Chronique de l'UE31 – novembre 2010 – JMM

 

Cette page n’est pas une publication universitaire, mais un complément de formation M2. Elle est inséparable de la séance « en présentiel ».

 

A propos d'une oeuvre de Blaise Cendrars

 

Petits contes nègres pour les enfants des blancs a fait l'objet d'une controverse dans le cadre d'un anodin module de M2, dédié aux séquences et aux séances, qui ne le laissait pas prévoir.

De quoi s'agit-il ? D'un recueil de contes du poète écrivain bourlingueur Blaise Cendrars (1887-1961), qui ne la destinait peut-être pas spécifiquement aux jeunes lecteurs. En 1927-28, époque de la première publication, s'il existait certes une littérature enfantine, le concept éditorial actuel de « littérature de jeunesse » n'avait pas encore émergé.

Dans les « cours élémentaires » de l'époque, il y avait des armoires bibliothèques, mais pour l'essentiel, on lisait et on apprenait par coeur des extraits d'oeuvres du patrimoine. C'était l'époque aussi où le principal livre de lecture était encore souvent Le Tour de la France par deux enfants. L'ouvrage comporte une page avec une gravure célèbre qui fait apparaître a posteriori la proximité des valeurs de la première école de la République (celle de Jules Ferry) et de l'idéologie coloniale.

Petits contes nègres pour enfants de blancs est pourtant, aujourd'hui plus que jamais, une lecture recommandable pour le jeune public. Il est probable que Cendrars se soit inspiré de contes  traditionnels africains : à cette époque, la collecte était en général faite par les missionnaires. Mais c'est l'oeuvre d'un écrivain, qui donne à ces douze petits récits leur fraîcheur, leur côté primesautier, mais leur  profondeur audible au « grain de la voix », celle, imaginaire, du conteur africain, que j'entends étrangement dans ma tête lorsque je fais de ces textes une lecture silencieuse.

 

Le texte introductif : TOTEMS donne une clé de lecture :

 

Mésou, méniamour, mémvèye méniamour mézé méniamourzé.

Ainsi que me le disait un vieux chef bétsi, nommé Etïïtïï, une nuit que nous parlions ensemble des origines lointaines de sa race, sur laquelle, grand voyageur, il me donnait de curieux détails : « Un homme raisonnable ne peut parler de Choses Sérieuses à un autre homme raisonnable : il doit s'adresser aux enfants ».

 

En relisant cette introduction, je la trouve en résonance parfaite avec notre débat. L'évocation des différences de conditions, de cultures, d'origine, fait partie des réalités de la classe. Elle devient délicate lorsqu'elle se cristallise en vocables, évoquant des couleurs de peau différentes. Aujourd'hui, la présence d'un enfant « noir » de peau dans nos classes est quasiment une constante. Comment faire face à cette situation, comment la traduire en mots, quelle « langue » utiliser sans blesser, ni provoquer de conflits inutiles ? Il faut alors tenir compte du conseil du poète : toute « Chose Sérieuse » gagne à traverser cette épreuve : la confrontation avec les enfants. »

 

Après notre discussion, nous en sommes restés à une alternative :

 

- soit nous priver de l'oeuvre de Cendrars, à cause de l'ambiguïté de son titre : ce serait dommage

- soit l'assumer, mais dans ce cas comment ?

 

Détour par l'histoire littéraire

 

Initialement publiée hors du champ de la littérature enfantine, ce petit recueil de contes  l'a intégrée dans les décennies suivantes. En particulier un album a fait date dès 1946, avec des illustrations de Francis Bernard. C'est la version qu'ont reprise en 2009 les éditions Paris Art Spirit pour PEMF (maison proche de la pédagogie Freinet). Voir l'article que le site Médiapart consacre à cette édition. On trouvera sur cette même page quelques illustrations de cette très belle édition.

 

Auparavant Gallimard l'avait incluse dans le catalogue de Folio Junior, avec des illustrations de Jacqueline Duhême, une pionnière des années 70, qui voient naître la littérature de jeunesse d'aujourd'hui. Cette version est toujours éditée ; elle ne comporte que 10 contes correspondant à l'édition d'origine,  La féticheuse et Le Don de vitesse  sont des contes que Cendrars avait d'abord publiés à part, et qui sont ajoutés dans l'édition de 1946.

Si nous voulons nous faire une idée du contexte de la première publication, il faut aller voir du côté de l'éditeur Denoël (qui a publié l'oeuvre intégrale de Cendrars). On fait alors une intéressante découverte : les Petits contes nègres sont publiés dans un même volume qui rassemble :

- Anthologie Nègre (1921)

- Petits contes nègres pour les enfants des blancs (1927)

- Comment les Blancs sont d'anciens Noirs

- La Création du monde

La simple analyse de ces titres fait clairement apparaître le coefficient positif que Cendrars attache à cette époque au vocable « nègre », qui n'est d'ailleurs pas dans ces contextes un substantif mais un adjectif.

Comme l'écrit son contemporain Michel Leiris, Cendrars ne fait pas oeuvre d'ethnologue, mais à partir de ces textes repris des missionnaires ou des colons, il crée de la poésie « en acte ». Il manifeste et célèbre, magnifiquement, la puissance d'un imaginaire, qui ne fait pas de l'homme le couronnement de la création (vision judéo-chrétienne), mais lui redonne une place dans le cosmos, avec les végétaux et les animaux, sans prédominance. On est très loin des fables occidentales, très loin des morales de La Fontaine, et c'est par là que les contes continuent de nous interpeller, nous les Occidentaux, petits et grands.

L'usage du terme « nègre » comme revendication positive est en 1927 prémonitoire. Elle est d'abord un camouflet aux forces obscures qui n'allaient pas tarder à se répandre en Europe. Hitler considérait que les personnes de peau noire étaient d'une race inférieure. Elle annonce aussi de grands textes, cette fois écrit par des Africains (Senghor) et des Antillais (Aimé Césaire), qui allaient, au cours des années 60, faire de la « négritude » un titre de gloire et une arme de combat.

 

Retour à la didactique.

 

Comment faire face à la difficulté, qui n'est pas à sous-estimer, d'utiliser dans la classe le mot « nègre », alors que la classe est « multi-ethnique » ?

 

Il nous faut peut-être dépasser des représentations initiales, liées à notre propre culture. Un bon dictionnaire de langue comme Le Petit Robert et le Trésor de la langue française, par son ouverture sur l'histoire de la langue,  sont des outils indispensables à l'enseignant.

On apprend ainsi que jusqu'au XIX° siècle, l'usage du substantif « nègre » n'était pas forcément péjoratif, désignant simplement d'un terme générique les peuples africains colonisés. En témoigne par exemple le fameux extrait de L'Esprit des Lois de Montesquieu, intitulé De l'esclavage des nègres, qui est une reconnaissance indirecte, par l'arme de l'ironie, de la dignité humaine des esclaves noirs. C'est cet emploi « neutre » du substantif qui a d'ailleurs fourni son nom à des pays, dont on n'aurait pas l'idée aujourd'hui de considérer qu'ils portent un nom indigne : le Niger, le Nigéria.

Le grand linguiste Saussure, que l'on ne peut soupçonner de racisme, ni même d'ethnocentrisme, écrit en 1916 : « L'appareil phonatoire varie-t-il d'une race à l'autre ? Non, guère plus que d'un individu à un autre ; un nègre transplanté dès sa naissance en France par le français aussi bien que les indigènes »

C'est l'occasion de découvrir, ou de se souvenir, que « nègre » vient du latin niger, nigra, qui signifie « noir ».

On retrouve le même usage neutre dans le terme « négrier » qui désigne le trafiquant engagé dans le commerce dit « triangulaire » des esclaves.

Pourtant, progressivement, à force d'être employé dans des contextes évoquant la servitude, dans la bouche de colons esclavagistes, le terme a fini par se charger de connotations négatives. Toute la littérature du XIX° siècle témoigne de cette terrible ambiguïté. Voici une citation chez Balzac dans le Père Goriot (1835) : « Je possède en ce moment cinquante mille francs qui me donneraient à peu près quarante nègres. J'ai besoin de deux cents nègres, afin de satisfaire mon goût pour la vie patriarcale. Des nègres, voyez-vous? C'est des enfants tout venus, dont on fait ce qu'on veut (…). Avec ce capital noir, j'aurais trois ou quatre millions[1] ».

 

 

 Rejeté par les personnes de peau noire, le terme « nègre » finit par disparaître remplacé par un autre dérivé plus usuel de « niger », le vocable « noir », adjectif ou substantif.

On  trouve le terme « noir » aujourd'hui dans toutes sortes de contextes. Obama est le premier président « noir » des USA. On évoque aussi l'Afrique Noire... mais il faut savoir que les géographes, et en particulier les Africains, rejettent cette dénomination, lui préférant « Afrique sub-saharienne .

Remplacer le terme « nègre » par le terme « noir » ne supprime pas pour autant le problème ! Symétriquement, aujourd'hui le terme « blanc » pour désigner les européens porte aussi sa charge de connotations obscures (!) et potentiellement génératrice de conflits

 

 

Toutes ces considérations d'ordre culturel éclairent le problème, mais pour autant ne fournissent pas la feuille de route.

Les pistes ici avancées ne sont pas nécessairement pertinentes le premier jour d'un stage, dans des situations parfois instables, où un simple mot peut faire basculer la situation.

Il s'agit d'abord de construire, avec les enfants, un climat de confiance, une « atmosphère », où les prises de paroles peuvent se faire dans la sécurité. Dans ce cas, la richesse des supports culturels authentiques est un indiscutable atout.

On peut commencer par observer que dans l'expression « contes nègres », il n'est pas question de personnes, mais de la « chose » contes. « Nègres » est un adjectif, ce qui n'est cependant pas le cas pour « blancs » qui désigne un peuple (sans doute les Européens, vus par les Africains). Mais ce détour par un fait de langue peut être difficile pour des enfants, même au CM.

La séance d'oral du lundi a été une revue de presse. Un échange engagé à partir de deux unes différentes d'un même petit journal aura lancé dans la classe un premier débat sur les représentations de l'Afrique. Dans ce continent, en Afrique du Sud, tout le monde n'a pas la peau noire. Une lecture attentive de la une du 3 août : « Une femme remplit des bidons d'eau potable au Niger » a pu permettre aussi d'avancer, comme une explication géographique, donc déchargée de toute portée autre que didactique, l'origine du nom propre géographique « Niger » : le latin niger, qui a donné nègre » et « noir ».

On peut faire l'hypothèse que si ce travail a été fait lundi par l'enseignant qui sait où il va, mardi, le fait de montrer aux enfants l'album avec son titre : « Petits contes nègres » aide à résoudre le problème, par la reprise, d'un autre point de vue, du débat de la veille. Et c'est peut-être dans le jeu de cette reprise que non seulement se désamorce un possible conflit, mais qu'aussi se fait l'apprentissage (Vygotski dit, à ce sujet, qu'il se fait toujours en deux temps).

Si la classe a déjà étudié l'histoire des esclaves noirs, le rappel du mot « négrier » et de son explication peut servir aussi cette démarche. En résumé, l'enseignant peut contribuer à décharger un vocable de sa charge émotionnelle, s'il le situe dans un contexte de connaissances partagées.

 

 

 

En conclusion

 

Sur les projets de lecture autour du thème de l'Afrique, voir diverses pages sur le présent site. L'intérêt rencontré pour cette thématique dans les classes doit retenir notre attention. Auprès des enfants il suscite un imaginaire parfois très riche, mais plus ils grandissent, plus leurs représentations gagnent à être questionnées. Toutes les cultures génèrent, pour se construire, des figures de l'Autre, négatives ou positives (voir au XVIII° siècle, du temps de Jean-Jacques Rousseau, la figure du « bon sauvage »). C’est peut-être le même ressort de la vie psychique qui explique l’engouement actuel de l’école pour les évocations africaines…

Dans notre univers mondialisé, ces représentations bougent. Pour un enfant de classe moyenne, elles peuvent faire coexister la savane (vue dans des livres), un hôtel avec piscine (voyage des grands-parents retraités), et des bribes de reportages vues à la télé (famine, guerres). Dans notre UE31 a été évoqué l'impact des séries américaines (comment un Noir américain s'adresse-t-il dans les dialogues à l’un de ses pairs ?) Comment les enfants d'ici (et les jeunes) font-ils passer, dans leur langage quotidien, les différences de couleur de peau ?  Impact très important, dans les représentations, de l'élection aux Etats-Unis d'un président « noir » (par son ascendance paternelle).

Des écoles se sont lancées dans des projets ambitieux (l'an dernier, celle du Blosen, à Thann, s’est engagé dans un vaste projet  de découverte des contes africains, avec la collaboration d'un conteur du Caméroun, des articles dans le journal de l'école, et un grand spectacle, en fin d'année, présenté dans l’espace culturel de la ville), et ce n'est qu'un exemple. Le site du CDDP 68 comporte une page développée sur des projets en lien avec l'Afrique.

L'IUFM d'Alsace a organisé pendant plusieurs années un voyage d'études concernant chaque fois plusieurs dizaines de PE2 à destination de Dakar, et de ses écoles.

L’Afrique à l’école primaire : sans aucun doute un affaire à suivre…

 



[1]    Citation trouvée dans l'article « nègre » du TLF, qui en procure d'autres...