Les Effarés


Noirs dans la neige et dans la brume,

Au grand soupirail qui s'allume,

Leurs culs en rond,


A genoux, cinq petits, - misère ! -

Regardent le Boulanger faire

Le lourd pain blond.


Ils voient le fort bras blanc qui tourne

La pâte grise, et qui l'enfourne

Dans un trou clair.


Ils écoutent le bon pain cuire.

Le Boulanger au gras sourire

Grogne un vieil air.


Ils sont blottis, pas un ne bouge,

Au souffle du soupirail rouge,

Chaud comme un sein.


Et quand pour quelque médianoche,

Façonné comme une brioche

On sort le pain,


Quand, sous les poutres enfumées,

Chantent les croûtes parfumées,

Et les grillons,


Quand ce trou chaud souffle la vie ;

Ils ont leur âme si ravie

Sous leurs haillons,


Ils se ressentent si bien vivre,

Les pauvres Jésus pleins de givre,

Qu'ils sont là, tous


Collant leurs petits museaux roses

Au treillage, grognant des choses

Entre les trous,


Tout bêtes, faisant leurs prières

Et repliés vers ces lumières

Du ciel rouvert,


Si fort, qu'ils crèvent leur culotte

Et que leur chemise tremblote

Au vent d'hiver...


Arthur Rimbaud, Poésies, in Rimbaud, par Lionel Ray, collection Poètes d'aujourd'hui, Seghers, 1976

Cette version est celle du cahier recopié pour Paul Verlaine, en 1870. Il en existe des variantes. Lire la version dans le cahier Demeny.