Comment le Petit Quotidien raconte la naissance de Jésus

 

 

Le Petit Quotidien ( jeudi 18décembre 2008) , informe les enfants sur l’origine de la fête de Noel, mais il fait apparaître la difficulté d’évoquer, avec la rigueur qui convient, le « fait religieux ». Le souci de la simplification et de la neutralité aboutit ici à l’inverse : des généralisations qui nient le caractère problématique des croyances, pourtant reconnu par les textes, pour peu que l’on y regarde de près. D’une certaine façon, les journalistes sont plus « croyants » que les auteurs des écrits dont ils rendent compte.

La source, c’est d’après le petit journal, « les évangiles ».  Or, il y a quatre évangiles, et un seul, celui de Luc, raconte en détails la naissance de Jésus. Celui de Mathieu la mentionne plus sommairement  ; en revanche  il est le seul à raconter l’épisode de la visite des rois mages, et celui, moins connu et tragique, du massacre des innocents. Là où le journal présuppose une source unique et certaine,  les textes « canoniques » s’affichent lacunaires, voire divergents.

Maintenant, voyons les détails. « Avant sa naissance, les parents de Jésus, Marie et Joseph, repartaient dans leur village à pied, accompagnés d’un âne. Pour que Marie puisse mettre son bébé au monde, ils se sont arrêtés à Bethléem » : c’est la réécriture du Petit Quotidien.

Voici le texte de Luc :

« Or, il advint, en ces jours-là, que parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité. Ce recensement, le premier, eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Galilée, de la ville de Nazareth en Judée, à la ville de David, qui s’appelle Bethléem, - parce qu’il était de la maison et de la lignée de David – afin de se faire recenser avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte. Or il advint, comme ils étaient là, que les jours furent accomplis où elle devait enfanter. Elle enfanta son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’ils manquaient de place dans la salle" (2, 1-7).

On le voit : la réécriture journalistique fait des circonstances de la naissance de Jésus un hasard, un « non événement ». Or, pour l’évangéliste, le motif du déplacement est de la plus haute importance. Il marque la filiation du père présumé de Jésus, de lignée royale, puisque son ancêtre est le roi David. Et peu importe que Jésus soit vraiment né à Bethléem, ce qui compte, c’est le symbolisme attaché au lieu. ¨Pour les chrétiens, de fait, comme le dit le journal « Jésus est le fils de Dieu », non au sens figuré, mais littéralement.

Matthieu l’affirme d’une autre manière, par l’épisode de la visite de ces trois personnages de très haut rang, et toujours dans ce lieu symbolique qu’est le village de Bethléem. Dans son souci de rapprocher deux traditions différentes, le rédacteur de Play Bac en arrive même à inventer une glose (variante non attestée) : « Jésus et ses parents sont restés dans l’étable plusieurs jours ». C’est oublier que Matthieu ne dit rien de la crèche ni du voyage motivé par le recensement impérial, son propos étant concentré sur la naissance à Bethléem, pour des raisons théologiques : d’où, dans le même contexte, la citation d’une prophétie, qui inscrit la naissance dans les Ecritures. Pour la même raison,  l’évangile de Matthieu commence par une généalogie, dont l’ancêtre le plus lointain est Abraham. Luc en propose une autre, hors du récit de l’enfance : la sienne remonte à « Adam, fils de Dieu ».

Dès les débuts, il fut très difficile de penser conjointement cette filiation humaine de Jésus , inscrite dans les contingences misérables de la naissance, et divine, exprimée dans le langage spéculatif de l’époque : "le Verbe s’est fait chair" (évangile de Saint Jean). C’est cependant dans cette conjonction que consiste l’événement. Dès les premiers temps, son interprétation entraîna des controverses et des conflits. C’est en partie pour les résoudre que les évangiles furent écrits. La fiche découverte du Petit Quotidien en mettant au même niveau une anecdote (le voyage des parents de Jésus), la théologie (la filiation divine) et  le folklore (l’âne, le bœuf, les santons et la galette), manque de la rigueur que mérite« fait religieux », rigueur à laquelle les enfants ont droit : les "faits" ne sont pas matériels, mais d’ordre symbolique. En 1566, dans l’un de ses « Paysages d’hiver », le peintre Peeter Bruegel avait médité, à sa manière, sur cette tension entre l’évènement extraordinaire et la banalité du quotidien. Voir « Le dénombrement de Bethléem » (Musées royaux de Bruxelles).