Extrait de VYGOTSKI, Pensée et Langage, 1934 (trad. de F. Sève, 1985), p.335-336

 

Cet extrait, tiré de la dernière partie de l’ouvrage : Pensée et mot, permet de mesurer la difficulté, pour un enfant de l’école maternelle, de se représenter le mot comme un « objet » détaché de son « référent », ce qui, pour l’adulte expert, et singulièrement, un enseignant, semble relever de l’évidence… Voir un autre extrait sur l'entrée de l'enfant dans l'écrit. En savoir plus sur Vygotkski

 

Chez l’enfant initialement les formes et les significations verbales ne sont pas conscientes ni différenciées entre elles. Il perçoit le mot et sa structure phonétique comme une partie de la chose ou comme sa propriété, inséparable de ses autres propriétés. Ce phénomène est apparemment propre à toute conscience primitive du langage.

Humboldt cite une anecdote : un homme de condition modeste, entendant une conversation entre étudiants en astronomie au sujet des étoiles, leur demande : « Je comprends que les hommes aient réussi avec toutes sortes d’instruments à mesurer la distance de la Terre aux étoiles les plus éloignées et à connaître leur position et leur mouvement. Mais je voudrais savoir : comment ont-ils appris le nom des étoiles ? » Il supposait qu’ils ne pouvaient l’avoir appris que des étoiles elles-mêmes. Des expériences simples avec des enfants montrent qu’encore à l’âge préscolaire ils expliquent les noms des objets par leurs propriétés : « La vache s’appelle « vache » parce qu’elle a des cornes, le « veau » parce qu’il a des cornes encore toutes petites, le « cheval » parce qu’il n’ pas de cornes, le « chien » parce qu’il n’a pas de cornes et qu’il est petit, l’ »automobile » parce ce que ce n’est pas du tout un animal. »

A la question : peut-on remplacer le nom d’un objet  par un autre, par exemple appeler la vache « encre », et l’encre « vache », les enfants répondent que c’est tout à fait impossible parce qu’avec l’encre on écrit et que la vache donne du lait. Le transfert du nom signifierait aussi en quelque sorte le transfert des propriétés d’une chose à l’autre, tellement est étroite et indissoluble la liaison entre le nom et les propriétés de la chose. Les expériences où l’on demande à l’enfant d’assigner un nom conventionnel aux objets montrent combien il lui est difficile de transférer le nom d’une chose sur une autre. On remplace « vache » par « chien » et « fenêtre » par « encre ». « Si un chien a des cornes, donne-t-il du lait ? » - demande-t-on à l’enfant. « Oui. » « La vache a-t-elle des cornes ? » - « Oui. » « La vache est donc un chien, mais le chien a-t-il vraiment des cornes ? «  - « Naturellement, si le chien est une vache, s’il s’appelle bien vache, il doit avoir des cornes. Si on s’appelle vache, on doit avoir des cornes. Un chien qui s’appellevache doit avoir obligatoirement de petites cornes. »

Nous voyons combien l’enfant a du mal à dissocier le nom et les propriétés de la chose et comment, lorsqu’il y a transfert de nom, les propriétés de la chose suivent le nom comme un bien suit son propriétaire. On obtient les mêmes résultats quand on intervertit les noms « encre » et « fenêtre » et qu’on pose des questions sur les propriétés de l’une et de l’autre. Au début les enfants éprouvent une grande difficulté à répondre correctement et à la question : l’encre est-elle transparente, la réponse est négative. « Mais pourtant l’encre c’est la fenêtre et la fenêtre c’est l’encre. » - « C’est que l’encre c’est quand même de l’encre et elle n’est pas transparente. »