La  fête de la Toussaint, c’est quoi déjà ?

 

contexte : éducation aux médias ; enseignement du fait religieux

 

C’est la question que se pose, avec un air dubitatif, la mascotte Scoupe[1] avec des statues de saints de cathédrales plein la tête…La « une » du Petit Quotidien aborde, ce 31 octobre, un sujet religieux, et les réponses qui sont fournies dépassent, heureusement, en intérêt le sujet traité le même soir au JT de FR3 : « Cette année encore, le chrysanthème sera le roi des cimetières ». Merci, on s’en doutait, mais où va donc l’argent de notre redevance ?

Mais voyons ces explications de plus près. « La Toussaint, c’est la fête de tous les saints pour les catholiques. Selon eux, les saints sont des gens qui ont eu une vie exemplaire et qui restent désormais à côté de Dieu. » Le souci de neutralité rapporte à juste titre la définition à l’ensemble circonscrit des croyants catholiques. Cette précaution prise, le commentaire s’aventure sur le terrain théologique, fort délicat à arpenter, à cause d’une double difficulté. La culture peut-être limitée des rédacteurs dans ce domaine, et aussi l’épineuse transposition des concepts religieux dans une langue accessible aux enfants. Qui donc sont « ces gens », à quel modèle se réfère leur exemplarité[2] ? comment comprendre cet « à côté », et ce voisinage avec ce mystérieux monsieur appelé « Dieu » ?

Paradoxalement, la théologie classique nimbe ces questions dans une brume beaucoup plus imprécise. D’une part les « saints » ne se limitent pas à la liste officielle, la tête du classement, proclamée par le Pape de Rome, mais regroupent  plutôt tous les « amis de Dieu », d’après les anciens textes. Même s’ils n’ont pas accompli de prodiges, ils méritent tout de même qu’on les commémore, car ils appartiennent à cette part de l’Eglise, qui, certes établie dans la gloire de l’au-delà, se trouve en lien mystérieux avec celle qui se trouve ancrée dans l’ici et le maintenant. Il s’en suit un  brouillage des frontières, tout compte fait assez peu « catholique » ; d’une part un concept de sainteté plutôt élastique (à la limite, ce pourrait être vous et moi), d’autre part une continuité soulignée entre le monde des vivants et celui des morts, ces deux dimensions rendant compte, d’ailleurs, d’une autre définition théologiquement attestée de l’Eglise : la « communion des saints[3] ». On voit l’écart avec l’explication brève, mais tendancieuse qui est donnée dans le petit journal, car elle finit par postuler un « arrière-monde » religieux, qui n’était pas du tout dans l’esprit des promoteurs de la fête[4]. Rien n’est plus en phase avec le sens de la fête que la foule à la fois recueillie et bruissante qui remplit les cimetières l’après-midi du 1 novembre, dans une atmosphère à la fois recueillie et conviviale, les uns et les autres se saluant par-dessus les tombes, sans doute à la plus grande joie de leurs habitants… Ou alors dame poésie, avec, par exemple, Apollinaire, et le poème Rhénane d’automne[5], dont quelques fragments pourraient être lus au cycle 3…

Restent les tombes et les cimetières. Comment en parler aux enfants ? La définition donnée comme « lieu de repos » est acceptable, et renvoie à nombre de plaques de rues marquant la proximité de cet endroit. Mais comment répondre à l’enfant s’il nous questionne sur ce « sommeil sans fin qu’il ne faut pas gêner » ? Un problème que nous pose l’imagination enfantine, c’est que précisément, cette puissance d’imaginer est tellement forte, qu’elle se confond avec la représentation matérielle. Est-il possible de dormir sans jamais se réveiller ? Bien marquer peut-être avec eux la portée symbolique de l’expression : c’est une « façon de parler ». Les enfants peuvent comprendre ces distinctions. Et surtout, ne pas hésiter à évoquer avec eux des histoires où ce grand thème imaginaire du sommeil croise celui d’un retour au monde des vivants (sans évoquer la résurrection, qui est encore autre chose). Mais ce serait le moment d’évoquer la Belle au Bois Dormant, et ce baiser du prince qui la ramène à la vie, ou, pourquoi pas, puisqu’une autre fête se profile, l’histoire des trois enfants dans le saloir, eux aussi « réveillés » par le bon Saint Nicolas. Ou encore, si décidément, cette incursion dans le fait religieux chrétien ne vous sied pas, de découvrir les histoires en bandes dessinées de Little Nemo[6], dont le sommeil peuplé de fantasmagories au pays de Slumberland s’achève, heureusement, systématiquement à la dernière case, par un réveil dans le lit douillet.

 

Sources bibliographiques

 

-         article « Toussaint » du Trésor Informatisé de la Langue Française (TLF)

-         article « Toussaint » de l’Encyclopedia Universalis (version électronique)

-         SESBOUE (Bernard) Croire, Invitation à la foi catholique pour les femmes et les hommes du XXI° siècle, Droguet et Ardant, 1999.



[1] Les unes du Petit Quotidien sont toujours une bulle de bande dessinée, attribuée à Scoupe, personnage de fiction ; c’est un ingénieux dispositif qui permet de mettre l’événement à distance, en facilitant son intégration dans le monde des enfants.

[2] Enoncé d’autant plus paradoxal que Play Bac, par principe, refuse toute éthique explicite, et par conséquent toute « ligne éditoriale » autre que la stricte objectivité des faits.

[3] Thème important, inscrit dans le « Symbole des Apôtres », autrement dit le Credo, ou « Je crois en Dieu » ; historiquement toutefois, le contenu théologique a un peu varié ; c’est l’idée d’une solidarité entre croyants qui semble première.

[4] Celle-ci remonte à 835 au moins, avec la décision du pape Grégoire IV de la déplacer du 13 mai au 1° novembre. Mais en fait elle est encore plus ancienne, remontant à  610, lorsqu’il fut décidé de consacrer à tous les saints l’église du Panthéon à Rome, façon peut-être d’en finir, par une récupération générale, avec les récurrences du « panthéon » antique…

[5] Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913, Poésie/Gallimard, page 104.

[6] Mc Cay, 1905. La série fut d'abord publiée quotidiennement dans le New Heral Tribune. La médiathèque de Colmar vient de faire l’acquisition de cet album en grand format, hors prêt vu ses dimensions, mais que l’on peut feuilleter sur place.