Recension

Deux points de vue sur l’Afrique d’aujourd’hui

 

Aya de Yopougon, Marguerite Abouet, Clément Oubrerie, éditions Gallimard Jeunesse, 2005

Cette bande dessinée que j’ai récemment découverte s’adresse à des lecteurs adolescents et adultes. Voici un extrait de la préface d’Anna Gavalda, pour présenter le premier album d’une série qui en compte aujourd’hui  5 : « Allez, coupez le son, refermez votre journal et oubliez un instant les rapports de ces organismes à sigles. Toutes ces boîtes de Pandore qui ne cessent de nous commenter l’Afrique en nous accablant de chiffres affreux, de courbes tristes et de coups d’Etat à répétition. L’Afrique ce n’est pas seulement ça, et même, tenez-vous bien, si, si, je vous assure, mais si, puisque je vous le dis, c’est tout le contraire. Exactement, tout le contraire. L’Afrique, ce sont de jolies filles très malignes qui vont  gazer au Ça va chauffer ou au Secouez-vous et se laissent embrasser à l’Hôtel des mille étoiles pendant que d’autres s’enferment pour devenir médecins. L’Afrique, ce sont des papas qui s’appellent Ignace ou Hyacinthe et des mamans un peu guérisseuses sur les bords. A Yopougon en Afrique, Côte d’Ivoire, comme partout ailleurs (plus qu’ailleurs ?), on s’engueule, on se réconcilie, on rit, on pleure, on danse, on cherche une issue à tout ça et on offre du Nescafé aux sexy génitos » ;

De fait cet album est à l’opposé du misérabilisme, teinté de folklore exotique, que l’on constate, hélas, dans certains albums de jeunesse évoquant l’Afrique. Ce toponyme évoque un continent, à la rigueur une certaine réalité économique ou géopolitique, mais il ne dit rien, par exemple, de la Côte d’Ivoire, de sa capitale Abidjan, ni de ce quartier où résident des citoyens urbains ordinaires : « nous habitions tous à Yopougon, un quartier populaire d’Abidjan, que nous avions baptisé « Yop City », pour faire comme dans un film américain ».

Le dessinateur, Clément Oubrerie, vient du monde de la littérature de jeunesse, puisqu’il a illustré une quarantaine d’ouvrages. Il a beaucoup bourlingué, en Cote d’Ivoire notamment, et ses dessins sont saisis sur le vif. Le format (19x24) pour 96 pages est plus proche du livre que de l’album. Le scénario et le texte sont de Marguerite Abouet, ivoirienne, qui nous livre là une histoire qui ressemble à la sienne. Le récit, presque exclusivement fait de dialogues, se déploie à travers un dispositif classique de « cases », alternant avec quelques images en pleine page, toujours celle de gauche, sauf la planche en pleine page, avec la scène désopilante de la cérémonie de mariage d'Adjoua et de Moussa ("sourissez les mariés !")

A la cocasserie des dessins répondent des dialogues truculents, émaillés de « deh » et de « keh » (exclamations du français d’Abidjan) et qui repoussent pour nous les frontières du dictionnaire. Dans le lexique final fourni (le bonus ivoirien), on ne trouvera pas le verbe actif « enceinter » ou son participe : fille « enceintée », vocable qui a l’avantage de souligner des responsabilités masculines (c’est d’ailleurs, disons-le, le ressort principal de l’intrigue) ;  les garçons qui traversent cette histoire appartiennent à  la catégorie des « sexy génitos », jeunes hommes qui, dit le précieux glossaire, ont de l’argent à gaspiller. Danser se dit plutôt « gazer » ou « décaler » ; une jolie fille, c’est une « freshnie » mais une femme mariée, c’est une « gardienne ». Et la liste est bien plus longue. Le bonus ivoirien est suivi d’une leçon sur le pagne : « c’est par le pagne qu’on reconnaît la femme », d’une leçon de danse, à base de roulement de « tassaba » (un des trois noms qui désignent les fesses), et pour finir, une fameuse recette de sauce arachide, encore appelée « aller-retour ».

Un très bel album à découvrir, ou à offrir, il enrichira notre culture de bandes dessinées, et surtout il changera notre regard !

Le secret de Chanda, Allan Stratton, traduit de l’anglais par Sidonie Van den Dries, Bayard Jeunesse, 2006.

D’une toute autre veine est ce roman de Allan Stratton (Canada), que les éditions Bayard destinent à des lecteurs adolescents. Comme le suggère le montage de la première de couverture : une coupure de journal en forme de continent africain, et le logo de la lutte contre le sida, cette fiction a pour but de rendre les jeunes lecteurs d’ici conscients des ravages du VIH sur le continent africain. Ecrit à la première personne, comme une autobiographie, c’est cependant une pure fiction, dont le cadre même n’est pas clairement indiqué : c’est plutôt l’Afrique du Sud, peut-être le Zimbabwe ou le Bostwana. Rien n’est épargné au lecteur de la misère sordide, cause et conséquence de ce terrible fléau, dès l’incipit. Le personnage éponyme Chanda entre seule dans le bureau des pompes funèbres afin de choisir un cercueil, pas trop cher, pour sa petite sœur qui vient de mourir. Et tout le reste à l’avenant sur près de 370 pages. Ce point de vue naturaliste au fond ne nous apprend rien. N’est pas Zola qui veut. Et ce qu’il faut critiquer ici, c’est une littérature finalement  bien pensante, qui fait fi de la forme. Ce qui me paraît poser problème dans cette écriture, c'est la transparence qu'elle postule entre un "je" intime et une troisième personne journalistique, Chanda étant une construction sociologique qui concentre en elle tout le malheur d'une jeune fille d'une certaine région d'Afrique. Or ce qui interpelle un lecteur, ce n’est jamais le miroir du réel (toujours faux d’ailleurs), mais le décalage que l’écrivain, ou l’artiste, sait ménager entre le « réel » et sa figuration : écart fait de tendresse et d’humour, comme dans la série des Aya, ou d’envolées dans l’imaginaire : ainsi ce quartier de Kinshasa, territoire de Shegué et de Lokombé, deux « princes de la rue », magnifiquement illustré par les dessins colorés, aux contours indécis, de Dominique Mwankumi, auteur illustrateur zaïrois. Ce qu’il nous transmet, et qui nous émeut, à travers ses histoires et ses images, c’est une « vision ».  Allan Stratton n’est pas un visionnaire, et ce roman, bien sûr inadapté encore au cycle 3 des écoles, n’a pas grand intérêt non plus pour des lecteurs plus grands. On trouvera un point de vue contradictoire sur le site Richochet, où j'ai découvert, après coup, un autre rapprochement de ces deux fictions.