Problème N° 9


Le conditionnel est-il l'expression de la condition ?


La presse écrite a une histoire. J'ai pu me procurer récemment, pour une somme dérisoire, deux collections du Monde Illustré, de 1862 et de 1869. Les deux sont reliées au format de l'époque: 24,5 x 35 cm, proche de nos actuels « tabloïds ». Ces deux volumes appartenaient, semble-t-il, à un artiste peintre, qu'intéressaient sans doute les « gravures d'actualités », souvent superbes, réalisées d'après des dessins et des croquis eux-mêmes oeuvres d'une cohorte de dessinateurs graveurs ; dans la liste je relève au moins un nom passé à la postérité : Gustave Doré.


Ces gravures, souvent en pleine page font plus de la moitié de chaque livraison hebdomadaire, et tout comme le photo-journalisme actuel, quoique par d'autres méthodes, représentent non la « réalité », mais la vision d'une époque. Ce sont moins des documents qu'un témoignage sur les images qui, en ce temps-là, devaient faire imaginer et rêver les lecteurs. Je prends au hasard dans la collection de 1869, une scène de baignade : « Inauguration des bains de mer et du casino de Calais » (3 juillet 1869) ou « Une tombola à l'établissement des eaux de Bade, un soir de fête » (14 août 1869), ou encore Fontainebleau – Grand concours de vélocipède pour homme, donné le 18 juillet à Fontainebleau (31 juillet 1869) ou encore : Camp de Châlons – séance de prestidigitation donnée par M. Faure Nicoly, en présence de l'Empereur et du Prince Impérial ( 10 juillet 1869). Je n'ai malheureusement pas retrouvé la pose de la première pierre de la synagogue de Wissembourg (page mystérieusement découpée). Ni la recherche du cadavre de Kinck père, Guebwiller et Soultz, pages disparues aussi !


L'actualité concerne aussi les commerces et les industries, souvent à l'occasion d'accidents ou de catastrophes : dans le même numéro, Incendie des magasins de la compagnie générale des Petites Voitures, rue Notre-Dame des Champs - Vue prise du N°8 de la rue Vavin, pendant le sinistre (c'est déjà le langage de la photo, mais c'est un dessin). Le numéro du 7 août 1869 correspond à peu près à la date des événements (fictifs) racontés par Zola dans Germinal : Mines d'Aniches – Catastrophe de la fosse Notre-Dame, près de Douai – Vue de l'entrée de la mine au moment où l'on remonte les morts ». La relation de ce fait tragique voisine sur la même double page avec une évocation des colonies : « Côte d'Or, Afrique – Vue générale du poste d'Assinie, prise du mât du pavillon » (d'après les croquis de M. Favre).


La lettre envoyée par ce M. Favre, sous lieutenant aux tirailleurs sénagalais à M. le Directeur du Monde Illustré est reproduite et si vous êtes intéressés, vous pouvez la lire en cliquant ici. Il est très clair que le 19° siècle fut,raciste en toute bonne conscience, impardonnablement, tout comme il fut, largement, dans les sphères cultivées de la société, indifférent à la misère ouvrière.


Quant aux textes, je ferais bien de m'y intéresser, puisqu'il s'agit du jeu de grammaire ! Ce sont surtout des « chroniques », où les anecdotes tiennent une part essentielle. Une rubrique régulière est même intitulée « Les anecdotiers de l'Empire »! En bonne place, « le courrier du palais », c'est-à-dire la chronique judiciaire, tantôt mondaine, tantôt misérable, voire sordide. Mais paraissent aussi, régulièrement, de longues chroniques consacrées au théâtre et à la littérature. Cette année 1869 une « revue littéraire » porte sur L'éducation sentimentale de Flaubert ; le chroniqueur dit ne pas savoir encore si le roman aura du succès !


J'en arrive maintenant, enfin, au sujet : la « chronique élégante », tenue par la Comtesse A. de Boretti. Dans les deux extraits que j'ai retenus du 14 août 1869, cette dame du Tout Paris de l'époque (elle écrirait peut-être aujourd'hui dans Elle !), s'extasie sur une machine à coudre ; ce n'est pas encore la très démocratique Singer ! Et elle fait aussi de la « réclame », comme on disait à cette époque, pour « l'eau brésilienne », un cosmétique censé redonner leur couleur à la chevelure au bout de 5 jours. Mais pour cela il faut faire rêver les lecteurs (parmi lesquels sans doute une bonne part de lectrices). La comtesse le fait en évoquant, significativement, un Orient imaginaire, celui des Mille et une Nuits, oeuvre connue en France grâce à Antoine Galland, depuis le XVIII° siècle, et une Amérique du Sud exotique, où pointe à nouveau le racisme du sous-lieutenant Favre.

Rêvant donc, la comtesse utilise ce que les grammairiens appellent en termes techniques des « structures hypothétiques » ou si vous préférez, des phrases complexes comportant des subordonnées de condition.


La solution est ici