Note sur Jésus comme un roman, de Marie-Aude Murail

pourquoi cette page ?

 

1°édition 1997

Bayard Jeunesse – collection Estampille

 

Une œuvre de littérature de jeunesse

 

Cette vie de Jésus est l’œuvre d’un un auteur de littérature de jeunesse reconnu.

La couverture est illustrée par Marcellino Truong, ainsi présentée dans une page de L’Huma[1] : Le Jésus comme un roman…, de Marie-Aude Murail, qui vous faire lire un Jésus - celui de Marc - tout différent du Jésus saint-sulpicien des catés (1), a pour Marcelino Truong les traits d’un jeune " reubé " sur fond de " pain chaud " - pour reprendre les termes mêmes de Marie-Aude Murail.

Même si les catés saint-sulpiciens sont entrés, au mieux,  dans le même imaginaire lointain des jeunes lecteurs que celui des moines des couvercles de camembert, cette vie de Jésus est autre chose qu’un « roman », même si, comme le titre l’indique, elle est écrite à la manière d’une œuvre romanesque et qu’elle peut être lue comme telle. Lisons la 4° de couverture :

« A ceux qui ne le connaissent pas, Jésus apparaîtra comme un être étrange, qui ne se laisse pas faire, qui brave les interdits, sans violence. A ceux qui le connaissent déjà, Jésus paraîtra encore plus proche, porteur d’un formidable message d’amour. »

Le verbe « connaître » peut  être interprété ici au sens informatif, mais on ne peut pas exclure le  sens théologique qu’il a dans la Bible et notamment chez Saint Jean[2] :  il s’agit d’adhésion, et Marie-Aude Murail se situe de ce côté-là, comme le laisse penser la dédicace : « Pour maman qui vit éternellement ».

Pas complètement anodin non plus, l’éditeur. Bayard Jeunesse est une nébuleuse d’origine catholique (voir des informations complètes sur le site Ricochet)

http://www.ricochet-jeunes.org/editeur.asp?name=Bayard+jeunesse.

La collection Estampille est toutefois loin d’être spécialisée dans les récits inspirés par les religions, même si c’est le cas de quelques titres[3] sur les 32 actuellement proposés par le catalogue.

Dans cette recension, conformément à la règle que je me fixe, j’en reste à une présentation objective de l’ouvrage, les références théologiques et/ou exégétiques étant seulement destinées à éclairer la compréhension « de l’intérieur ».

 

 

Une double option d’écrivain

 

Comme on le sait, les Evangiles chrétiens sont constitués de 4 récits reconnus par les Eglises comme « sacrés » ou « canoniques » : ceux de Marc, Matthieu et Luc, que l’on appelle synoptiques, parce qu’ils suivent une trame semblable, présupposant une « source » commune (perdue), et celui de Jean, qui comporte des épisodes narratifs (et des développements théologiques) spécifiques. Pour écrire une « vie de Jésus », l’écrivain, à moins de mélanger ses références, doit donc opter pour un fil conducteur. Comme William Goyen pour son Livre de Jésus, Marie-Aude Murail choisit l’évangile de Marc, réputé comme le plus simple, proche d’une (relative) narration factuelle.

Mais elle prend aussi une liberté d’écrivain. L’Evangile de Marc n’a pas de narrateur intra-diégétique (à la différence de celui de Luc, qui dit « je » dans son préambule et s’adresse à un certain Théophile). Le Jésus de Murail a pour narrateur le personnage de Pierre, lequel, dans le Nouveau Testament, n’a pas écrit d’Evangile. On lui attribue cependant deux épîtres (lettres) tardives.  Pêcheur de son état, ce personnage s’appelle d’abord Simon. C’est Jésus qui lui donne son nom de Pierre, le « Roc » dans la version de Murail. Ce changement de nom, mentionné par Marc (3,16) est d’une grande importance pour la fondation de l’église catholique romaine, moindre pour les autres églises.

En faisant de Pierre le narrateur, Murail rompt aussi avec l’organisation du récit de Marc, qui débute avec la prédication de Jean le Baptiste. Mais d’emblée le lecteur est placé dans l’ambiance de la Résurrection, c’est-à-dire de la fin du récit canonique.

Voici cet incipit, dans un chapitre intitulé :  Disparu ! 

 

-  Tu sais la nouvelle ?

Je relève la tête. Jean vient d’entrer. Il a tant couru qu’il presse les mains sur son cœur en haletant.

-  Quelle nouvelle ?

Depuis que Jésus est mort, je me tiens dans l’ombre de cette maison. Faut-il fuir à présent ?

-  Il y a des femmes, me répond Jean. Elles sont allées au tombeau, ce matin. Elles disent que le corps de Jean a disparu. Mais elles ont vu quelqu’un. Elles ont cru que c’était un jardinier et elles lui ont demandé…

-  Attends, attends. Quelles femmes ?

Jean reprend son souffle, mais je l’impatiente :

-  Marie de Magdala. Et Jeanne, tu sais ? La femme de l’intendant. Elles l’ont vu.

-  Mais vu qui ?

-  Le tombeau est vide, Pierre ! Le corps de Jésus n’y est plus !

 

Une vie de Jésus comme un concert de paroles de témoins.

 

Cet incipit bien enlevé montre le talent littéraire de Marie-Aude Murail, et sa maîtrise du sujet. C’est d’abord un choix respectueux du jeune lecteur. Le récit qu’on va lire se donne clairement comme une invention, rapportée à un personnage, et non comme paraphrase d’un texte sacré, liberté que se donne William Goyen, mais ce dernier n’écrit pas un texte destiné à la jeunesse.

Toutefois le lecteur croyant peut s’y retrouver aussi, dans la mesure où le message, et principalement celui de la Résurrection, doit être rapporté à la catégorie du témoignage. Et c’est surtout une clé de lecture des Evangiles. Il ne s’agit pas d’une biographie au sens moderne du terme, genre d’ailleurs inconnu à l’époque, mais d’une « relecture » des événements, dans un contexte où l’Eglise se structure, en se donnant des rites (une « liturgie ») et des règles de fonctionnement. D’un point de vue historique, les textes des Evangiles sont relativement tardifs. Ils sont postérieurs aux épîtres de Paul, et le quatrième Evangile, celui de Jean, ne paraît pas antérieur à l’an 80 de notre ère. Quant à l’Evangile de Marc, qui sert de trame à l’écrivain, il remonterait un peu avant (60) ou un peu après (70) la mort de Pierre.

C’est cette construction narrative qui fait se croiser les voix des témoins qui est l’un des principaux traits d’originalité de cette vie de Jésus proposée par Marie-Aude Murail.

 

 

Quelques exemples

 

Le jardinier

Il n’est pas du tout anodin, dans ce contexte sémitique ancien, que les premiers témoins de la Résurrection soient des femmes, et ce trait est fortement souligné par l’écrivaine Murail. Toutefois les paroles des femmes rapportées par Jean à Pierre, mentionnant un « jardinier » n’ont pas leur origine dans Marc, ni dans les Synoptiques, même si Matthieu mentionne une apparition aux femmes (ch.28, v.9-10). C’est dans l’Evangile de Jean, au ch.20, v.11-18, que cet épisode est développé, et il ne s’agit que d’une seule femme, Marie de Magdala. C’est à elle que Jésus adresse le célèbre « Noli me tangere » (ne me touche pas), auquel le philosophe Jean-Luc Nancy a consacré un essai, à partir d’une abondante iconographie en peinture. On le voit, la liberté d’invention de Murail, qui prête cette évocation  au personnage de Jean[4], est fondamentalement respectueuse du texte.

Une autre invention de Murail, qui souligne l’orientation féministe de l’œuvre, est le rôle joué par Sara, la jeune épouse de Pierre :

« Autour du puits, j’épiais les petites filles. Parmi elles, je choisis Sara. Elle venait juste d’avoir quinze ans quand je l’épousai. Nous nous installâmes non loin de Bethsaïde, à Capharnaüm. Ce fut elle qui me parla de Jean le Baptiseur, peu de temps après notre mariage. »

Ce personnage de Jean le Baptiseur, à ne pas confondre avec Jean le « disciple », sera dans le rôle de « précurseur », l’artisan de la rencontre avec Jésus.

 

La femme adultère

Cette péricope[5] est propre à l’Evangile de Jean (ch.8, v2-11). J’ai eu l’occasion d’analyser cet épisode dans ma formation EFR 2005. Murail rompt par conséquent la trame narrative synoptique, en consacrant à l’épisode un chapitre entier : la femme condamnée. Il est directement raconté par Pierre personnage, dont elle fait un témoin oculaire du drame. Or les exégètes sont aujourd’hui unanimes : cet épisode, absent de la plupart des plus anciens manuscrits johanniques, a été inséré plus tard, et sa facture évoque plutôt la manière de l’évangéliste Luc. Ici en quelque sorte, l’écrivain remet l’épisode en place ! On remarquera la lecture singulière que fait Murail de cet épisode. Le contenu de la « faute » passe au second plan ; effacé du titre de l’épisode, il est évoqué seulement par allusion : c’est une femme surprise avec son amant, infraction en principe punie de mort par lapidation, et la mention, du mari trompé qui fait peutêtre partie des agresseurs. Le récit se concentre plutôt sur la montée de la violence, sous l’emprise d’un homme tenant un bâton ; ce dernier prend violemment Pierre à partie, puis Jésus, et il sera le dernier à quitter la place après la célèbre parole du Maître : « Si quelqu’un ici n’a jamais péché, qu’il lui jette la première pierre. ». Pierre lui-même est happé par cette escalade de la violence (au sens de René Girard). A deux reprises, alors qu’il voit la troupe excitée, puis lorsqu’il est interpellé par l’homme au bâton, il met la main à l’épée. Il s’agit là d’une invention de Murail, mais il est bien question d’un glaive porté par Pierre, dans le récit johannique de l’arrestation de Jésus (ch.18, v.10-11).

 

Le récit de la Passion

Du verbe latin « pati », et de son participe « passus », souffrir. On appelle ainsi, par convention, les récits de la mort de Jésus : son arrestation (suite à la trahison de Judas), son procès devant les tribunaux religieux (le Sanhédrin) et civil (le procurateur de Judée Ponce Pilate), et sa mort par crucifixion au Golgotha. Ce récit est largement développé dans les quatre évangiles. Dans le chapitre intitulé « A mort ! », la fiction construite par l’écrivain présente trois niveaux narratifs. C’est d’abord le récit du personnage Pierre, qui assiste de nuit, et de l’extérieur, à la comparution de Jésus devant le Grand-Prêtre. C’est l’épisode célèbre des « reniements » : avant le chant du coq, Pierre aura trahi son maître trois fois. Ce détail est présent dans les trois synoptiques et dans le texte de saint Jean. La suite, la comparution devant Pilate, qui aboutit à la condamnation à mort, est, dans la fiction, un récit rapporté du personnage Jean au personnage Pierre. De fait, même si l’essentiel figure aussi dans les synoptiques, Murail suit scrupuleusement, tout en condensant le récit, la version johannique. Dans une troisième étape, Pierre et Jean deviennent les co-spectateurs de l’issue du procès. Voici le texte de Murail :

« Quand nous arrivâmes devant le palais de Pilate, les grands-prêtres et leurs serviteurs, les pharisiens et les scribes nous avaient devancés. Ils attendaient Pilate et réclamaient le prisonnier. Enfin le préfet ressortit. Je serrai le bras de Jean en étouffant un cri. Etait-ce possible ? Mon roi, mon Messie ! Il titubait entre deux gardes. On l’avait affublé d’un manteau de pourpre et un des soldats s’inclina devant lui en disant :

-  Salut, roi des Juifs !

Il avait été fouetté et la douleur marquait ses traits. Du sang coulait sur ses joues, car on lui avait tressé une couronne d’épines sur la tête.

-  Tenez, dit Pilate en le montrant, voici l’homme ! »

Le roman suit ici de très près la version de Jean (ch.19, v.5). Le « Voici l’homme » (en latin : Ecce homo) a été une importante source d’inspiration dans l’histoire de la peinture.

 

Le « jeune rabbi »… ou l’inconnu de la frise !

 

Trop de commentaire tue l’œuvre, et je crains d’avoir déjà largement dépassé la limite acceptable …

Et maintenant… il faut lire ce roman de jeunesse dont je vais demander l’acquisition par la BCD du centre IUFM de Colmar. Faut-il le classer parmi les romans du jeunesse, et non sur le rayon « enseignement religieux » : la question est ouverte, mais je penche pour la première option…

Ne pas oublier de contempler le personnage de couverture, œuvre de Marcellino Truong. Est-ce ainsi que vous l’auriez imaginé ?

A vous de voir si Marie-Aude Murail, avec le concours de l’illustrateur,  réussit son pari : faire un personnage de roman de ce Jésus, « jeune rabbi »,  devenu « Jésus-Christ », et que tous les enfants, à l’école laïque de Jules Ferry,  commencent à découvrir comme le repère « zéro » sur la frise chronologique.

 

Par delà la méconnaissance, ou le « trop » de connaissance, qui peuvent être l’un et l’autre des sources de bien des préjugés.

En savoir davantage sur les "vies de Jésus" : William Goyen, Un livre de Jésus

 

 

 

 

 

 



[1] François Mathieu, L’Humanité, 17 février 2001

[2] « Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils Unique-Engendré, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître » (1, 18)

[3] par exemple Les messsagères d’Allah, de Achmy Halley, 2001

[4] mais c’est encore une autre question que de trancher sur l’identité de Jean l’Evangéliste : c’est la tradition qui fait l’identifie au Jean compagnon et ami de Jésus.  Cette tradition n’a pas de fondement historique.

[5] Terme utilisé par l’exégèse : passage de l’Ecriture Sainte, découpé pour un usage souvent liturgique ; c’est cet usage qui permet aujourd’hui, grâce aux chapitres et aux versets de se repérer facilement dans le texte. C’est le cas aussi pour le Coran.