Léo et Zoé, de Dominique Falda est publié aux Editions Nord-Sud. L'album est en prêt à la BCD de la médiathèque à l'IUFM de Colmar

 

Ni conte traditionnel réécrit , ni vraiment récit cosmogonique pour lecteurs enfants, cet album de Dominique  Falda  en  procède néanmoins, rassemblant dans une histoire toute simple des ingrédients épars dans notre culture. Comme le titre l’indique, Léo et Zoé sont garçon et fille, mais ces personnages  n’ont rien de naturaliste : le premier est né « porteur de soleil », et la seconde « porteuse de lune », ils sont « faits pour se rencontrer », pourvu toutefois que « la magie opère ».

L’ inspiration cosmogonique a longtemps été considérée comme la clé d’interprétation des contes occidentaux. Lire la préface que Marthe Robert consacre à son édition des Contes des Frères Grimm. Et Perrault aussi, dont la suite de la Belle au Bois Dormant, moins connue, raconte que la Belle et le Prince ont eu deux enfants, le Petit Jour et la petite Aurore. L’histoire de Léo et Zoé joue de cette interprétation naturaliste : les illustrations, qui ne redoublent pas seulement le texte, situent les deux personnages aux deux extrémités du globe terrestre, chacun étant né, par rapport à l’autre, « à l’autre bout du monde ».  Et lorsque la rencontre se fait, c’est par un rapprochement géographique, symbolisé par la traversée d'un bateau reliant les antipodes : « un jour où Zoé était appelée là-bas, un jour où ici et là-bas se situaient pour une fois pas très loin de l’autre ». D’où l’intérêt pédagogique de cette fiction, qui peut être lue en parallèle à une leçon d’astronomie au cycle 3.

 Mais loin de tout didactisme scientifique, c’est la fantaisie légère, l’humour et la poésie qui triomphent dans ce très beau texte, où la magie qui fait son œuvre est celle de l’écriture, cette écriture littéraire, qui vaut par ce qu’elle suggère. Ainsi la magie qui doit opérer pour réunir Léo et Zoé est-elle évoquée par une double page blanche. Le récit est encadré par une adresse de l’auteur au jeune lecteur : « Je te donne tout ce que j’ai trouvé : le soleil, la joie, l’ombre et chaleur » (début) et à la fin, c’est l’auteur  à nouveau qui conclut : « Je repose mon crayon, l’esprit en attente – Demain c’est dimanche – Après c’est la vie ». La vie, en grec, rappelons-le, se dit Zoé. 

Cette magie de l’écriture joue, très discrètement, sans effet pompier, des ressources de l’intertextualité : les fées qui se sont penchées sur le destin de Léo en auraient fait volontiers un « semeur de cailloux »… et le lion que Zoé rencontre au milieu du désert est peut-être un peu Sphynx. Mais les fées se sont trompées et en plus la maman du bébé s’emberlificote dans leurs beaux discours : il s‘appelle Léo (beau prénom mais aujourd’hui assez commun !), et il ne sera pas « montreur de poète cycliste ou semeur d’ours Martin »… L’hiver,  il s’amusera à « donner les miettes aux oiseaux ».

La rencontre du petit « philosophe solaire » et de la porteuse de lune sensibilisera le lecteur à ces « structures anthropologiques de l’imaginaire », théorisées par G.Durand, qui meurent par les temps qui courent, étouffées par la chape de plomb des séries télévisuelles, quand l’école elle-même ne les trucide pas à coup d’apprentissages : « Porteuse d’ombre, de mystérieuse fraîcheur, de secrets cachés, de remuements calmes. Zoé était toujours accompagnée d’une lune et d’un nuage pleureur. On l’appelait partout où l’on avait besoin d’eau, de pluie, d’ombre, de repos ». On apprécie cette évocation du féminin dans un ouvrage pour enfants ! Mais pour entrer dans ces profondeurs, il faut prendre le temps d’écouter et de contempler. Les grands récits cosmogoniques ne disent pas autre chose : la rencontre du soleil et de la lune renvoie à l'évènement originaire de l’entrée dans le Temps, expérience traumatique. Chronos mange ses enfants ! Mais l’imaginaire, en même temps qu’il invente des figures monstrueuses, donne de quoi les vaincre. Ici, par la magie d’un œuvre artistique , cette temporalité terrifiante devient musique : en effet les 7 chapitres de cette petite histoire, par leurs titres évoquent les mouvements d’une sonate . Aux musicologues de nous dire jusqu’où peut aller le rapprochement. De même on regrette de n’être pas plasticien pour commenter les  illustrations.  Tantôt crayonnées, elles croquent les personnages avec tendresse. Tantôt,  par la richesses des couleurs  et des effets de superposition du dessin, elles sont propices à la « rêverie » au sens de Gaston Bachelard. Un très bel album, qui pourrait, de ce fait, en revenant sur le terrain de l’école primaire, inspirer des projets tranversaux, tant sur le versant poétique que scientifique.