Le testament spirituel de Christian de Chergé

mis en ligne le 10 avril 2009 - réactualisé le 20 mars 2012

Au mois de mars 1996, sept moines cisterciens français, établis dans le monastère Notre-Dame de l’Atlas à Tibhirine, près de Médéa, en Algérie, sont pris en otage puis assassinés dans des conditions encore mal élucidées. Initialement mis au compte des seuls GIA (groupes islamistes armés), ce drame fut un épisode de la guerre sans merci que se livraient à l’époque les services secrets de l’armée algérienne et une nébuleuse terroriste. Christian de Chergé était le « prieur » de cette communauté. Ses compagnons s’appelaient Luc Dochier (un moine médecin de 82 ans), Christophe Lebreton,  Bruno Lemarchand, Michel Fleury, Célestin Ringeard et Paul Favre-Miville. Jeune officier pendant la "guerre d'Algérie", Christian de Chergé avait eu lui-même la vie sauve grâce à l'entremise d'un combattant du maquis, qui le paya par la suite de sa propre vie. En 2010, l'histoire des "sept de Tibhirine" a fait l'objet d'un film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux, qui obtint le Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 2010, et le Grand Prix de l'Education Nationale.

La mise en ligne de ce texte à l'intention d'étudiants qui se destinent au métier d'enseignant dans l'enseignement public peut sembler une entorse à la laïcité, mais je l’assume : ce site est personnel, et me laisse cette liberté. Je tiens ce "testament" pour un sommet tant du point de vue littéraire que théologique, mais c’est aussi un témoignage politique et humain. Il est écrit, fin 1993,  par un homme  qui sait que l’issue mortelle est inéluctable.  Et comme le monde est resté violent, ailleurs, et ici d’une autre manière, cet écrit, dans sa singularité, a une portée universelle. JMM

 

QUAND UN A-DIEU S’ENVISAGE[1]

 

S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNEE à Dieu et à ce pays.

Qu’ils acceptent que le Maître unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes laissées dans l’indifférence de l’anonymat.

Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tous cas elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément.

J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et de celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint.

Je ne saurais souhaiter une telle mort ; il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre.

C’est trop cher payé ce qu’on appellera, peut-être « la grâce du martyre » que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’islam.

Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner confiance en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.

L’Algérie et l’islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit-fil conducteur de l’Evangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Eglise, précisément en Algérie, et, déjà, dans le respect des croyants musulmans.

Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité d’idéaliste : « Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense ! » Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité.

Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui ses enfants de l’islam tels qu’il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.

Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue, tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout.

Dans ce MERCI où tout est dit, désormais de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis !

Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux, ce MERCI, et cet « A-DIEU » en-visagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN !

Incha Allah !

Alger, 1° décembre 1993

Tibhirine, 14 janvier 1994.

 

 

 



[1] In Sept vies pour Dieu et pour l’Algérie, Bayard Editions / Centurion, textes recueillis et présentés par Bruno Chenu, 1996