Solution du problème N°7

 

Suite à la polémique sur son double salaire, Henri Proglio, le nouveau patron d’EDF, entreprise publique d’électricité, a renoncé jeudi aux 450 000 euros annuels qu’il devait percevoir en tant que président non exécutif de Veolia, une entreprise privée qui assure différents services (eau, assainissement, transport…). Une affaire qui donne aussi à réfléchir sur le cumul des fonctions (Milan, 1jour1actu)

 

Cet étrange /e/ dit « muet » !

 

Les « e » muets trouvés dans ce texte terminent des :

article

prépositions

noms

adjectifs

formes verbales

une

suite à

polémique

salaire

entreprise

services

affaire

double

publique

privée

 

assure

donne

 

 

 

Prenons l’adjectif « muet » à la lettre : ce /e/, on ne l’entend pas. Mais alors à quoi peut-il bien servir ?

Parce qu’on veut faire simple, et qu’il faut trouver des « règles » à faire apprendre par cœur, on considère parfois que les /e/ sont la marque du féminin.

« Avec un déterminant et un nom féminins, l’adjectif qualificatif est féminin. En général, mon marque le féminin en ajoutant un « e » à la fin de l’adjectif qualificatif : un joli chapeau noir une jolie casquette noire. » (L’île aux mots)

Vérifions :

- cela fonctionne de fait pour « privée », à la rigueur pour « publique » (mais là on transforme le /c/ en /que/), mais pas pour « double », puisque cet adjectif comporte déjà un /e/ au masculin ; donc il est invariable en genre ; on les appelle « adjectifs épicènes », et il y en a beaucoup dans la langue usuelle (GMF, page 359)

- il n’y a plus de « règle » en apparence pour les autres formes qui ne sont pas des adjectifs ; à juste titre, L’île au mots considère que la seule façon de savoir si le nom est masculin ou féminin, c’est son déterminant. Ce petit corpus est intéressant de ce point de vue : la polémique ; un salaire ; une entreprise ; un service, une affaire : on le voit, le « e » muet n’est en rien, pour les noms, une indication de genre

- en revanche si on considère l’article indéfini « une », on constate que cette forme féminine est bien obtenue par ajout d’un /e/ ; mais on doit constater aussi que la prononciation est changée, ce qui n’était pas le cas pour « privée »

- reste les autres formes : « suite à » est une préposition, donc invariable ; ici le /e/ semble indiquer qu’elle est fabriquée à partir de nom « suite » ; on retombe dans le cas déjà analysé des noms

- reste « assure » et « donne » : ce sont des verbes du 1° groupe ; ici les /e/ muets sont des terminaisons verbales du présent de l’indicatif ; ils ne déterminent en aucun cas le genre !

Notre analyse se perd dans les sables, en ébranlant  au passage cette quasi certitude : il y a un rapport de fréquence statistique entre le /e/ muet et le féminin.

Or on peut faire un autre constat A CONDITION DE PRENDRE EN COMPTE L’ORAL, ce que ne fait presque jamais la  grammaire scolaire.

Les graphies du français sont à 80% phonétiques ; cela signifie que dans leur grande majorité les graphèmes sont des phonogrammes, c’est-à-dire qu’ils s’entendent.  Ou qu’ils servent à faire entendre des sons de la langue. C’est le paradoxe du /e/ muet, mais finalement pas si muet !

En partant de là, on peut énoncer des fonctionnements plus généraux. Il y a trois cas dans le corpus :

·         Le /e/ muet modifie une voyelle à l’oral :

- un/une : don / donne ; les phonéticiens disent ici que les voyelles nasales sont « dénasalisées »

·         Le /e/ muet fait entendre la consonne qui précède, dans le respect des règles phonogrammiques du français écrit (= règles de transcription de l’oral)

C’est le cas de tous les autres mots du corpus, sauf « privée » ; test : on enlève ce /e/ et on obtient soit une forme vraiment anormale (« un servic »), imprononçable, soit un mot d’une autre catégorie grammaticale « la suit », comme dans « il la suit ».

Les graphèmes qui par leur position modifient la prononciation d’un graphème qui précède sont appelés « graphèmes positionnels ».

Le cas de « public », « publique » est un peu complexe. Pour le nom, le graphème /c/ transcrit le [k] ; pour l’adjectif, l’orthographe impose un graphème positionnel /que/. Pour les élèves, c’est une source d’erreur, aussi parce que l’anglais donne « public » comme adjectif.

Vers la fin du cycle 3 les élèves font relativement peu d’erreurs de ce type, ce qui est la preuve de la grande rentabilité des règles phonogrammiques.

·         Le cas de « privée »

Ici le /e/ est une pure marque du féminin, qui s’ajoute, mais ne s’entend pas. Pour comprendre, il faut remonter dans l’histoire de la langue. A l’origine ce /e/ se prononçait, d’une manière de plus en plus atténuée.

D’un point de vue didactique

Cette démonstration semble ardue… parce qu’elle n’est pas habituelle. Au concours, on ne vous demandera pas un tel exposé. Par contre dans bien des cas la prise en compte de l’oral, ou plutôt des relations oral-écrit sera éclairante.

Il est tout de même étonnant que les grammairiens de L’île aux mots conseillent aux enfants de regarder le déterminant (donc de le lire) pour repérer le genre du nom, alors qu’il suffit de le prononcer dans une situation de communication orale !

Nous verrons, en étudiant le système des conjugaisons, que la prise en compte de la prononciation des verbes est vraiment nécessaire.