Note sur Le loup rouge, F.K. Waechter, 1998-99, L’Ecole des Loisirs, traduit de l’allemand par Swea Winkler

 

contexte : réflexion sur la presse écrite, à partir de la première compétence professionnelle en formation PE2 : agir en fonctionnaire de l’Etat et de manière éthique et responsable.

 

Un album aussi riche que celui de F.K. Waechter mériterait une note beaucoup plus longue. L’histoire du loup rouge, tombé d’une voiture aux « cahotements douillets » dans le froid glacial de la steppe n’est pas sans rappeler celle de Poucet. Comme le héros du conte, ce petit loup d’adoption, en fait pas un loup du tout, mais un petit chien de compagnie, réussit à survivre par son astuce et sa féroce envie de vivre. Mais c’est aussi une histoire d’hommes, et il faudra guider les enfants vers ce niveau de compréhension de l’histoire. Car la carriole du début transporte des réfugiés de guerre, de près suivis par une armée en déroute, la Wehrmacht repoussée à l’Ouest, puis par les soldats verts, qui sont les Russes. Friederich Karl Waechter, allemand, né en 1937, a connu, enfant, ces années terribles. Ce conte ainsi est ancré dans l’un des épisodes les plus sombres du siècle. Il y est question d’abandon, de cruauté et de mort, mais aussi de lutte pour survivre et d’adoption. Précisément, comment en parler dans ce récit pour enfants, non que les enfants ne soient pas en mesure d’approcher de telles notions, mais de la façon la plus juste possible ? 

Par façon juste, on entend une parole d’humanité, aux antipodes de la mort envisagée comme un fait dans le compte rendu du journal. « Une fillette défenestrée. Sa mère la tue en la jetant du 7° étage ». C’est ce que tout lecteur haut-rhinois aura pu lire dans l’édition de L’Alsace du 10 octobre 2007. Ici la conception d’un journalisme qui s’en tient mordicus aux faits révèle sa limite, d’abord parce que la langue nous joue des tours. Défenestrer et tuer présupposent des intentions, et voilà déjà l’objectivité battue en brèche ! Et surtout : ce positivisme froid nous fait régresser dans la barbarie. Pendant des millénaires, les « faits » de cet ordre n’ont pu être évoqués qu’à travers des récits, appelés des mythes, et plus proches de nous des contes. Ou par les discours religieux, qui sont aussi, en général,  des récits.

Retour à l’écrivain Waechter. Il y a cette mort inacceptable de la mère louve, celle qui a sauvé et adopté le narrateur chien devenu loup. Et il y a la mort programmée de Loup rouge, adopté une seconde fois par la jeune Olga, mort inscrite dans l’ordre des choses, car les loups, comme les hommes sont tous mortels. Ici le texte littéraire, servi par l’illustration (à moins que ce ne soit l’inverse) fonctionne à plein rendement. « Ils tirèrent. La louve échappa à leurs balles en s’envolant . Pas moi ». Or que montre l’illustration page 35 ? la chute de la louve, la patte prise dans un piège, au fond d’un ravin. A partir de là, le lecteur  comprend ce que « s’envoler » veut dire, et p.52, il comprend les derniers mots de Loup rouge ! « Puis je m’envolai vers le père des loups » et l’illustration, qui représente  une chute.

Mais il est des chutes qui sont des envols, et des descentes aux enfers qui sont des promesses d’ascensions.

Cette dynamique d’inversion de l’image qui la tire irrésistiblement vers le haut, et vers la vie,  est le ressort même de la vie de l’esprit. Il y a pour l’éprouver deux voies. L’une, intuitive, est à la portée, normalement, d’un enfant, mais le plus souvent il n’en est pas conscient. L’autre, indirecte, passe par la réflexion théorique, et débouche sur l’explicitation. Une grande référence dans ce domaine est Gaston Bachelard, et dans mes pages j’y ai souvent fait référence.  Cette voie théorique est importante pour nous, formés ou formateurs, si nous voulons, par la littérature et par les médias, faire œuvre d’éducation. JMM.16 octobre 2007