Commentaire du graphique représentant le « pluri-système » de l’orthographe du français écrit montré en cours (UE11 – groupes 1-2-3) – synthèse décembre 2010- JMM. Redonné en mai 2012 (UE21)

Voir ce graphique, tiré de N. Catach, L’orthographe, Que sais-je (1978) – page 55.

Ce qu'il faut savoir

L'orthographe est la manière d'écrire les mots suivant la norme en usage. On peut donc avoir sur l'orthographe un point de vue INSTITUTIONNEL : les réformes nécessitent l'approbation de l'Académie française, qui est une institution qui relève de la République. Mais on peut avoir sur elle aussi un point de vue SCIENTIFIQUE.

En effet, l'orthographe du français n'est pas une collection de règles et d'exceptions, mais un « plurisystème » ; on veut dire par là que les faits orthographiques peuvent faire l'objet d'une description raisonnée, qui les rend très largement « prévisibles ». Cette approche scientifique, due  notamment à l'équipe HESO animée par Nina Catach (Le Caire, 1923 – Paris, 1997) emprunte sa méthode à la linguistique de Saussure (1915)  est importante pour la pédagogie :

a) l'orthographe entre dans le champ des CONNAISSANCES (= ensemble de savoirs dont on peut faire la théorie, à distinguer des « règles » scolaires apprises par coeur ) – elle nécessite donc une formation spécifique des maîtres à distinguer des « contenus d'enseignement » proprement dits

b) la question centrale pour l'apprenant n'est plus « comment ça s'appelle ? » ni  d'abord « qu'est-ce qu'il faut écrire ? » mais « comment ça marche ? »

Nous retrouvons là la méthode qui a régi toutes nos séances de grammaire dans l’UE11

GRAPHÈMES et PHONÈMES

graphèmes et phonèmes  (du grec : graphein, écrire et phonos, le son – le suffixe « ème » évoque en linguistique les unités pertinentes minimales dans un système)

le PHONÈME est la plus petite unité de SIGNIFIANT PHONIQUE dont la variation modifie la valeur du signe à l'oral

Il y a 36 phonèmes en français, dont 3 tendent à disparaître.

symétriquement

le GRAPHÈME est la plus petite unité de SIGNIFIANT GRAPHIQUE dont la variation modifie la valeur du signe à l'écrit.

Certains graphèmes sont très rentables. On veut dire par là que leur réalisation phonique est prévisible et presque toujours la même. D’où la présentation scientifique des graphèmes  selon un continuum qui va des archi-graphèmes (les plus systématiques) aux graphèmes de base (les plus courants)  et aux sous-graphèmes  (les plus rares).

De plus il faut tenir compte des « graphèmes positionnels » : ceux dont la valeur change en fonction de leur contexte immédiat. Nous les connaissons, même si nous les avons appris sous forme de « règles » à apprendre par cœur : le /c/ et le /ç/ ; le /g/ et le /gu/, etc.

Attention : il y a près de 140 graphèmes en français (leur nombre exact étant difficile à définir, à cause des emprunts en langue étrangère : ainsi les sous-graphèmes contenus dans « timing » ou dans « week end »…

 

Pour vous familiariser avec cette approche, entraînez-vous à faire des comparaisons

 

Nombre de phonèmes

Nombre de lettres

Nombre de graphèmes

vélo

4

4

4

taxi

5

4

4

chevaux

4

7

5

descendent

5

10

6

-

-

-

-

 

Le plurisystème ou théorie des trois systèmes

Il y a trois systèmes qui présentent chacun leurs règles spécifiques :

- les PHONOGRAMMES

Du grec « phonos », son + « gramma », lettre

Ensemble des graphèmes qui ont une réalisation phonique. Ils comportent donc des VOYELLES (graphèmes vocaliques), des CONSONNES (graphèmes consonantiques), auxquels s’ajoutent des « semi-voyelles » ou « semi-consonnes » à l’écrit comme à l’oral (voir les tableaux dans les usuels recommandés).

C’est le cœur du système de l’orthographe, l’alphabet occidental étant un code qui met en correspondance des lettres et des sons, ce qui n’est pas le cas de tous les alphabets (le chinois, les hiéroglyphes sont des codes « idéographiques », même s’ils intègrent quelques aspects grapho-phoniques à la marge)

En clair, de façon schématique et approximative, on écrit « comme ça se prononce » à 80%.

- les MORPHOGRAMMES

Du grec « morpho », forme + « gramma », lettre

Ensemble de graphèmes qui sont porteurs d’informations (ou « marques ») de genre, de nombre, de personnes, de temps et de mode.

Souvent ils ne s’entendent pas, mais pas toujours !

Dans « ils jouent », les morphogrammes /s/ et /ent/ ne s’entendent pas. Mais dans « ils ont joué », le morphogramme /s/ s’entend comme le « z » de Zoé à l’oral…

Lorsque nous verrons la didactique des conjugaisons, nous verrons que les flexions des verbes présentent à l’oral et à l’écrit des écarts très importants.

- les LOGOGRAMMES

du grec « logos », mot + « gramma », lettre

Il y a longtemps que nous les connaissons, puisque nous avons tous été accablés d’exercices type Bled sur les homophones.

La théorie en fait une description plus systématique. Pour éviter la confusion de mots qui se prononcent de la même façon, et qui dans les textes sont d’une grande fréquence, l’orthographe les encode de telle façon que leur apparence visuelle les rendent immédiatement identifiables.  On pourrait presque dire que ce sont des « idéogrammes », mais la recherche préfère évoquer des « figures de mots ».

- ou (ou bien) diffère visuellement de où (là où)

- sept (7) diffère visuellement de « cette » et de « cet » devant voyelle

- les lettres étymologiques

C’est un ensemble important de graphèmes et de sous-graphèmes (= graphèmes rares). On ne peut pas en faire une description systématique. Ce sont, souvent, des traces de l’histoire des mots dans les graphies.

- pharmacie : /ph/ est un sous-graphème du graphème de base /f/ - origine : « pharmakos » : poison ou remède (!)  - en principe tous les mots d’origine grecque comportant la lettre grecque ont été transcrits avec un /ph/. Mais il y a de fausses étymologies. En 1935, les Académiciens ont cru devoir corriger « nénufar » donné par Littré en « nénuphar », mais il a été prouvé depuis que l’étymologie est égyptienne, ce qui a justifié la rectification de 1990 : « nénufar ».

Pour aller plus loin

Il est intéressant de regarder le tableau des 45 graphèmes de base du français, qui sont tous des phonogrammes. Voir ce tableau.

D’abord cette présentation oblige à se défaire définitivement d’une représentation héritée de la tradition. Même s’ils figurent en tête, les graphèmes vocaliques (« voyelles ») : A, E, I, O, U, ne sont pas les seuls ! Les digrammes comme EU, OU, AN sont tout aussi fondamentaux.

Du côté des consonnes, des graphèmes composés de deux lettres (des digrammes), ont une rentabilité à 100% et n’ont qu’un seul graphème de base. C’est le cas de CH et de GN.

Ces observations scientifiques auront une importance pour les progressions en apprentissage de la lecture.

Les archigraphèmes (colonne de gauche, codés en capitales d’imprimerie ) sont des graphèmes fondamentaux, qui correspondant au même phonème, mais qui se démultiplient en graphèmes de base. Par exemple, l’archigraphème O donne /o/, /ô/, /au/, /eau/, etc. en graphèmes de base. Du coup la rentabilité de O se démultiplie statistiquement : /o/ 75% ; /au/ 21% ; /eau/ 3%.

Il n’en va pas de même pour U qui n’ayant qu’un seul graphème de base /u/ est rentable à 100% : tous les graphèmes /u/ se prononcent /u/ (attention : à l’exclusion de /ou/ et de /où/ : ce sont d’autres graphèmes de base : leur archigraphème est OU !)

Le cas de l’archigraphème Z est surprenant. A priori, cette dernière lettre de l’alphabet semble plutôt rare, même si on la trouve dans Zoé, Zigomar, bazar, etc. Ceci ne fait une rentabilité qu’à 10%, pas de quoi faire un archigraphème. Le graphème /z/  est plus fréquent  comme « morphogramme » (marque de la 2° personne du pluriel des verbes, mais dans ce cas elle ne s’entend pas en général). Alors qu’est-ce qui justifie le fait de retenir le Z comme un archigraphème, c’est-à-dire un fondement du système phonogrammique ? Ce sont les /s/ intervocaliques :

asile – hasard – oser – casier – Polynésie – ou le /s/ se prononce [z] comme dans bizarre.

On dira donc dans la théorie que l’archigraphème Z a pour graphèmes de base /s/ et /z/, rentables respectivement à 90% et à 10%.

Inversement, notre approche de S comme archigraphème  change. Ses graphèmes de base sont /s/ + /ss/ rentables à 69% et /c/ + /ç/, graphèmes positionnels, rentables à 26%.

A retenir de ces approches au début déstabilisantes 

Il faut vous entraîner à  DISTINGUER APPROCHE ORALE ET APPROCHE ÉCRITE. C’est très important pour comprendre les difficultés des enfants. Or la pédagogie traditionnelle ne nous a pas appris à le faire, en ne prenant en compte que ce qui s’écrit.

Ensuite, il faut vous entraîner à analyser les relations souvent complexes entre formes orales et formes écrites.

C’est particulièrement important en français, langue assez différente de ce point de vue de l’anglais, de l’allemand, de l’italien.

Le manque de formation des enseignants à ce niveau explique non seulement les échecs en orthographe, mais encore les difficultés en apprentissage de la lecture. PISA vient une fois de plus de faire apparaître les conséquences dommageables  pour notre système éducatif.

Voir un exemple concret de séance en "observation réfléchie de la langue" (programme de 2002), où ces principes sont appliqués (c'est là déjà notre prochain parcours UE21)

Vous pouvez aussi lire un cours magistral antérieur sur le même sujet (notamment la partie 5 de ce cours archivé)