PE2C – 4 décembre 2009

Séance interdisciplinaire : histoire et maîtrise de la langue

Avec M. Yves Frey, professeur d’histoire. Ces propositions reprennent et complètent une première séance proposée en janvier 2009, avec un autre groupe de PE2.  Voir les archives.

Plan de cette fiche de TD

Lire le récit historique (le dialogue)

Ecrire un récit historique : un petit chantier d’écriture

Textes utilisés

En complément l'entretien de Herta Müller donné au Monde des Livres, 4 décembre 2009 (attention : mise à disposition de l'article intégral seulement temporaire)

 

I.        LIRE LE RECIT HISTORIQUE

Introduction : voir le travail précédent de janvier 2009.

Nous ajoutons un dialogue, trouvé dans le même ouvrage de Bertrand Solet qui nous avait servi de référence :  La révolte des camisards. Cet extrait permet d’explorer le dialogue, comme texte de fiction historique « scriptible » (le terme est de Roland Barthes).

pp. 105 et suivantes

Triple fonction du dialogue :

a)      référentielle : il contribue à l’illusion réaliste : il rend l’histoire vivante – dans le dialogue, le temps de l’histoire se rapproche tendanciellement du temps qu’il faut pour la lire

b)     narrative : il fait avancer l’histoire (ici modèle canonique de l’envoi en mission d’un héros (Vincent) par un destinateur (Jean Cavalier) – comme dans un début d’un conte (même si dans ce passage on se rapproche de l’épilogue du roman )

c)      didactique : part du genre roman historique.  Jean Cavalier est un personnage historique (général de camisards), Vincent un héros fictif (auquel les jeunes lecteurs peuvent s’identifier). Le contexte et le contenu de la mission est historique : maintien des contacts entre les protestants cévenols persécutés et leurs « frères » passés en Suisse ; recherche d’appuis politiques auprès de l’Angleterre et de la Hollande par le truchement des ambassadeurs. Idem : Lamoignon de Basville est un personnage historique, gouverneur du Languedoc. Les relations de méfiance avec les bourgeois « N.C » (nouvellement convertis) et les nobles locaux sont vraisemblables.

Les procédés :

- dans le dialogue, Vincent est appelé « frère » par son interlocuteur : évocation d’un statut des révoltés clandestins ?

- Jean Cavalier fournit des explications à Vincent (premier niveau d’énonciation), en fait destinées au lecteur (second niveau d’énonciation)

Par exemple : « Nous voulons leur rappeler qu’ils nous doivent de l’aide parce qu’ils ont la même religion que nous »

- insertion d’une note explicative (ici N.C : nouvellement convertis, ou plutôt convertis par force ; où l’on voit que l’historien prend aussi position).

Pistes :

Engager les enfants (cycle 3) dans une recherche sur les personnages historiques mentionnés. Jean Cavalier (1681-1740) apparaît comme un chef de guerre, brutal et controversé par les siens.

Voir :

http://www.camisards.net/bio-cavalier.htm

http://www.camisards.net/bio-cavalier.htm

idem  Lamoignon de Basville (ou de Bâville) (1648-1724) :

Les dragonnades le firent détester encore plus que le roi Louis XIV – farouche ennemi de toute religion réformée , il écrit :

“ la condition de la paix et de la tranquillité domestique, c’est que tous les Français soient réunis sous une même foi comme sous un même maître ”

- Dans une chronologie historique, repérer la période historique à laquelle correspond le roman. Dans le cas de La révolte des camisards, le récit débute en 1702 ; repère symbolique important, car c’est l’assassinat de l’Abbé du Chayla (évènement de première importance, point de départ d’une longue période violente) ; le récit  se termine après 1703, quand Vincent et les Rouvière se retrouvent en Suisse. C’est donc un segment très limité de l’histoire des camisards. Voir la chronologie de Joutard : les persécutions se prolongent au moins jusqu’à la fin du siècle (1787 : Edit de Tolérance). L’épilogue fait mention de la défection de Jean Cavalier, séduit par le Maréchal de Villars.

- voir dans l’édition Castor Poche les repères historiques donnés à la fin de l’ouvrage (même procédé que la collection Archimède de l’Ecole des Loisirs)

- voir l'ouvrage savant : Les camisards, Philippe Joutard, Gallimard, Folio Histoire, 1976, 1994

II – ECRIRE LE RECIT HISTORIQUE : un petit chantier d’écriture

Matériau

Deux photos du débarquement (A et B) sur photocopies

1. Lecture des 4 textes. Lequel est un « intrus » ? pourquoi ?

2. Examen des photos

Sous-groupe 1 : le monologue intérieur des personnages (ils ne peuvent pas se parler dans le bruit, mais des pensées les envahissent)

Sous-groupe 2 : légender un maximum d’éléments matériels : fourniture du lexique

Sous-groupe 3 : un tableau vivant à partir d’une interprétation préalable de la scène 

1° mise en commun

Sous-groupe 1-2 : communication des résultats des recherches sur transparents

Sous-groupe 3 : reconstitution du tableau vivant ; les spectateurs proposent oralement des interprétations ; en contrepoint le groupe joue sa propre interprétation

3. Premier jet

Consigne :

produisez un petit paragraphe de quelques lignes qui pourrait trouver sa place dans un roman historique de jeunesse

Guide d’écriture :

- la scène se passe sur une  plage du débarquement

- les personnages sont des soldats français du commando Kieffer

- le paragraphe comportera : un fragment descriptif, un fragment de dialogue, un monologue intérieur, un ou deux informations historiques données par le narrateur, éventuellement un retour en arrière et/ou une prolepse (= dans un récit, un énoncé qui par différents procédés indique ce qui va suivre)

- obligatoirement les temps du récit (imparfait-passé simple) ; libre choix pour la voix narrative (1° ou 3° personne)

- si possible réinvestissement du lexique

4. Relecture critique

Le but sera de faire apparaître les problèmes de l’écriture du récit historique, et de revenir sur les consignes pour un 2° jet

5. Si temps : 2° jet.

 

Les textes :

ces quatre extraits  sont des témoignages d’anciens soldats du « commando Kieffer »

  1. Maurice Chauvet

Source : (http://www.dday-overlord.com/maurice_chauvet.htm)

Maurice Chauvet commente  lui –même une série de photos prises lors du débarquement de sa propre unité. Ces photos sont disponibles sur le site.

Des Royal Engineers, avec leur casque cerclé de blanc, étaient avec nous, et j'ai perçu un tank à cinquante mètres à droite, en débarquant, qui est sans doute celui qui est arrêté sur la droite de la photo. Après 25 ou 30 mètres dans l'eau jusqu'à la ceinture, il nous fallait traverser le plus vite possible le sable et les flaques d'eau pour atteindre le sable sec. Toute cette partie était balayée par un feu de mitrailleuse venant de gauche. Certains des hommes qu'on aperçoit couchés, se sont jetés à terre par un réflexe parce que une balle les a effleurés; d'autres sont déjà blessés ou morts. Pour moi, aussitôt touché le sol, je me suis mis en marche le plus vite possible, avec de l'eau jusqu'à la ceinture, mais je ne me souviens pas d'avoir eu l'impression d'être mouillé. Il y avait déjà beaucoup de blessés, et tout le monde se rendait vers son emplacement de ralliement.
C'est à ce moment que j'ai aperçu le Capitaine Kieffer, commandant le détachement français, blessé à la cuisse ; un de nos infirmiers lui faisait un pansement d'urgence, et nous sommes repartis ensemble. Au passage, j'ai vu les gars de notre commando couchés là. A l'endroit où le sable commençait à être recouvert de végétation, il y avait un réseau de barbelés. Une brèche de 2 mètres y avait été faite. Il fallait se mettre en file pour passer. Je suis resté quelques secondes là à attendre mon tour. Un camarade m'a dépassé à ce moment, et me dit deux ou trois noms de ceux qui venaient d'être blessés.

  1. Gwenn-Aël Bolloré

Source : J’ai débarqué le 6 juin 1944, Le Cherche Midi

Gris, tout est gris ! Autour de nous, la vie semble dormir. A perte de vue, la flotte immense ponctue de taches grises l’Océan gris. Des bateaux, des milliers de bateaux. Plus de cinq mille, de tous genres, nous dit-on aujourd’hui. Mais quelle limite à notre vision ! Deux mille, cinq mille ou dix mille ? Alentour, comme des chiens à l’arrêt, se trouve réunie, pour la première fois, la plus grande armada de tous les temps. Les moteurs se sont tus. Pas un bruit. La brume achève de se dissiper, laissant apercevoir là-bas, vers le Sud, une immense bande noire : la terre de France. Au-dessus des barques, de gros ballons gris antiaériens donnent au spectacle un côté étrange, enfantin, dérisoire. Soudain ! Ce n’est pas le tonnerre, c’est la canonnade. Les pièces d’artillerie de cinq mille bateaux tirent à la même seconde. Le bruit est tel qu’il devient impossible de distinguer les rafales de mitrailleuse des coups de canon. Il n’y a plus qu’un effroyable roulement. Notre bateau a repris sa route. Seule sa vitesse a pu nous l’apprendre, car le bruit des moteurs se trouve comme gommé.

  1. Robert Saerens

Source : base de données du Mémorial de Caen (don de l’auteur)

http://www.memorial-caen.fr/fr/collections/FLibre.pdf

7h30. La terre est proche. Des obus passent au-dessus de nous en sifflant. Un torpilleur anglais coulé repose sur le fond. Des LTC s’échouent et mettent à terre des chars démineurs. Toujours l’impression d’être au cinéma.

7h45. En position pour débarquer. Je suis à genoux à tribord milieu, assez ému, maisbien décidé à suivre le spectacle jusqu’au bout. Juste avant de nous échouer nous apercevons un chaland échoué sur notre gauche.

7h55. Nous talonnons. Les coupées sont descendues. Les premiers éléments débarquent. Des balles sifflent autour de nous. Je commence à réaliser le danger ; tant pis, il faut y aller. Avec l’approche de la plage, mon mal de mer va mieux. Mon tour arrive ; la coupée est très inclinée et les sacs tyroliens, pesants et encombrants diminuent notre agilité. Je descends la coupée sur le derrière… et me retrouve dans l’eau jusqu’à la poitrine. Le plus rapidement possible j’essaye d’atteindre la plage, mais on ne va pas vite dans l’eau et le sac tyrolien est lourd ; ce travail m’empêche de m’apercevoir que les balles passent près de nous. Je m’en aperçois après par les blessés. Enfin, la terre ferme. Sur ma gauche, beaucoup de commandos sont déjà couchés, blessés ou morts.

  1. Marcel Wajemus

Marcel Wajemus a 24 ans. Ayant rejoint l’armée de Leclerc et la 2°DB au Maroc en novembre 1943 après neuf mois de galères et de prisons diverses, il débarque le 6 juin 1944 en pleine bataille de Normandie.

Source : Carnet de route de l’auteur (Fondation Charles de Gaulle)

http://koha.komak.tv/cgi-bin/koha/opac-detail.pl?biblionumber=30641

7 août

Nous repartons à treize heures et faisons notre entrée au Mans. Nous étions les premiers Français et les gens nous prenaient pour des Américains. Quel accueil et quel enthousiasme ! Les camions sont couverts de fleurs que nous lance la population. La foule coupe la route et se précipite sur l’auto-canon. Tout le monde veut nous serrer la main et nous embrasser. Dix ou vingt mains me secouent le bras. Les parents me tendent leurs enfants à embrasser. Partout on entend : « Merci d’être venus nous délivrer. Bravo les gars. » Ma réaction est simple : je pleure comme un gosse, car tout est si émouvant, si sincère. Heureusement que j’ai mes lunettes contre le soleil, qui cachent mes larmes, car cela ne serait pas beau de voir pleurer un « dur ».

ANNEXE

En faisant ce travail, j’ai recherché les sources de deux textes (Saerens et Wajemus) sur la Toile. Google fournit de nombreuses données.

Pour Robert Saerens, décédé en janvier 2009, la recherche fournit un grand article dans Ouest-France. La date : 25 janvier 2009 permet à des élèves de CM de construire la temporalité historique, en construisant aussi la distinction « récit historique » dans une monographie ou un article et document de presse.

Voir :

http://www.ouest-france.fr/dossiers/Debarquement09_detail_-Robert-Saerens-un-des-177-du-commando-Kieffer-P-_41167-828315_actu.Htm