Note sur Vygotski, Mozart de la pédagogie

 

contexte : formation PE2 cycle 1, oral et entrée dans l’écrit – février – mars 2008

 

Cette note emprunte beaucoup à Pensée et Langage, traduction de Françoise Sève, et plus précisément à l’Avant-Propos de Lucien Sève. L’ouvrage reste aujourd’hui confiné à la « sphère de production restreinte », alors que Vygotski est abondamment cité, à défaut d’être vraiment lu. La lecture de cet auteur est pourtant un enchantement, même du point de vue littéraire ! De lui, on a dit qu'il était, dans son domaine, un Mozart, en référence à sa brève existence et à son génie. Mais sa biographie est aussi une "vie dans le siècle".

1° édition en 1985 l'édition actuelle

 

Plan de la note :

 

Repères biographiques

L’œuvre

Le destin de l’œuvre

Bibliographie

lire un extrait (quand un enfant dit "vache")

un autre extrait (l'entrée dans l'écrit)

 

 

 

1.                       Repères biographiques

 

1896 

naissance de Lev Sémionovitch Vygotski[1] , à Orcha, région de Vitebsk (Biélorussie), au sein d’une famille juive de la classe moyenne. Cette naissance au sein d’un peuple objet de discriminations millénaires est une donnée qui permet de deviner les liens possibles entre histoire familiale, engagement marxiste, et combat pour l’éducation, s’agissant de Vygotski.

 

A cette époque, dans la Russie tsariste, les juifs sont victimes d’une série de discriminations. Le jeune Vygotski reçoit sa première éducation de sa mère, qui lui apprend à parler allemand et lui fait découvrir le poète Heinrich Heine.

 

Un précepteur est chargé de son éducation primaire (méthode socratique !). Puis études brillantes dans un lycée réservé aux jeunes juifs : latin et grec, hébreu, allemand, anglais et français[2], et mathématiques). Il est passionné de théâtre.

 

1913

Achèvement de ses études secondaires. A seize ans et demi, malgré le numerus clausus, il est admis à l’Université de Moscou.

Philologie et histoire lui sont interdites (ces disciplines mènent au professorat). Sur l’insistance de son père, il s’inscrit en médecine, puis en droit.

 

Il fréquente l’Université Chaiavski, institution non officielle, où se retrouvent les étudiants (souvent très doués) exclus pour antitsarisme. Dans ce creuset intellectuel, il écrit des articles dans des revues littéraires, par exemple à 18 ans, un essai sur Hamlet. Plus tard on retrouvera dans Pensée et Langage, de nombreuses citations littéraires, notamment de Shakespeare.

 

1917

Gradué en droit, il termine les deux universités, avec le désir passionné, mais impossible, d’enseigner le droit et la psychologie.

La REVOLUTION D’OCTOBRE abolit toutes les mesures antisémites. Vygotski se jette alors dans l’action politique, devenant député de l’Armée rouge.

Et surtout il se lance à fond dans la pédagogie, menant dans ce cadre des activités de formation et d’éducation populaire (Ecole du travail pour les ouvriers adultes), et toujours une intense activité littéraire.

Il lit Spinoza, Hegel, Marx et Engels, Freud, Pavlov et Potebnia (linguiste)

 

1919

Il contracte la tuberculose et fait en 1920 un séjour en sanatorium. Il sait qu’il mourra jeune et redouble d’activité.

Il crée un laboratoire de psychologie pour étudier les tout-petits du jardin d’enfants (matériau pour son ouvrage Psychologie pédagogique, paru en 1926).

 

1924

épouse Rosa Sméjova (morte en 1979) qui lui donne deux filles, qui vivaient à Moscou en 1985. A Leningrad se tient le 2° congrs panrusse de psycho-neurologie, marqué par la victoire de l’orientation marxiste en psychologie sur le courant académique. Ce congrès consacre la renommée de Vygotski, qui se fixe définitivement à Moscou.

 

Il forme une « troïka » avec deux autres psychologues : Léontiev et Luria. Vygotski a maintenant un doublu but

a)                       reformuler la théorie psychologique sur des bases marxistes

b)                      inventer des voies concrètes pour une psychologie adaptée à la lutte contre l’analphabétisme et la solution des problèmes de « défectologie » (surdité, retard mental, etc.)

En effet à cette époque, la misère sévit dans des couches importantes du peuple russe.

 

1925

Vygotski crée un laboratoire de psychologie pour l’enfance anormale. Délégué au Congrès international sur l’éducation des sourds-muets (Angleterre, 1925), il visite l’Allemagne, les Pays-Bas et la France.

 

Grave rechute de tuberculose au retour. Soutient néanmoins sa thèse sur la Pychologie de l’Art.

Vygotski progresse vers une vision renouvelée du psychisme comme production historico-culturelle.

 

1929

Conférences à Tachkent : il y forme des pédagogues et des psychologues pour l’Asie centrale.

 

1930

A Moscou, séminaire avec Léontiev, Luria, et le linguiste marxiste Marr. C’est à cette époque qu’il entreprend son maître ouvrage : Pensée et Langage, pour répondre aussi aux critiques émises sur sa théorie historico-culturelle du psychisme.

 

1934

Hospitalisé. Il dicte sur son lit de mort le dernier chapitre de Pensée et Langage – qui sera publié après sa disparition.

Vygotski meurt le 11 juin 1934, à l’âge de 37 ans et demi.

Sa bibliographie comporte 180 titres, dont 80 non publiés.

 

2.                     L’œuvre

 

L’œuvre de Vygotski est inséparable du marxisme, donc de la Révolution soviétique de 1917. Mais cette psychologie marxiste était à construire, tout comme la théorie de Marx, que peu de contemporains connaissaient.

 

Vygotski en fait partie, par sa culture littéraire et philosophique, et sa lecture du Capital (Marx), et des textes de Engels et de Lenine.

Il écrit : « La psychologie a besoin de son Capital ».

 

D’où des propositions de base : reconstruire la psychologie à la lumière de la dialectique matérialiste (premier  chapitre de Pensée et Langage). Il veut mettre au premier plan l’activité concrète de l’homme, en mettant au centre la psychologie du travail.

 

La « psychologie des hauteurs »

Vygotski prend aussi le contrepied de Freud et de Jung, donc de la psychalanyse qui se développe simultanément en Occident. Il donne moins d’importance à la « psychologie des profondeurs » qu’aux fonctions psychiques supérieures : la « psychologie des hauteurs ». L’expression est tout sauf anodine ! Mais c’est tout le contraire d’une négation simpliste de l’inconscient : sa recherche est tournée vers l’intelligence des conditions qui permettent de développer toutes les capacités de chaque enfant, et ces conditions sont d’abord sociales.

 

La théorie historico-culturelle du psychisme.

Cette approche récuse l’idée d’une évolution « naturelle » ou « biologique » du psychisme (celle de l’individu résumant celle de l’espèce), mais intègre la culture. Celle-ci produit des outils pour agir dans le monde. Pareillement le psychisme produit des « médiateurs » analogues, des « outils psychologiques », qui sont d’abord des réalités sociales externes avant d’être intériorisées. Pour le faire comprendre, Vygotski passe par l’image du nœud au mouchoir : médiation externe pour se souvenir, processus interne.

 

D’où la controverse avec Piaget, dont des travaux sont en 1932 traduits en russe. « Pour Vygostki, il n’est pas vrai que le langage égocentrique atteste le caractère initialement asocial de l’enfant et dépérisse à mesure que l’enfant se socialise. Il montre au contraire, sur une base expérimentale, que le langage égocentrique du jeune enfant est d’emblée social et que, loin de dépérir, il se transforme par la suite en langage intérieur, jouant un rôle de médiateur dans la formation de la pensée verbale au cours de l’activité pratique de l’enfant. » (L.Sève).

 

Le concept et le mot.

La pensée de Vygotski jette un éclairage nouveau sur le concept de « mot ». Ce dernier n’est pas une unité stable donnée une fois pour toutes, mais il est porteur de significations « à la fois socialement objectives et psychologiquement variables ». C’est l’apport vygotskien à la théorie du signe, qui, en Occident, allait, à la suite de Saussure, aboutir à la théorie de la « sémiotique ».

 

Concept et développement.

Les recherches de Vygotski l’amènent à distinguer les concepts quotidiens élaborés par l’enfant par une généralisation à partir du concret, et les concepts scientifiques, formés à partir de l’abstrait.

Dans ce deuxième cadre, l’enfant prend conscience des concepts eux-mêmes, et non plus seulement des objets. « Les concepts quotidiens traduisent en somme le niveau de développement réel de l’enfant, les concepts scientifiques son niveau potentiel, sa « zone de proche développement ». Ici intervient le rôle de l’adulte et du pédagogue : il ne se borne pas à suivre le développement réel de l’enfant, mais il anticipe quelque peu en stimulant son activité intellectuelle.

Cette conception arrime définitivement le développement du psychisme au social et à l’histoire.

Pour nous, cette réflexion sur la genèse des concepts rapproche Vygostki non seulement de Piaget, mais aussi de Bachelard, qu’à notre connaissance Vygotski n’avait pas lu.

 

Pensée et Langage : une somme en sept chapitres

 

1.                       Problème et méthode

Ce chapitre initial est, avec le dernier, la couche la plus récente de l’ouvrage : ces textes ont été dictés par Vygotski sur son lit de mort.

 

2.                       Le problème du langage et de la pensée chez l’enfant dans la théorie de Piaget

est constitué de l’avant-propos écrit par Vygotski en 1932 pour l’édition russe de textes de Piaget.

 

3.                       Le problème du développement du langage dans la théorie de Stern

est la réécriture d’un texte de 1929

 

4.                       Les racines génétiques de la pensée et du langage

reprend également un article de 1929 (travaux de Köhler sur l’intelligence des singes anthropoïdes)

 

5.                       Etude expérimentale du développement des concepts

reprend aussi des textes antérieurs (et des travaux d’un élève, Sakharov, mort en 1928)

 

6.                       Etude du développement des concepts scientifiques pendant l’enfance

revient sur des recherches menées depuis 1931

 

7.                       Pensée et mot

texte dicté en fin de vie, est une réflexion globale, nourrie de références littéraires, linguistiques et philosophiques.

 

 

L’ouvrage traduit en 1985 par Françoise Sève comporte en annexe le Commentaire inspiré par Piaget après sa lecture des parties de Pensée et Langage où Vytgotski évoque ses travaux des années 1924-25. Piaget y avait accédé par une traduction en anglais.

 

3.                     Le destin de l’œuvre de Vygotski : censure, oubli et résurgence

 

Pensée et Langage paraît en 1934, année de la mort de son auteur. Mais dès 1936, en plein stalinisme, cet ouvrage et tous les autres de Vygotski sont frappés d’une complète censure. La raison avancée en est l’orientation des travaux du chercheur : il aurait développé une approche scientifique de la pédagogie, à base de tests, et il se serait  intéressé exclusivement aux enfants en difficultés spécifiques. C’est assez pour qu’il soit accusé de marginaliser une partie de la population et de vouloir l’entasser dans des écoles spéciales. Le Comité central ordonne que « la relation entre pédologues et école soit rompue et tous les livres à sujet pédologique détruits ». Une campagne de presse dénigre la recherche de Vygotsky. La plus grande partie des élèves des écoles spéciales sont transférés dans les écoles ordinaires.

 

Cette négation de la recherche en éducation, dans son champ spécifique, au profit d’une « pédagogie » académique, simple « art d’enseigner » mis au service de capacités considérées comme « naturelles » peut nous faire réfléchir aujourd’hui, dans le contexte français néo-libéral de 2008. Dans notre environnement pourtant bien différent,  n’assistons-nous pas à une dénégation semblable, lorsque les pouvoirs, à coup de petites phrases, avec le soutien de la frange la plus réactionnaire de la profession, affichent la volonté d’en finir avec « trente ans de pédagogisme » ? Même l’argument pervers du système stalinien peut donner à réfléchir, quand on jette le discrédit sur la pertinence de travaux, portant aujourd’hui en France sur les causes spécifiquement pédagogiques et didactiques de l’échec scolaire de couches importantes de la population.

 

Il faut attendre Khrouchtchev et le 20° Congrès du PCUS en 1956, condamnant les errements de la période stalinienne pour que Vygotski soit progressivement réhabilité.  Cette année-là reparaît Pensée et Langage, dans un volume collectif auquel contribue des amis du chercheur. Une édition, toujours en russe,  des Œuvres en six volumes (qui n’épuisent pas, loin de là, les manuscrits) paraît entre 1982 et 1984.

 

Dans le monde et en France.

 

L’intérêt pour l’œuvre de Vygotski se manifeste hors de la Russie à partir des années 60, principalement aux USA et au Japon, mais aussi dans plusieurs pays d’Europe.

Les textes sont traduits en anglais. Leur mise au point pose problème, dans la mesure où les derniers textes ont été dictés, sans possibilité de relecture et de correction. C’est ainsi que paraît aux USA (MIT Press) un condensé de Pensée et Langage, de bonne qualité rédactionnelle, mais amputé notamment de développements critiques et expérimentaux, et des références explicites au marxisme.

Par la suite, paraissent des traductions plus ou moins intégrales dans plusieurs langues européennes : espagnol, italien et une traduction remarquable en RDA (1964).

La France fait figure d’exception, et Lucien Sève dans son Avant-Propos à la traduction de Françoise Sève évoque une forme de censure. « En vérité, il y a apparence que les apports marxistes à la psychologie se heurtent comme tels, chez nous plus qu’ailleurs, à une sorte d’ostracisme institué[3] ».

Ce sont les Editions Sociales (Messidor) qui publie cette belle traduction, en 1985, par Françoise Sève. De ce fait, il arrive que certaines citations, voire des extraits entiers de Vygotski soient datés de 1985[4], alors que le texte d’origine est antérieur à 1934 !

 

Ces rappels historiques permettent aussi de mesurer toute l’ineptie des propos qui associent, aujourd’hui, les travaux de recherche en sciences de l’éducation (pédagogisme, pédagogistes ?) au mouvement de Mai 68. A cette époque, en France, Vygotski était inconnu. Et le refus auquel se heurta sa pensée, refus qui se manifeste à nouveau aujourd’hui par le soupçon à l’égard de la recherche en éducation, prenait racine, non pas dans la critique d’une utopie fumeuse, mais au sein du totalitarisme stalinien, obscurantiste et violent.

 

Brève bibliographie

 

Traductions de Vygotski

 

Pensée et Langage a été traduit en français par Françoise Sève, chez Messidor, Editions Sociales, avec un avant-propos de Lucien Sève (voir la note ci-dessus).

Cette traduction est reprise aujourd’hui chez La Dispute, toujours avec l’avant-propos de L.Sève, mais enrichie par une préface de Yves Clot. Le prix est toujours élévé : 33,60 euros.

On trouve également, toujours traduits pas F.Sève, à La Dispute, Conscience, inconscient, émotions, avec un texte de Yves Clot : La conscience comme liaison, et La psychologie de l’art.

 

Commentaires

 

L’ouvrage qui présente Vygotski au grand public est de G.Vergnaud, didacticien des mathématiques : Lev Vygotski, pédagogue et penseur de notre temps, Hachette Education. Il comporte des textes traduits.

 

Yves Clot, spécialiste du CNAM : La fonction psychologique du travail, coll. Le travail humain, PUF

 

Plus proche de l’école, M. Brossard est un chercheur spécialisé dans les questions concernant les apprentissages scolaires et leur incidence sur le développement de l’enfant : Vygostki, Lectures et perspectives de recherches en éducation (traductions de Olga Anokhina), coll. Education et didactiques, Septentrion Presses Universitaires. Ce n’est pas un résumé des thèses de Vygotski mais un questionnement à partir de concepts : situation scolaire, contexte, recontextualisation, etc.)

Dans la collection "Textes de base en psychologie", Vygotski aujourd'hui, sous la direction de B. Schneuwly et J-P. Bronckart, Delachaux et Niestle, 1985. La bibliographie des textes traduits de Vygotski accompagnant cet ouvrage est significative : il s'agit de traductions en anglais, en allemand et en italien.

 

 

 

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[1] La transcription du nom fait problème. On trouvera le plus souvent « Vygotsky » avec deux « y », mais nous adoptons ici la graphie « Vygotski » donnée par des traducteurs autorisés. Pour la petite histoire, L. Sève signale que Vygotski s’appelait par sa lignée familiale Vygodski et c’est lui qui changea, à l’adolescence, le « d » en « t », convaincu que sa famille était originaire de Vygotovo.

[2] Vygotski lit le français, à défaut de le parler. Il lit des textes de Piaget.

[3] Une preuve : dans le numéro que la revue Pratiques (que l’on ne saurait soupçonner d’anti-marxime !) consacre au thème « Travailler en projet » en 1982, Jean-François Halté, dans son article introductif, ne fait aucune référence à Vygotski, tout en appelant « en creux » à une théorie de ce genre, et il le fait en évoquant Lucien Sève ! Voici l’extrait : « Je pense, à ce moment, au travail de Lucien Sève – Marxisme et personnalité, Editions sociales – trop peu connu me semble-t-il des enseignants, dont la pensée a guidé souterrainement plusieurs analyses présentées ici. Nous aurions besoin d’une pédagogie qui contienne une théorie des conditions dans lesquelles un individu, socioculturellement défini, à un stazde déterminé de son propre développement, apprend. Nous demanderions à cette théorie d’expliquer, d’inventorier, de hiérarchiser les facteurs qui pèsent sur ses aptitudes, de décrire les conditions d’environnement inhibantes ou facilitantes … (N°36, décembre 1982). Le théoricien qui a amorcé ce travail est précisément Vygotski !

[4] C’est par exemple le cas dans l’extrait de la revue Repères N°8, INRP, 1993, Le Cunff et alii, donné pour le concours blanc du 5 mars 2008 pour les PE1.