Extrait de VYGOTSKI, Pensée et Langage, 1934 (trad. de F. Sève, 1985), pp.261-262

 

Cet extrait est tiré de la partie Les Concepts scientifiques. Dans un paragraphe précédent figure la formule célèbre : « Le langage écrit est précisément l’algèbre du langage ». Dans une langue limpide, Vygotski aide l’enseignant à prendre la mesure de la difficulté que peut représenter pour un enfant de maternelle l’entrée dans l’écrit, dans des conditions pour lui toutes nouvelles par rapport à son expérience antérieure de l’oral. Lire un autre extrait sur le mot.En savoir plus sur Vygotkski

 

 

 

Chaque phrase, chaque conversation est précédée de l’apparition d’un motif, c’est-à-dire pour quelle raison je parle, à quelle source d’impulsions et de besoins affectifs s’alimente cette activité. La situation impliquée par le langage oral crée à tout instant la motivation qui détermine le cours nouveau que prend le discours, la conversation, le dialogue. Le besoin de quelque chose et la demande, la question et la réponse, l’énoncé et la réplique, l’incompréhension et l’explication et une multitude d’autres rapports analogues entre le motif et le discours déterminent entièrement la situation propre au langage effectivement sonore. Dans le cas du langage oral il n’y a pas à créer de motivation. C’est la situation dynamique qui en règle le cours. Il découle entièrement d’elle et évolue sur le type de processus motivés et conditionnés par la situation. Pour le langage écrit nous sommes contraints de créer nous-mêmes la situation, plus exactement de nous la représenter par la pensée. En un certain sens l’utilisation du langage écrit suppose un rapport avec la situation fondamentalement différent de celui qui existe dans le cas du langage oral, elle requiert un rapport plus indépendant, pus volontaire, plus libre.

La recherche révèle en quoi consiste ce rapport différent avec la situation qu’exige le langage écrit : sa première particularité est que l’enfant doit agir volontairement, le langage écrit est plus volontaire que le langage oral. Ce trait se retrouve dans tout le langage écrit et à tous ses stades. Déjà la forme phonique du mot, dont la prononciation dans le langage oral est automatique, sans qu’il y ait décomposition en éléments distincts, nécessite, lorsqu’on veut l’écrire, d’être épelée, décomposée. Quand l’enfant prononce un mot quelconque, il n’a pas conscience des sons qu’il émet et n’effectue aucune opération délibérée lorsqu’il prononce chaque son distinct. Dans le langage écrit, au contraire, il doit prendre conscience de la structure phonique du mot, décomposer celui-ci et le reconstituer volontairement en signes graphiques.