Par-delà l'en soi et le pour soi du dévoilé, voici la nudité humaine, plus extérieure que le dehors du monde - des paysages, des choses et des institutions - la nudité qui crie son étrangeté au monde, sa solitude, la mort dissimulée dans son être - elle crie, dans l'apparaître la honte de sa misère cachée, elle crie la mort dans l'âme ; la nudité humaine m'interpelle - elle interpelle le moi que je suis - elle m'interpelle de sa faiblesse, sans protection et sans défense, de nudité ; mais elle m'interpelle aussi d'étrange autorité, impérative et désarmée, parole de Dieu, et verbe dans le visage humain. Visage déjà langage avant les mots, langage originel du visage humain dépouillé de la contenance qu'il se donne - ou qu'il supporte - sous les noms propres, les titres et les genres du monde. Langage originel, déjà demande, déjà comme telle précisément, misère pour l'en-soi de l'être, déjà mendicité, mais déjà aussi un impératif qui du mortel, qui du prochain, me fait répondre, malgré ma propre mort, message de la difficile sainteté, du sacrifice, origine de la valeur et du bien, idée de l'ordre humain dans l'ordre donné à l'humain. Langage de l'inaudible, langage de l'inouï, langage du non dit. Écriture !

 

Emmanuel LEVINAS (1905-1995), Totalité et Infini (Essai sur l'extériorité), 1961