ceux qui requièrent le moindre coût sur le plan physiologique.

 

Ici une observation très importante :

 

« Les véritables débuts du langage enfantin sont précédés – cela est bien connu – par ce qu’il est convenu d’appeler la période du babil, au cours de laquelle on assiste chez de nombreux enfants à la production d’une étonnante quantité de sons les plus divers. Un enfant est capable d’articuler dans son babil une somme de sons qu’on ne trouve jamais réunie à la fois dans une seule langue, ni même dans une famille de langues : des consonnes aux points d’articulation les plus variables, des mouillées, des arrondies, de sifflantes, des affriquées, des clicks, des voyelles complexes, des diphtongues, etc. (…) L’enfant est, au sommet de la période de babil, capable de produire tous les sons imaginables [1]».

 

 

4. Une énigme

 

Dès que l’enfant passe du babil pré-linguistique à la production de ses premiers mots, il se produit une importante déperdition.

 

D’une part l’enfant élimine les sons qu’ils produisait en babillant, mais qui sont étrangers à la langue parlée par l’entourage de l’enfant.

 

Mais, chose plus étonnante, beaucoup d’autres sons, communs au babil et bien présents dans la langue des adultes, disparaissent également. Ces sons ne sont reconquis que bien plus tard, et de manière laborieuse.

 

L’expérience prouve que ces sons que l’enfant ne reproduit plus, sont néanmoins perçus par lui et discriminés à l’audition. Par exemple, le fils d’un linguiste serbe, à l’âge de 1 an, reconnaît et distingue sans difficulté « tata » et « kaka », mais dit obstinément « tata » au lieu de « kaka » alors qu’il produisait le k spontanément lors de sa période de babil. Une petite fille française disait « tosson » aussi bien pour « cochon » que pour « garçon », mais elle proteste énergiquement si dans son entourage quelqu’un appelait « cochon » un « garçon » ou « garçon » un « cochon ». Beaucoup d’enfants très petits se fâchent si les adultes s’avisent de leur parler bébé.

 

5. La solution : l’enfant entre dans la langue et dans sa dimension « méta »

 

En fait, ce qui se passe dans l’abandon du babil et dans l’entrée dans la langue, c’est un saut qualitatif, l’entrée dans une nouvelle dimension de l’humain : la communication.

 

« Nous assistons là aux premières manifestations de sa vie sociale : l’enfant essaie de répondre aux différentes interpellations et de s’adapter à tout, même aux variations d’intensité de la voix de ses interlocuteurs. »

 

Ce processus est progressif.

 

D’abord le débutant apprend à reconnaître comme identique le phénomène sonore qu’il produit et celui qu’il veut produire, pour le reproduire de manière immédiate (= spontanément) puis de manière médiate (= liée à certaines conditions, donc confusément objetivée : « métalalique ») Jakobson : « il le distingue du reste des phénomènes sonores qu’il a entendus, retenus et répétés, et cette distinction – retenue comme valeur intersubjective et stable – tend vers une signification ».

 

C’est, embryonnairement, un processus de constitution d’éléments linguistiques comme des objets (on entre bien dans le méta), et ce processus est étroitement liés à un enjeu communicationnel. Beaucoup plus tard, Bruner, en s’appuyant sur les thèses de Vygotsky, explorera cette voie. Les enfants apprennent à parler avec leur maman à travers des scénarios de jeu, l’un des premiers étant le jeu de coucou.

 

Jakobson : « Au désir de participer à la conversation vient s’ajouter la capacité de communiquer quelque chose : le semblant de parole devient véritable dialogue. »

 

On tient là un critère simple pour distinguer le babil et le langage : c’est la ferme intention de désignation » (dans « désignation, il y a la chose, le signe qui la représente, l’émetteur et le récepteur).

 

6. En quoi et pourquoi il y a « appauvrissement »

 

L’enfant est alors entré dans le langage et dans la langue. Il passe de la planète acoustique phonétique, à la planète linguistique phono-logique.

 

Pour que le son deviennent élément constitutif du signe, il faut entrer, déjà, dans une forme d’abstraction.

 

Jakobson : « ces premières distinctions phoniques arbitraires, orientées vers la signification, nécessitent des oppositions phoniques simples, claires et stables, aptes à être retenues, reproduites au gré des besoins, et faciles à reconnaître. L’autonomie initiale de nombreuses sensations sonores, dispersées, est remplacée chez l’enfant par une répartition conceptuelle des sons articulés – parallèle en quelque sorte à celle des couleurs. A la place de l’abondance phonétique du babil s’installe l’austérité phonématique des premiers paliers du langage ; une sorte de déflation vient transformer les « sons sauvages » du babil en valeurs linguistiques » (page 28).

 

 

7. Une preuve a contrario, et un élargissement hardi…

 

En entrant dans la langue et la maîtrise progressive du signe linguistique, l’enfant se soumet au principe de sélection des sons en vertu de conventions : le signe saussurien est arbitraire.

 

Mais parallèlement, pour exprimer des émotions ou pour imiter des animaux ou le bruit de certains objets, un enfant va produire un phonème qu’il se trouve par ailleurs  dans l’incapacité de produire comme élément constitutif de la langue des adultes.. Jakobson cite le cas d’enfants incapables de prononcer un « f » dans la langue, mais qui le produiront pour imiter le bruit d’un avion, ou pour chasser des poules. Des enfants n’ont pas acquis la maîtrise des phonèmes vélaires (= mettant en action le voile du palais), mais ils disent krakra pour imiter le cri des corbeaux, et disent kha pour tout ce qui est sale.

 

Ces créations échappent dans ce cas au système phonématique que l’enfant construit parallèlement.

Les orthophonistes en ont saisi l’intérêt, et ils s’appuient sur cette capacité créative pour en rendre l’enfant conscient, et l’aider à produire le phonème qu’il n’a pas acquis dans la langue proprement dite « on inculque facilement à l’enfant la prononciation du r en lui faisant imiter par exemple le bruit de moteur, et la prononciation du s en lui faisant imiter un sifflement ; puis on le rend conscient de l’identité de telle imitation avec le phonème qui lui manque » (page 30).

 

Si on élargit un tel point de vue aux domaines généraux de l’apprentissage (option peut-être risquée, mais tentante), cette analyse de Jakobson ruine le principe qui fait aller du simple au complexe, du facile au difficile. D’une certaine façon les facultés de parler sont toutes présentes au départ. Le rôle de l’adulte, puis le travail de l’enseignant est plutôt d’aider l’enfant à en prendre conscience, et à les mettre en ordre. Et on voit aussi toute l’importance du facteur communicationnel, et plus profondément encore, du désir qui pousse l’enfant vers l’autre, désir qui renvoie l’adulte à sa responsabilité. L’enfant qui petit ne rencontre pas d’écoute a peu de chances de développer son langage.

Des options fondamentales de l’éducation nouvelle, régulièrement battues en brèche par la tendance conservatrice, se trouvent ainsi validées par cette recherche linguistique savante, modestement cantonnée dans ce domaine restreint de la phonologie.

 

 



[1] Cette dernière phrase est une citation de Grégoire par Jakobson.