Note sur Arcadio[1], de William Goyen

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William Goyen  est un écrivain américain (1915-1983) dont toute l’œuvre romanesque est marquée par son Texas natal. Il a connu le grand conflit mondial en s’engageant pendant quatre ans dans la Marine américaine à bord d’un porte-avion. Ses oeuvres que caractérisent le lyrisme et le merveilleux atteignent dans la dernière période une force mystique. J’ai découvert cet auteur par hasard, en lisant « Un livre de Jésus » (texte original de 1973)  qui vient d’être publié[2], en 2008, sous une traduction de Patrice Repusseau, le même qui a traduit Arcadio, en restituant, ce qui est sans doute mission impossible, une langue anglo-espagnole sauvage, à la syntaxe fruste, parsemée d’expressions espagnoles et probablement de régionalismes mexicains .

 

Qui est Arcadio ?

 

Un monologue intérieur

 

Modernité de William Goyen

 

Bibliographie sommaire

 

Deux articles

 

 

« C’est aujourd’hui même que j’ai retrouvé la carte postale illustrée. Elle a glissé d’un livre que je n’avais pas ouvert depuis des années ».

Cette carte postale représente une toile de William Holman Hunt[3], intitulée La lumière du monde. Le narrateur l’avait achetée dans un musée de Londres, en songeant à l’oncle Ben, qui lui aussi possédait cette image avant de la perdre. L’oncle l’a prise (ou plutôt volée) à un mystérieux personnage, prenant son bain dans une rivière, et c’est Arcadio.

Ainsi la vision du tableau ramène le narrateur aux temps lointains de l’enfance où l’oncle « tourmenté par une mémoire qui le harcelait sans répit », s’était mis à raconter des choses bizarres, parfois sombres et horribles ». Et ce que représente le tableau, c’est le « gentil Jésus », tenant d’une main une lampe allumée et de l’autre frappant une porte couverte de lierre, depuis longtemps fermée.

Il s’agit là d’une clé de lecture de ce roman foisonnant, qui rappelle Faulkner, par son cadre, qui plonge le lecteur dans le Texas profond, et par l’écriture, car l’essentiel du roman est le récit échevelé de la longue quête d’Arcadio, sous forme d’un monologue intérieur, en vue d’une rédemption au sens christique du terme.

Le roman en effet serait illisible par un lecteur dépourvu d’un minimum de références bibliques, qu’il faudrait alors renvoyer à ce « Livre de Jésus », dont l’écriture, dans un style beaucoup plus dépouillé, est de quelques années antérieure à celle d’Arcadio.

 

Qui est Arcadio ?

Un être misérable, trimbalé depuis son enfance dans un cirque minable, et voué à se prostituer de toutes les manières possibles, car il n’est ni homme ni femme. Ou n’est-il pas plutôt, déjà, ce prototype du « nouvel Adam », régénéré dans les eaux du Baptême, et sauvé par « Jesucristo », l’eros (amour charnel  désir de l’autre) se transforme en agapé (amour spirituel  don de soi), assumant mais dépassant la différence des sexes ?

Mais voici ce passage du début du roman ; le narrateur est oncle Ben, lors de sa vision d’Arcadio :

« Je voulais pas partir. Je me suis retourné et j’ai vu, au tout début du crépuscule, la forme se baisser, prendre de l’eau et s’asperger, étincelante, se laver comme si elle dansait très lentement alors qu’elle faisait simplement sa toilette ; et c’est alors que je me suis aperçu que c’était à la fois un homme et une femme, la partie homme lavait doucement la partie femme et la femme doucement l’homme et l’homme baptisait la femme. Qu’il était saint et qu’il était charnel, le corps de cet être était si saint et si charnel que j’en étais comme partagé en deux. Qu’il avait tant de respect pour lui-même et qu’il s’accordait tant de tendresse c’est ce qui m’a fait si mal, ça a été comme une douleur soudain dans ma poitrine d’être témoin de toute cette tendresse, et pourtant j’arrivais pas à retrouver mon souffle et j’éprouvais toutes sortes de sentiments que je me rappelle encore parfaitement… »

 

Un monologue intérieur

La substance du roman, ce sera dans les pages qui suivent le récit d’Arcadio, un long monologue intérieur, mais en fait, c’est le « chant » de l’oncle Ben, habité par cette vision, et lui-même, peut-être racheté, « sauvé » par son personnage. Evadé du cirque, Arcadio s’élance sur les chemins de ce Texas profond, plus rêvé que réel, à la recherche de sa mère, de son demi-frère et de son père, le sordide croisant en permanence le sublime, et les pulsions (sexe et mort) restant toujours co-présentes des élans vers le pardon et le don de soi sans retour.

Dans le passage suivant, que je choisis parce qu’il est particulièrement représentatif de l’écriture de Goyen, on voit, par exemple, la pulsion de mort, qui pousse le fils à se venger d’un père qui l’a violé et prostitué dès son plus jeune âge céder la place, le fils rédimant le père :

« Je sais pas quel salut qui s’est mis en moi pour m’empêcher de tuer mon père Hombre. J’aurais dû savoir que c’était la Biblia Blanca de Dieu et Jesucristo à l’intérieur, dans ce bon livre blanc. Qu’est-ce que j’ai fait au lieu de tuer mon père de m’avoir humilié et réveillé de cette figura infernale, au lieu de le tuer qu’est-ce que j’ai fait, j’y ai présenté mon dos et j’ai plié les jambes et j’ai fait la grimpe. Il a rien répondu. J’ai dit Hombre, Padre, Papà, monte sur mon dos et on s’en va. Je l’ai aidé à s’échapper. Je suis sorti de la ville avec mon père sur mon dos et on s’en va. Je l’ai aidé à s’échapper. Je suis sorti de la ville avec mon père sur le dos, et le bout de ses moignons m’enfonçait les côtes. T’accroche pas si dur bon sang je peux pas respirer, y m’étouffait presque, me serre pas si dur, vieux baiseur, vieil Hombre maudit du membre, vieux prisonnier, Papà.  On a avancé comme ça sans rien dire, pendant longtemps jusqu’au coucher du soleil. Y m’arrivait de sentir les vieilles mains de mon père entourer mon cou, avec douceur. Peut-être qu’y m’aime vraiment que je me demandais ; y avait de l’amour dans sa manière de me toucher. Et une façon de se rapprocher de moi, et je sentais de la tendresse et du salut. Mais j’ai entendu la voix de mon père réclamer ousqu’est mon rouge ? »

Pour autant, rien n’est gagné dans cette vision selon Goyen. Celle de l’oncle, gagné par la maladie, s’estompera, et il perdra même la précieuse reproduction du tableau de Hunt. Dans la toute dernière page du livre, les images de salut semblent même s’inverser. « Il fait nuit, la vision s’en est allée ». Les eaux baptismales qui enveloppaient le corps régénéré d’Arcadio sont devenues inquiétantes, et la lanterne du Sauveur n’éclaire plus la porte sous le lierre :

« Il se peut qu’un grand mystère soit tout proche. Je songe souvent à de l’eau, par endroits profonde. Oncle Ben, il m’arrive de ne plus pouvoir vivre en ce monde. Il m’arrive de vouloir retourner à la maison où nous habitons tous. Cette maison toute simple où je connus si tôt la solitude et mes premiers inconnus se dresse devant moi, reconstruite, maison mélancolique au seuil si ténébreux, à la porte défendue par ce personnage de ténèbres. »

 

 

 

Modernité de William Goyen

Cette vision finale, profondément ambivalente définit pour moi la modernité de ce roman. Arcadio, c’est peut-être la « figure » non seulement du narrateur Ben lui-même, non seulement celle de l’écrivain Goyen, mais de tout lecteur. A la racine de l’expérience chrétienne, il y a l’idée qu’il s’est passé quelque chose. Un jour, à un moment précis, quelqu’un est venu frapper à la porte. Certes, décider d’y croire relève d’un choix intime, c’est affaire d’adhésion. Il n’empêche : l’événement a produit objectivement un séisme dans la culture. Tout lecteur, aujourd’hui, doit se situer par rapport à, pour le moins, l’idée, la possibilité d’une rédemption. Et ceci distingue radicalement ce lecteur moderne de celui de l’Enéide de Virgile, qui raconte pourtant l’histoire semblable d’un fils portant sur le dos son père pour le sauver du désastre d’une ville. Le malheur aujourd’hui, c’est que les désastres sont gigantesques, ayant atteint l’échelle industrielle. Il y a eu Auschwitz. Il y a eu Hiroshima. Il y a aujourd’hui le capitalisme libéral soft, son entreprise systématique et violente de décervelage,  sans alternative crédible. Pire que tout : les médias mondialisés et hyper-technologisés nous fournissent des moyens de connaissance et d’analyse, sans commune mesure avec ceux des générations antérieures, mais aussi sans véritables moyens d’action. Ces malheurs  font douter, non plus seulement de la « religion », en voie de lente mais sûre liquidation (merci Voltaire !), mais  de la vision, celle du porteur de lumière, celle de la porte couverte de lierre, et de la lumière même. On le voit, la critique du monde portée par Goyen le Mélancolique transporte le lecteur au bord d’un abîme vertigineux, par delà les reproches faciles qu’on pourrait faire à cet écrivain, un peu évangéliste, un peu « born again[4] » sur les bords,  au nom d’une certaine rationalité cartésienne.

 

Et dans la France d’aujourd’hui,  sarkozyste et intellectuellement souvent bien pensante, celle qui a cessé depuis longtemps de lire Bernanos[5], il gagnerait à être connu des lycéens et des étudiants d’IUFM, nonobstant les principes dit « laïques » qui frisent, parfois, l’obscurantisme.

 

 

Quelques ouvrages de William Goyen en traduction française

 

Toutes ces traductions sont postérieures à la mort de l’écrivain en 1983.

 

Merveilleuse plante (Actes Sud, 1994)

 

Quatrième de couverture
Désenchanté, neurasthénique, Tony Sepulveda s'est réfugié dans un studio où il rumine sa solitude, en tête-à-tête avec une mystérieuse plante. Soudain, du feuillage, il voit surgir un couple tiré à quatre épingles. Henry et Polly Cramoisi - deux êtres minuscules - ont un heureux événement à lui annoncer : Mme Cramoisi est enceinte... Le plus étonnant, ici, n'est pas seulement que toute une société lilliputienne ait élu domicile à l'ombre de la Merveilleuse Plante : c'est qu'à pareille fantasmagorie, William Goyen nous prenne avec une élégance si imperturbable. Auteur de romans sensuels, orageux, qui lui valent de compter parmi les plus illustres écrivains du sud des Etats-Unis, l'auteur de la Maison d'haleine signe ici une parabole digne des meilleurs dessins animés - ou des plus luxuriants paradis artificiels ? - pour célébrer cette profusion que l'artiste finit toujours par retrouver, aux pires moments de son cher mal de vivre.

 

La Maison d’haleine (Gallimard, L’Imaginaire, traduit par Maurice-Edgar Coindreau, 1982)

 

Quatrième de couverture
À la fois roman et poème, La maison d'haleine décrit avec précision une petite ville du Sud, Charity, mais adoucit, par la grâce de la poésie, ce tableau impitoyable. Au centre de tout est la maison d'haleine, la « splendide maison déchue ». Ceux qui y vivent, maris et femmes, parents et enfants, étouffent d'ennui, cherchent à fuir. Nulle entente, nulle compréhension. Ceux qui ont réussi à quitter la maison, à quitter la ville de Charity, reviennent parfois, enfants prodigues, blessés, marqués de cicatrices mystérieuses. Il arrive même que leur retour s'effectue dans un cercueil. Mais d'autres restent perdus à jamais...
La Maison d'haleine a été une des découvertes majeures du grand traducteur Maurice-Edgar Coindreau.

 

En un pays lointain (Gallimard, Du monde entier, traduit par Marcelle Weil)

 

Une forme sur la ville (Rivages, traduit par Patrice Repusseau, 1988)

 

Le grand réparateur ( Rivages, 1990, traduit par Patrice Repusseau)

 

Six femmes (Actes Sud, traduit par Patrice Repusseau, 1999)

 

 

 

Les critiques littéraires du Monde ont consacré à Goyen quelques articles, notamment

Hector Biancotti, en 1987

Nicole Zand en 1996

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[1] disponible en édition Folio Gallimard (220 pages)

[2] NRF Gallimard, Du Monde entier. Il n’existe pas encore de version en poche.

[3] William Holman Hunt, peintre d’Oxford (1827-1910) est l’un des fondateurs de la confrérie des « pré-raphaélites ». Sur ce mouvement artistique, on peut consulter :

http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_preraphaelites_modernistes_et_reactionnaires.asp

 

[4]  Cette accointance ne fait pas l’ombre d’un doute pour Goyen… mais ce n’est pas si simple : « J’avais l’impression de recevoir une bonne nouvelle toute fraîche et toute simple. Je suis quelqu’un de religieux – mais, voyez-vous, c’est comme si la parole ne m’avait jamais atteint. Par le passé, je fréquentais assidûment la Woodland Methodist Church ici à Houston – il m’arrivait d’y aller jusqu’à trois fois le même dimanche , je connaissais la Bible, dont je pouvais tirer des passages. Mais j’en ignorais le sens. Il restait un étranger pour moi ; je ne voyais jamais que cet homme blond représenté dans des tons délavés et nimbé d’un halo sur des peintures d’église, ou qu’un corps ensanglanté sur la croix. Mais, c’est bien simple, j’étais obnibulé par cet homme. Et j’ai découvert un être que je ne connaissais pas, absolument neuf, comme si j’avais rencontré quelqu’un pour la première fois à une soirée. » (interview de Goyen citée par le traducteur dans son avant-propos à « Un livre de Jésus ».)

 

[5] Les choses cependant bougent, et Georges Bernanos , qui faisait jusqu’à présent partie du catalogue des éditions Plon, va bientôt refaire parler de lui, avec la publication nouvelle de ses œuvres  par une maison d’édition petite par la taille, mais qui prend la littérature au sérieux : le Castor Astral. Et nous pourrons relire Les grands cimetières sous la lune, la Nouvelle Histoire de Mouchette, Sous le soleil de Satan, etc. Un autre auteur, allemand, pourrait être rapproché de l’œuvre de Goyen : c’est Walter Benjamin, non pas directement par la filiation chrétienne (le juif Benjamin fut victime du nazisme), mais par sa sensibilité à la modernité (voir sa lecture de Baudelaire et des Tableaux Parisiens), et sa pensée, par résurgences et fulgurances. Voir la fin de mon petit texte sur le programme de littérature de jeunesse à l’école primaire.