Note sur Un livre de Jésus  de William GOYEN (1915-1983)

pourquoi cette page ?

 

 

 

Traduit de l’anglais et présenté par Patrice Repusseau

NRF Gallimard, Du Monde entier

Le texte américain est de 1973, la traduction de 2008.

 

Qui est William Goyen ?

 

Passer de quatre à un

 

L’organisation du livre

 

Une brève vie de Jésus

 

L’entretien avec Nicodème

 

 

Qui est William Goyen ?

 

Les données qui suivent sont principalement tirées de l’avant-propos du traducteur Patrice Repusseau, riche en informations sur  cet écrivain texan peu connu en France, notamment par la reproduction  de longs extraits d’une interview[1].

Son « Livre de Jésus » met fin à une traversée du désert d’une dizaine d’années. Goyen ne trouvait « plus de terre ferme, rien qui fût générateur d’espérance, plus de vie en rien ».

 « C’était un chose indéfinissable, une paralysie de l’élan. Vous buvez – et ça vous tue. Vous êtes incapable de faire une plaisanterie – le sexe n’arrange rien – il n’y a pas d’issue. » Dans cette situation de crise personnelle, il achète pour 1 dollar une bible qu’il peut glisser dans sa poche (sera « la Bible d’Arcadio – allusion à un roman qu’il publiera ultérieurement).

Il en retire une révélation : « J’avais l’impression de recevoir une bonne nouvelle toute fraîche et toute simple. Je suis quelqu’un de religieux – mais, voyez-vous, c’est comme si la parole ne m’avait jamais atteint. Par le passé, je fréquentais assidûment la Woodland Methodist Church ici à Houston – il m’arrivait d’y aller jusqu’à trois fois le même dimanche , je connaissais la Bible, dont je pouvais tirer des passages. Mais j’en ignorais le sens. Il restait un étranger pour moi ; je ne voyais jamais que cet homme blond représenté dans des tons délavés et nimbé d’un halo sur des peintures d’église, ou qu’un corps ensanglanté sur la croix. Mais, c’est bien simple, j’étais obnibulé par cet homme. Et j’ai découvert un être que je ne connaissais pas, absolument neuf, comme si j’avais rencontré quelqu’un pour la première fois à une soirée. »

 

Il se met à en parler au cours de dîners :

 

« Après deux Martini, je tirais le livre de ma poche et j’en lisais des passages, ceux où apparaissent ces personnages merveilleux comme la femme au puits, j’ai trouvé environ six ou sept personnes comme ça dans les Evangiles, des gens extraordinaires que je découvre pour la première fois ».

 

Goyen insiste sur les aspects « performatifs » du texte évangélique. Il transforme le lecteur. Il y a là une parenté avec le reste de son œuvre, et pour son roman Arcadio, une clé de lecture :

« Tous mes personnages ne cessent de se rédimer, ils se rachètent eux, mais tentent aussi de sauver leurs familles. Vous savez, les Texans sont comme ça. »

 

La rédaction de « Un livre de Jésus » se fait d’avril 1971 à début 1972

 

A un ami Robert Phillips en août 1971 :

 

« Cela fait dix jours que je me trouve à la campagne, seul, avec ma vie de Jésus, c’est si bizarre et dérangeant et tellement puissant, une nouvelle vie qui m’est donnée ici : j’en suis abasourdi. Le temps que j’essayais d’écrire sa vie, il a provoqué en moi de terribles problèmes. Je n’ai jamais (ou rarement) été aussi sensuel, ou physique ou moins « spirituel ». Nous sommes très proches – il sait tout sur mon compte. J’aurais aimé qu’il me laisse tranquille et qu’il ne dise rien. Mais nous avons passé dix jours ensemble… Mon Dieu, Jean-Baptiste (voir Matthieu), ça n’était pas rien. J’accède à quelque chose – un « renouvellement total » - qui nous concerne tous : « une remise à neuf ». Il me vient tellement de choses qui entrent en moi que je deviens fou. Seul dix jours avec la vie de cet homme… »

 

Quatre mois plus tard, il écrit au même correspondant :

 

« Ce petit livre ramassé et percutant a la brusquerie et la rudesse d’un coup qu’on assène. C’est un objet aussi grossier et gracieux qu’un de ces instruments agricoles qu’on manie à l’aide d’un manche, comme une faucille ou une houe ; et mon Jésus grogne, soupire, gémit ; il jure, crache, fourre ses doigts dans les oreilles des sourds ; et il modifie les mortels à l’aide de ses mains, il touche la chair de centaines d’hommes et de femmes, et les guérit de cette façon. Écrire ce livre a représenté une aventure extraordinaire qui m’a permis de faire des découvertes passionnantes, très intimes et de me sentir parfois transporté dans des états d’extase comme j’en ai rarement connu. Je ne me suis jamais senti plus charnel que pendant tout ce temps. Cette confrontation provoquait en moi une tension, une division, un conflit gigantesque qui me laissaient perplexe, et épuisé. J’ai tenu le journal de toutes les phases par lesquelles je suis passé… ».

 

Par la suite, Goyen écrira, régénéré, encore d’autres textes :

 

-  Le grand réparateur (1974)

-  Arcadio ( 1983)

-  Précieuse porte(1985, recueil posthume de nouvelles)

-  Merveilleuse plante (1980, conte)

 

Un tableau de Holman Hunt, La lumière du monde[2], qui représente un Jésus tenant d’une main une lanterne allumée et poussant de l’autre une porte couverte de lierre a inspiré Goyen écrivant cette vie de Jésus. La découverte de son roman Arcadio permet d’en mesurer l’impact.

 

 

Comment passer de quatre à un ?

 

C’est un petit livre de 153 pages. Sur l’aspect technique, Goyen s’explique :

 

« J’ai tiré la matière de ce petit livre des quatre Evangiles du Nouveau Testament, Matthieu, Marc, Luc et Jean, mais j’ai surtout suivi Marc pour la succession et la présentation des événements. Toutes les citations sont tirées de la version du roi Jacques[3] et les Ecritures sont parfois paraphrasées. »

 

Une « brève » vie de Jésus ramenée à un seul récit à partir des quatre textes fondateurs comporte des renoncements, sans doute non anodins. Certaines lacunes sont reprises dans la partie suivante : Autres soifs, autres faims. Quelques rencontres avec Jésus. Mais on ne trouvera pas un épisode aussi important que la « résurrection » de Lazare, ni l’intermède heureux des Noces de Cana[4] (Goyen retient davantage les démêlés familiaux de Jésus à son retour en Galilée). Ces deux épisodes sont propres à l’Evangile de Jean. Le dernier repas est assez longuement évoqué, mais sans l’épisode, qui en fait partie, du lavement des pieds, et là encore c’est une conséquence  de la préférence donnée au récit de Marc. Pour la même raison, Goyen ne reprend pas le « Sermon sur la montagne » (les « béatitudes »), car il s’agit d’un texte propre à Matthieu et à Luc, mais absent du récit de Marc.

 

D’un point de vue littéraire, ce choix de s’en tenir au « récit »,  souvent d’un point de vue behavioriste, donne à l’œuvre un relief singulier, résultant d’une sorte de « degré zéro de l’écriture », que, personnellement, je n’ai saisi qu’après la lecture d’Arcadio.

 

En réalité, il s’agit d’un labeur d’écriture, vécu par un écrivain en proie à une profonde crise intérieure. Il n’y a, sans doute, dans ce texte rien de « simple », et cette dernière citation relève, peut-être, de l’antiphrase :

 

« J’ai voulu lever le voile sur la vie singulière, remarquable et parfois cachée de cet homme, en l’accompagnant dans sa marche à travers l’humanité, de son baptême à sa crucifixion, surtout pour ceux qui n’en savent rien ou en ont une connaissance approximative. Pour ceux qui la connaissent, cette vie est toujours nouvelle.

Mon intention n’ été ni d’interpréter ni d’analyser. La matière parle d’elle-même. J’ai espéré, simplement, tenter de redire l’histoire de cet homme, son monde, son époque, les gens qui l’entouraient ».

 

De fait le lecteur va découvrir un Jésus hors les murs des religions instituées, et l’histoire est lisible par tous, y compris par qui n’aurait jamais lu les originaux[5].

 

 

L’organisation du livre

 

Le lecteur découvre ainsi un petit livre en trois parties :

 

I.             Une brève vie de Jésus (p. 19 à 99, soit environ 80 pages)

 

II.            Autres soifs, autres faims. Quelques rencontres avec Jésus.(pp.103-129)

 

III.          Paroles de Jésus. La qualité de son esprit et sa façon de parler aux gens (pp.131-153)

 

Dans la seconde partie, Goyen réécrit des épisodes :

 

1.                      L’Autre Eau

(La Samaritaine, Jean, 5)

2.                      En attendant que l’eau soit remuée

(Guérison d’un paralytique qui porte ensuite son lit, Jean 5 à vérifier)

3.                      La piscine de Siloé

(L’aveugle envoyé pour se laver les yeux, Jean 9 à vérifier)

4.                      Presque

(Guérison d’un jeune possédé – Jean 9, 17-27 : « Le père s’écria aussitôt : « Seigneur, oui, je crois – enfin, presque ! Aidez-moi dans mon incrédulité ! »

5.                      Le jeune homme qui accourut

(Le jeune homme riche – Marc 10, 17-22)

6.                      Les miettes qui tombent de la table du maître

(Tyr et Sidon – guérison de la fille possédée d’une femme – Matthieu 15, 21-28)

7.                      L’autre pain

(discours après la multiplication des pains – Jean, 6, 69-70)

8.                      L’homme qui vint la nuit

(entretien avec Nicodème, Jean 3, 1-21 ; 7, 44-52 ; 19, 39-40)

 

 

Une brève vie de Jésus

 

 

Une force qui régénère

 

En suivant la trame de Marc, Goyen s’interdit de rapporter les épisodes de l’enfance, spécifiques à Luc. Le récit s’ouvre donc sur la prédication de Jean le Baptiste. Le récit du baptême évacue la portée théologique du texte, et ne retient que l’avènement d’une « force » dont l’énergie va régénérer le monde, sans que l’on sache bien si l’écrivain évoque une révolution sociale ou essentiellement intérieure.

 

« Une force nouvelle pénétrait le monde. Une révolution commençait. Une nouvelle fraternité, une nouvelle forme de communauté, naissait ici au bord du fleuve. Ce qui rendait les hommes amers, vides désespérés, ce qui rongeait l’esprit, ce qui aigrissait l’âme, tout ceci allait être détruit. De jeunes hommes allaient se rassembler et suivre un nouveau guide. Inquiets et agités dans leurs villages, ne sachant plus que faire de leur vie dans un monde qui ne leur offrait pas d’issue, ils allaient être retournés et renaître. Ils allaient trouver leur dignité et permettre à d’autres de trouver la leur. Une telle fraternité commença avec le surgissement conjugué de Jean-Baptiste et de Jésus ; et Jésus la mena plus loin encore. »

 

Un Jésus politique ?

 

En fait, Goyen n’exclut aucune interprétation, et c’est ce qui fait, sans doute, l’intérêt de son personnage pour un lecteur d’aujourd’hui, qu’il soit « religieux » ou non. Au début des années 70, ce contexte politique n’est pas anodin. En Europe de l’Ouest, l’extrême gauche se radicalise[6]. Martin Luther King est assassiné en  1968, ce qui déclenche une vague de révoltes noires dans le Sud des USA. En Amérique du Sud, émergent les théologies dites de la « libération ». A l’époque, des exégètes religieux, mais engagés politiquement, produisent des lectures matérialistes des évangiles, éclairées par la théorie marxiste[7][8].

 

La traduction de P. Repusseau, en 2008, prend encore un autre relief : « C’était un temps de terreur et de terrorisme[9] » (p.54). Constamment traqué,  Jésus mène une vie dangereuse en permanence : « Dans les bourgades il était accueilli par des hommes méfiants. Il était harcelé à chaque tournant. Sa vie était une poursuite, qui devint bientôt une traque sans merci ».

 

 « Si un sentiment de vengeance habitait Jésus, il s’agissait d’une sainte vengeance qui le poussait à libérer les hommes de l’esclavage et de la persécution. Par conséquent Jésus savait dès le début de sa brève carrière terrestre qu’il allait se trouver pris dans une affaire aussi politique que sociale et spirituelle. »

 

Dans les tensions et les conflits, c’est un Jésus de plus en plus combatif qui est mis en scène : les pièges où l’enferment les Docteurs de la Loi le mettent en fureur :

« A présent, Jésus s’emportait facilement et se montrait souvent impatient, répondant à ceux qui le critiquaient et l’aiguillonnaient. Sa langue s’était faite plus rapide et acérée et ses cinglantes dénonciations des scribes et des Pharisiens étincelaient de fureur et d’intelligence » (p.58). Il finit même par se fâcher avec son cercle d’amis, qui peinent à comprendre ses « paraboles », et ce « moment de fureur » marque un tournant dans sa vie (p.60).

 

 

Un Jésus « évangélique » ?

 

Mise au rencart la théologie, mais peut-être aussi, ce qui n’est pas sans risque, toute intellectualisation du message. Dans l’optique d’une formation au « fait religieux », on peut y voir  un trait  du christianisme primitif : une simplicité d’un langage qui va droit au cœur. Ce fut aussi, sans aucun doute, une des raisons du succès de la nouvelle « religion ». Trait qui se retrouve au XXI° siècle dans l’explosion des mouvements dits « évangéliques », qui concurrencent aujourd’hui fortement  les grandes religions instituées, y compris l’Islam.

 

« Il était stupide de recevoir la Bonne Nouvelle indûment filtrée par l’esprit de semeurs épuisés, de théologiens ennuyeux, de docteurs prétentieux et de glossateurs bornés. Dieu est neuf et vif pour chacun de nous et chaque fois inouï. Il vous inonde de lumière et de chaleur. Vous le prenez comme vous pouvez. Vous êtes votre propre loi. Regardez en votre propre cœur et vous saurez quoi faire. Je vous aiderai à vous rendre libres. Vous êtes quelqu’un et on vous aime. Le Royaume de Dieu n’est ni vague, ni éthéré, ni hors d’atteinte. Le Royaume est en vous. Chacun le porte en soi.

Ce fut une ovation ! »

 

Un Jésus thaumaturge

 

Toujours en suivant la trame de Marc, Goyen retient les très nombreux récits de guérisons, ce qui est encore un trait caractéristique de la sensibilité « évangélique ». Ce Jésus thaumaturge le fascine, les maladies qu’il guérit étant principalement d’ordre psychique. Il n’écrit d’ailleurs pas « possession » comme dans les textes d’origine, mais « maladie mentale « , terme plus compréhensible par un lecteur contemporain. Le malaise auquel le Jésus de Goyen remédie, c’est la division intérieure, le sentiment d’un « démembrement » :

« La souffrance vient de ce que nous nous divisons contre nous-mêmes et de ce que nous perdons notre intégrité, notre harmonie, voilà ce qu’il disait. Seul le moi solide, bien établi autour d’un axe permet de mener avec allant des entreprises cohérentes »…

« Sans arrêt, Jésus emploie les mots « raccommoder », « rattacher ». Les gens de ce temps-là étaient tout à fait comme ceux d’aujourd’hui. Ils vivaient dans un monde décentré qui tombait en morceaux. Ils étaient « démembrés ». Jésus voulait guérir cette société qui l’entourait en la réformant, et pour cela, il voulait resituer les êtres les uns vis-à-vis des autres, leur restituer leur place dans un ensemble, leur rendre le sens de l’amitié, de la fraternité et du Royaume. »

 

Un Jésus truculent

 

S’il arrive souvent à Goyen de citer le texte d’origine, référence à l’appui, l’œuvre relève, par son projet même, de la paraphrase. Avec une truculence, parfois,  qui fait regretter de ne pas disposer du texte en anglais d’origine. Par exemple, cette réécriture libre sans être du tout infidèle d’un passage de l’Evangile de Luc (ch.6, v.5-6) :

 

« Prier c’est être franc – la seule occasion pour beaucoup de se regarder en face sans tricher. Prier ce n’est pas braire en pleine église ni s’époumoner au coin des rues dans l’espoir d’être vu et entendu par le plus grand nombre. Les prières verbeuses et fleuries sont le fait des forts en gueule et de ce qui ont la langue bien pendue et croient que plus on en dit et mieux on est entendu – ce qui représente un gaspillage de leur temps, de celui de Dieu et de tous ceux qui écoutent » (p.47).

 

Encore le style reste-t-il ici volontairement dépouillé. La verve de Goyen se donnera  libre cours dans sa production romanesque (voir Arcadio).

 

Une lecture non religieuse de la mort et de la Résurrection

 

Reste la fin tragique de Jésus, que l’on appelle le récit de la Passion, suivi de la Résurrection. La narration de la mort est longuement développée (p.83 à 96), suivant en cela les Evangiles, mais sans pathos ni luxe de détails. Chez cet écrivain américain, on recherchera vainement les extrapolations morbides d’un Mel Gibbson. Les causes de la condamnation de Jésus sont, comme il en découle des Evangiles, d’ordre politique et religieux :

« Les charges retenues contre lui furent le blasphème (il s’était arrogé le titre de Fils de l’Homme), la sédition (il avait menacé de détruire le Temple) et la trahison (il s’était lui-même proclamé Roi)[10] »

Le  récit de Résurrection, qui étonne le lecteur non averti par  son caractère dépouillé, sans solution de continuité avec le récit de la vie et de la mort. Goyen adopte en la matière un « profil bas ». En quoi il s’agit là d’un texte moderne. Le propos de Goyen n’est pas la défense d’un dogme, pas plus que sa démystification à la manière de Renan. Mais il s’agit là aussi d’une fidélité aux sources, la relation sobre, voire minimaliste,  étant déjà une caractéristique des quatre évangiles. Ce sont les interprétations ultérieures, notamment picturales, qui ont construit notre imaginaire de la Résurrection. Voir le retable d’Issenheim.

« Le troisième jour qui suivit la mise au tombeau, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jésus et une autre femme amie de celui-ci – probablement sa tante Salomé – virent au tombeau et trouvèrent la pierre déplacée et le tombeau ouvert. Elles furent persuadées que le corps de Jésus avait été volé et, quand elles entrèrent, elle s’aperçurent que le corps avait effectivement disparu. Les Evangiles rapportent qu’un jeune homme était assis là, qu’il recommanda aux femmes de ne pas avoir peur, et prononça ces paroles qui ont retenti à travers les âges, ces mots à l’origine de siècles de controverses, de troubles, de doutes, qui poussèrent tant d’hommes à risquer leur vie et, même, à la sacrifier : « Il est ressuscité. »

Pour Goyen, tout se passe comme si, la rencontre s’étant produite, peu importait, au fond, la question « religieuse » d’une survie  après la mort. La vraie Résurrection, c’est cette Rencontre qui régénère et fait re-vivre. Pour cela sans doute il tient à ce que soient présentes ces personnages féminins, car elles ont vécu pareille rencontre. C’est d’ailleurs au prix d’une erreur ou du moins d’un bon coup de pouce à la réalité historique. Aucun évangile n’atteste la présence de Marie, mère de Jésus[11], dans le groupe qui, au petit matin constate la disparition du corps. Et il est à peu près certain, d’un point de vue exégétique, que Marie de Magdala n’est pas le même personnage que la femme dite « adultère » de  Jean, ch.8, ni la femme qui, chez Simon le Lépreux, versa sur la tête de Jésus un parfum de grand prix (Marc, 14, 3-9).  Mais la lecture d’Arcadio fera  comprendre l’importance, dans la fiction imaginée par l’écrivain, des retrouvailles rédemptrices avec une mère prostituée. Inversement la lecture du Livre de Jésus magnifie le personnage de Chupa, la mère indigne rédimée par Arcadio rédimé par Jesucristo

 

 

Complément

Comment William Goyen réécrit l’entretien avec Nicodème

 

Le texte de référence sera pour moi le ch.3 de l’Evangile de Jean, dans la version de l’Ecole biblique de Jérusalem (1999, Cerf, Fleurus).

 

Le titre romanesque retenu par l’écrivain : L’homme qui vint la nuit correspond à une indication donnée par Jean, v.2 : « il vint de nuit trouver Jésus ».  Goyen donne un commentaire explicatif : Nicodème est un Pharisien qui siège au grand conseil, lequel veut la mort de Jésus : « il était impensable que Nicodème pût être vu en train de lui parler. »

 

Cette ambiance nocturne est importante aussi dans l’Evangile de Jean, entièrement construit sur la grande opposition des ténèbres et de la lumière. Goyen la souligne à sa manière, en insistant sur le regard de Jésus : « ses yeux cherchaient ceux de Jésus dans l’obscurité afin de mieux comprendre ce qu’il disait ». On sait à quel point cet imaginaire est important pour l’écrivain, fasciné par le tableau La lumière du monde de Hunt.

 

Comme dans les autres rencontres, Goyen rompt avec le tutoiement de rigueur dans les traductions modernes des dialogues néo-testamentaires, et l’entretien se fait en termes empreints de civilité ; Nicomède interpelle  Jésus en l’appelant « Monsieur [12]», ce qui ne correspond pas tout à fait au terme non traduit « Rabbi », souvent retenu. La connotation religieuse s’efface, au profit d’un entretien urbain, d’homme à homme. Pour Nicodème, c’est bien d’une expérience intime et personnelle qu’il s’agit : « il sut tout à coup qu’il lui fallait absolument rencontrer cet homme en tête à tête. » Cette expression fait écho aux données contenues dans l’avant-propos de l’œuvre. Goyen écrivant son livre obéit à une sorte d’impératif intérieur. Et Jésus répond au-delà de toute attente à la demande de son interlocuteur :

« Puis Jésus s’adressa, d’une voix douce et grave, au tréfonds même de l’homme qui avait éprouvé un tel besoin de vérité qu’il avait risqué sa vie, peut-être, afin de rencontrer dans la nuit un ennemi notoire. »

 

 

Le dialogue entre Jésus et Nicodème est assez fidèle au texte d’origine, mais paraphrasé. Là où, dans la version de l’Evangile de Jean, on a un style direct développé, Goyen passe au « résumé de paroles » : « Nicodème demanda comment de telles choses étaient possibles, comment un homme déjà né pouvait naître deux fois, retourner dans le ventre de sa mère, et connaître une seconde naissance. » L’argumentation de Jésus, très développée dans le récit johannique est considérablement simplifiée, et les concepts théologiques sont en partie évacués[13]. Ainsi la nécessité de renaître « de l’Esprit » pour entrer dans le Royaume de Dieu. Ainsi l’ampleur universelle du discours de Jésus, le destinataire du discours restant Nicodème, mais à travers lui le Peuple de l’Alliance.

 

Dans l’Evangile de Jean, l’épisode s’arrête à la fin du discours de Jésus, plus développé que dans la réécriture de Goyen (une dizaine de versets en commençant au v.11). Goyen termine de manière plus romanesque, toujours en insistant sur ce thème décidément récurrent de la rencontre : « On ne nous en dit pas davantage. Nicodème se leva sans doute pour prendre congé et disparut dans la nuit d’où il était venu. Et ce faisant, nous ignorons quelle amertume il emportait avec lui, ou bien quelle clarté l’éclairait, qui l’avait touché en secret et devait le changer à jamais après cette rencontre ».

 

Mais Nicodème va revenir dans l’Evangile de Jean, et ceci n’échappe pas au lecteur attentif qu’est Goyen. A la fin du ch.7, l’hostilité des Pharisiens à Jésus est de plus en plus déclarée. Ils qualifient de « maudits » cette foule ignorante de la Loi, qui suit Jésus, et Goyen reprend ces détails. L’homme qui prend alors la défense de Jésus est Nicodème : « Notre loi condamne-t-elle un homme sans qu’on l’ait d’abord entendu et qu’on sache ce qu’il fait ? » (c’est là, mot à mot le texte de Jean). A la fin de ce court épisode, l’écrivain évoque les « regards assassins » des ennemis de Jésus.

 

Les derniers traits qui construisent dans la version de Goyen ce « personnage » de Nicodème sont eux aussi empruntés au texte de l’évangéliste.

 

Goyen :

« Après la mort de Jésus, Nicodème vint aider Joseph d’Arimathie à préparer le corps pour l’enterrement, et apporta de précieux aromates afin de l’embaumer. Et il aida Joseph à envelopper le corps de Jésus dans des linceuls et à le mettre au tombeau (Jean, 3, 1-21, ; 7, 44-(52 ; 19, 39-40) »

 

Jean :

« Nicodème – celui qui précédemment était venu, de nuit, trouver Jésus – vint aussi, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès, d’environ cent livres. Ils prirent donc le corps de Jésus et le lièrent de linges, avec les aromates, selon le mode de sépulture en usage chez les Juifs. Or il y avait un jardin au lieu où il avait été crucifié, et, dans ce jardin, un tombeau neuf, dans lequel personne n’avait encore été mis. A cause de la Préparation des Juifs, comme le Tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus. » (Jean, 19, v39-42).

 

Où l’on voit que, paradoxalement, la version d’origine comporte plus de détails matériels que la version romancée. C’est que peut-être, justement, Goyen écrivant son Livre de Jésus n’écrit pas un roman, mais tient plutôt le journal d’une expérience intérieure, son écriture évoquant (mais là mon rapprochement est plus que risqué !) à une sorte d’action painting dans un parcours spirituel.

Découvrir une "vie de Jésus" en littérature de jeunesse : Marie-Aude Murial, Jésus comme un roman

 

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[1] à Elizabeth Bennett, pour le Houston Post.

 

[2] Peintre oxfordien de la 1° moitié du XIX° siècle ; le tableau semble très connu dans le monde anglo-saxon (Grâce aux reproductions de haute qualité destinées au marché de masse au XIXe, cette représentation est devenue le modèle de la classe moyenne émergente - un Sauveur personnel sans lien avec les enseignements des diverses Églises.)

[3] traduction anglaise publiée en1611 sous le règne du roi Jacques qui leva l’interdit de traduction en langue vernaculaire ; cette traduction eut une grande influence sur les écrivains, par la suite, par exemple Herman Melville.

[4] Ce sont des épisodes propres à l’Evangile de Jean.

[5] Par exemple, p.43, une explication présente Pierre (dit Le Roc) comme le « père fondateur de la première église chrétienne » et la parenthèse d’ajouter : « Il s’agit du saint Pierre de l’histoire souvent représenté et peint avec un trousseau de clé à la ceinture ».

 

[6] En 1972 sont arrêtés en Allemangne les chefs de la RAF (Rote Armee Fraktion)

[7] par exemple Lecture matérialiste de l’évangile de Marc, Ferando Belo, 1974, éditions du Cerf, 415 pages !

[8]

[9] p.73 – le traducteur (et Goyen ?) retourne la notion de « terrorisme » en l’appliquant à l’action même de Jésus. « Pendant ces quelques jours passés dans la capitale, il apparaît clairement que l’homme s’était lancé dans des actes terroristes à l’encontre de la corruption et de l’injustice ». Suit l’épisode où Jésus renverse les tables des marchands installés dans le Temple Marc, 11, 15-19).

[10] Goyen simplifie ici un écheveau complexe, l’accusation de blasphème ne relevant pas du tribunal romain de Pilate, mais de la juridiction religieuse juive. Les Pharisiens avaient soufflé à Pilate un argument plus clairement politique :

[11] le traducteur signale l’erreur en note : il s’agit de la mère de Jacques.

[12] A moins que cela ne soit un trait de la traduction anglaise du roi Jacques…

[13] Ils sont cependant partiellement repris, page 41,  dans le récit de la vie de Jésus, mais sans allusion à Nicodème. C’est un trait de la réécriture que d’opérer, ici de manière limitée, une redistribution des éléments du récit d’origine