La nuit du visiteur, un album de Benoît Jacques, 2008

 

Pour cet ouvrage, l’auteur, Benoît  Jacques, auteur illustrateur belge, a obtenu le prix Baobab décerné au Salon de Montreuil fin novembre 2008.

Le cas Benoit Jacques est typique de cette sphère de production restreinte, dans le secteur spécifique de la littérature de jeunesse.  La recherche du « bien symbolique » prime la logique économique. Cet auteur a sa propre maison d’édition : Benoît Jacques books, ses livres sont produits de manière artisanale, en petits tirages, écoulés par des librairies dont les enseignes sont elles-mêmes révélatrices : par exemple Vent d’Ouest au lieu unique, à Nantes, ou La Très Petite Librairie à Clisson. Plusieurs titres tirés à 800 ou 1000 exemplaires, pas davantage, sont épuisés, introuvables, mais du moins ils ne risquent pas, dit leur auteur, de finir au pilon,par la loi de rotation des stocks. Pour autant l’appartenance à la sphère restreinte ne signifie pas amateurisme. Un site internet qui mérite le détour, tant du point de vue artistique que commercial, assure à cet auteur la visibilité pour des lecteurs qui ne sont pas ceux de la sphère de grande production. L'entreprise est soutenue par le Ministère belge (francophone) de la culture. Adresse de ce site : www.benoitjacques.com

La nuit du visiteur n’est pas un album au sens classique du terme, le format (16x20,5) et la pagination (108 pages) évoquant plutôt un livre ordinaire. Il vaut d’abord en tant qu’objet : couverture à jaquette, construite sur l’opposition du noir (la nuit), du blanc (le titre et l’auteur, la lune et les étoiles), et du gris (le ciel crépusculaire). Un fenêtre découpée dans cette jaquette invite à imaginer l'intérieur de la maison.  Le papier, que l’on a plaisir a toucher,  est imprimé en Italie.

L’histoire est une réécriture du Petit Chaperon Rouge. Jusque là rien d’original, mais c’est d’abord la "scénographie" qui fait l’originalité du texte. Un code graphique minimal, mais  très rigoureux construit d’un côté l’univers du visiteur (silhouettes en noir, blanc, gris, comme découpées au ciseau, pour faire des ombres chinoises), de l’autre celui de la grand-mère (les mêmes couleurs, à laquelle s’ajoute une dominante rouge). Un jeu aussi sur la distance : le personnage qui frappe à la porte devient de plus en plus proche et effrayant ; la grand-mère, saisie d’abord en gros plan, s’éloigne, dans un espace qui s’agrandit. Le tout servi par un humour (belge ?), à base d'inventions graphiques et de jeux verbaux. Chaque page tournée apporte sa surprise.

L’histoire est faite de séquences répétitives, puis d’une chute que je ne commenterai pas, pour ne pas nuire au plaisir de la découverte. Un problème se pose à propos du personnage du visiteur.  Florence Noiville dans la recension qu’elle consacre à l’ouvrage dans Le Monde du 28 novembre semble considérer  que ces visiteurs sont plusieurs. Personnellement je penche pour un visiteur unique, mais qui prendrait  une série de formes cauchemardesques. Elle me semble plus compatible avec la référence à la Nuit du chasseur, le film de Charles Laughton (avec Robert Mitchum) qui est la référence implicite du titre. Cette interprétation concernant l’unicité du personnage me semble au moins possible, et dans une classe, elle permettrait de travailler sur cette notion narratologique  de « personnage »: une construction, une somme de traits distinctifs, et qui peuvent varier, dans une même histoire, si on abandonne une lecture « naturaliste » dominante dans la culture.  Le graphisme aide le jeune lecteur à repérer les métamorphoses de ce personnage, chacune d’entre elles étant repérable par des changements précis, qui « font signe ». Les illustrations sont ici la substance de l’œuvre, elles ne redoublent pas le texte, et entrainent les lecteurs (adultes et jeunes)  à pratiquer cette « lecture graphique » initiée, dans les années 70, par des pionniers comme François Ruy-Vidal.

Le texte suit sa propre logique, et joue à fond sur les rythmes, les sonorités, et les jeux de mots. La ritournelle à propos de la bobinette est délicieusement détournée  de plusieurs façons dont voici la plus osée: « Ôte la chemisette, et la salopette tombera ». Non , la grand-mère s’est trompée. Mais Perrault n'aurait certainement pas désavoué cet impertinent continuateur.