Solution du problème N°10

D'abord une question qui peut inquiéter les principaux usagers de ce site : est-ce que cette question est au programme du CAPE ?

Réponse : OUI ! Voici l'extrait du programme de 2008, étude de la langue pour le cycle 3, en utilisant les tableaux de progression (partie vocabulaire) :

et on peut ajouter un autre item :

Mais comme d'habitude, je propose des solutions culturelles, et, selon le principe que je me suis donné, je pars de la langue de la presse écrite. Pour compléter ces solutions, on pourra consulter la grammaire Hatier, ch. 23 : la formation des mots lexicaux, et ch.24 : la sémantique lexicale.

Morphologie

L'expression « régime sans sel » est formée de 3 mots, et il n'est pas interdit, dans une première approche, de considérer que « sans sel » est un complément du nom régime. Mais on peut aussi considérer qu'il s'agit là d'une sorte de nom composé, c'est-à-dire d'une seule unité lexicale, formée de trois unités graphiques, comme « pomme de terre » ou « porte-parole ». Test : dans la phrase : « le docteur a prescrit à Isidore un régime sans sel », l'expression soulignée peut être remplacée par « une cure », « un médicament », un « traitement homéopathique », etc. Et « sans sel » peut difficilement être remplacé par tous les noms d'ingrédients culinaires qui figurent dans votre livre de cuisine. Un marge de discussion reste possible, car il y a bien des « régimes sans sucre ». Disons que plus les possibilités d'autonomisation des éléments qui composent le mot sont limitées, plus on se rapproche du « mot composé », à considérer en bloc. Il faudra s'en souvenir au concours, et éviter par exemple de considérer que le verbe « tirer au sort » soit analysé comme V+COI.

Sémantique

Le sens figuré

Comme c'est au programme, appuyons-nous sur les bons auteurs. On appelle sens figuré une « acception souvent imagée, donnée dans un sens différent »(Hatier, p.251), mais il faut préciser que ce sens imagé doit être attesté dans la langue, c'est-à-dire être en usage courant. En termes savants, il s'agit alors d'un « trope » (ne pas utiliser ce mot au concours). C'est le cas de « creuser son sillon » pour « travailler », mais pas forcément la terre ; « boucher les trous » , qui ne signifie pas forcément faire un travail de cantonnier, mais « boucler son budget », ou « être stagiaire dans l'éducation nationale », etc.

La métaphore

Avec le sens figuré, ou trope, la métaphore a comme point commun de rapprocher deux domaines de sens éloignés :

« Bergère ô tour Eiffel, le troupeau des ponts bêle ce matin » (Apollinaire, Zone, 1913) contient trois métaphores. La bergère est comparée à une tour Eiffel, les ponts avec des moutons, les bruits de la ville avec des bêlements.

Mais on le voit, ce sont là de belles inventions du poète. On ne les trouve pas dans l'usage, donc pas dans le dictionnaire. Ce sont des figures de style, non de langue. Il y a donc une différence avec le sens figuré : la métaphore relève non de la langue, mais du discours (= de ce que le poète fait avec la langue).

Dans les unes du 19 février, il y a au moins une métaphore indiscutable : « Routes : pas de régime sans sel en hiver », où l'on voit que cette alliance inhabituelle fait des routes hivernales des malades qu'il faut soigner.

La notion de contexte.

Les CM1 apprendront à se servir du contexte pour comprendre les mots inconnus. La notion peut servir aussi pour analyser les langues de la presse. Il est bien clair que les métaphores et les tropes ne sont pas choisis au hasard, mais en fonction d'un contexte. Dans la presse, le contexte, c'est l'actualité. On retrouve ici la grammaire Hatier, qui désigne comme une « figure de style à double sens » un jeu entre le « sens figuré » et le « sens propre », qui en quelque sorte refait surface dans le contexte.

La une du quotidien Le Havre joue d'une manière encore différente avec l'expression « boucher les trous », en jouant sur la assonances : « des sous » rime phoniquement et prosodiquement avec « des trous ».

Ceux qui ont fait des études littéraires pourront préférer à la notion un peu vague de « contexte » celle du « métonymie », mais prise dans une acception plus large que les dictionnaires de poétique et de rhétorique. La métonymie regroupe un ensemble de phénomènes d'associations par voisinage, par contiguïté de signifiés. Ce sont des relations métonymiques qui organisent le vocabulaire à l'école maternelle, et nous avons évoqué, avec les auteurs de Catégo (Hatier) cette organisation des mots : la « fonction schématique »

Tout cela n'est pas très compliqué, et même assez basique. C'est de ce fait intéressant pour l'analyse. L'étude de la poésie contemporaine nous amènerait dans ce domaine dans des analyses autrement subtiles. On remarquera d'ailleurs que les titres à double sens sont plutôt rares dans la presse régionale, dont se démarquent, sous ce rapport Libération et surtout le Canard enchainé. C'est que le double sens fait problème !





Le plus intéressant pour la fin : les fils interdiscursifs

Le radar nouveau est annoncé. Ce titre du Télégramme est à l'évidence fabriqué sur le slogan bien connu : « Le beaujolais nouveau est arrivé ». Mais comment l'analyser ? On pourrait dire qu'il y a là quelque chose qui relève de la métaphore, en tout cas du « discours », donc de l'invention et non pas de la « langue », donc de l'usage. Le breuvage est remplacé par un radar (le second va donc sanctionner ceux qui auront abusé du premierr !) Mais c'est la langage de la presse. Et si le Télégramme peut se permettre cette fausse subtilité, c'est que l'expression « le beaujolais nouveau est arrivé » est déjà largement attestée par l'usage. Cet exemple montre à quel point les médias influencent nos façons de dire, car ce sont bien eux, les médias, qui, au départ », ont popularisé l'arrivée du Beaujolais nouveau. Et cela va plus loin encore : le titre du Télégramme donne, médiatiquement toujours, une seconde vie à cette expression, en l'appliquant aux radars. Un ouvrage passionnant : Les discours de la presse quotidienne (Sophie Moirand, Linguistique nouvelle, PUF, 2007) étudie ces phénomènes. La presse (écrite, mais aussi audio-visuelle et l'internet) est une machine qui fabrique la langue et les discours, en tissant des fils interdiscursifs entre les diverses communautés concernées par les événements. Les usagers de la route ne se réduisent quand même pas aux buveurs ! Il faut tenir compte aussi de la géographie. Je ne suis pas certain que le titre du Télégramme du 19 février soit lisible par un lecteur d'une autre aire de la francophonie : un québecois parcourant Le Journal de Montréal, ou un habitant de Beyrouth lisant L'Orient Le Jour....

Je termine par la fin de la préface de Sophie Moirand : « Contrairement à l'idée reçue que les discours des médias seraient éphémères, la thèse que l'on défend ici est que ceux-ci sont devenus aujourd'hui un lieu de construction des mémoires collectives des sociétés actuelles ». Une piste intéressante, que je n'ai pour le moment pas explorée, serait de voir dans quelle mesure ces « fils interdiscursifs » tissent des liens entre le langage des médias et les figures de style que l'on peut trouver en littérature de jeunesse. Mon intuition me donne à penser que la moisson serait riche.