Étude de presse -

Radiographie d’un spécial "corps humain" - ©J-Marc Muller – 4 novembre 2011

ou le dépassement des limites

Mon Quotidien a publié à la rentrée 2011 un hors-série "Spécial corps humain" qui prend  place dans une collection d'une quinzaine de titres, qui vont de l'environnement à l'Europe, en passant par les grandes civilisations. Je me suis procuré ce numéro au mois de septembre 2011 (N°35), en pensant qu'il renouvelait le N°17, que je possédais déjà, paru a priori à la rentrée 2007-08. J'ai eu deux surprises: d'une part l’absence de mention claire de l'année de parution, étrange pour un périodique; et surtout le non renouvellement des contenus, car à quelques détails près, le N°35 est un clone du N°17. Je serai amené à signaler au passage ces minimes différences, cependant pas tout à fait anodines.

Riches en textes, et encore plus en images, surtout des infographies, développées sur plus d'une centaine de pages, ils font passer le journal dans la catégorie des documentaires à conserver, illustrant alors pleinement cette fonction de didactisation des savoirs, qui caractérise aujourd'hui les médias pour enfants. Du coup ils prennent place dans le champ scolaire, la question étant alors de savoir si ces apports sont des compléments ou des concurrents. Les examiner attentivement amène forcément à être critique. Le jeu serait vain s'il s'adressait au groupe Play Bac, qui n'en a que faire. En revanche, une telle critique est une manière d'assurer cette « éducation aux médias » qui fait partie  de notre  métier. Au-delà de cet objectif, les insuffisances, voire les dérives de ce numéro spécial dessinent, en creux, ce que l'école doit faire sur son terrain propre, avec science et conscience.

Mon analyse va considérer successivement  les données informationnelles, la question de la représentation du corps, et les conceptions philosophiques sous-jacentes, ce qui permettra, dans une dernière partie de cerner des "limites" en la matière, qu'une éducation pourrait tenter de dépasser.

 

L'information

Elle couvre non seulement le vaste champ des connaissances acquises en anatomie, mais aussi les domaines "non observables" de la recherche récente, avec des ouvertures sur la fécondation in vitro,  et même le clonage. Les deux dernières fiches concernent les thérapies génique et cellulaire. La partie "Se nourrir" est particulièrement développée, comportant non seulement des chapitres sur l'appareil digestif (« must » des séances sur le vivant au cycle 3), mais des données utiles sur la nutrition, comme cette "pyramide de la bonne alimentation" (p. 29). Si l'essentiel du hors série consiste en infographies commentées, il comporte aussi quelques interviews d'experts , comme Pierre Frolla, champion du monde de plongée en apnée  (comme introduction à la partie "respirer"). Une autre interview du professeur René Frydmann ouvre la délicate partie "se reproduire".  La psychologie, quasiment absente de l'approche de ce hors-série, est abordée, allusivement, à travers l'interview de la neurobiologiste S. Schwartz : "Les rêves vont puiser dans la mémoire". Fort peu de paroles d'enfants à propos de leur perception subjective du corps. La page "Quentin et la maladie au quotidien" a pour thème la myopathie de Duchenne" ; ce n'est pas une interview, mais un témoignage fictif évoquant les problèmes de mobilité à la maison et  dans le "monde extérieur". C'est la seule page que ce hors-série consacre au handicap. Une autre est donnée, page 96 comme  l'interview de Thomas, 14 ans, élève en classe de troisième, habitant dans les Bouches-du-Rhône : "Au collège, je ne dis pas que j'ai le sida". C'est ici que la comparaison avec le numéro antérieur à 2008 fait apparaître le peu de cas que les concepteurs du hors-série fait de ce « témoignage » ; on y découvre exactement la même interview, mais l'enfant de 14 ans s'appelait alors Maxime ! Au passage, les statistiques des malades du sida dans le monde sont révisées à la baisse[1]. Symptomatiquement ces deux ouvertures sur le corps socialisé portent sur l'exclusion. J'y reviendrai.

 

Les représentations du corps humain

Le corps représenté, on pourrait dire "scénarisé", pose d'abord le problème de l'infographie. Une infographie[2] n'est pas une représentation, mais un concentré visuel, en trois dimensions, d'une somme de notions explicatives. Les représentations classiques du squelette et des muscles sous l'apparence d'un humain en pied, "écorché", étaient déjà une sorte d'infographie avant l’ère du numérique. Le hors-série continue la tradition par l'insertion d'un poster à déplier. Et on sait que cet "idéal-type" du corps humain ne trouverait aucun correspondant dans l’anatomie des individus singuliers. Un problème plus délicat se posera pour de jeunes lecteurs lorsqu'est représenté l'infiniment petit non observable, comme la curieuse "corne d'abondance" (vaisseau sanguin ?) illustrant la composition du sang (P.60). Problème qui s'accentue quand sur la même page voisinent des grandeurs d'échelle incommensurables : page 84, "Au coeur de la cellule" montre un corps humain en rapport avec une représentation infographique de la cellule, de dimension comparable, alors que le texte nous apprend que le corps possède 70 000 milliards de cellules. Même problème pour le clonage (sujet qui d'ailleurs déborde la question du corps humain) : la cellule prélevée sur le lapin adulte est aussi grosse que la représentation du lapin. Ces problèmes étaient sans doute inévitables. On peut regretter toutefois que l'effort de didactisation consenti par les concepteurs n'ait pas inclus une page fournissant un mode d'emploi de lecture de telles images. Et la boucle aurait pu être bouclée si un chapitre avait pu  être dédié à l'imagerie médicale: comment fabrique-t-on de telles images ?

Ces infographies sont aussi largement désocialisées, coupées du monde réel. Elles prêtent du coup le flanc à des critiques faciles, mais qu'il convient absolument de faire avec les enfants. Les idéal-types anatomiques reprennent systématiquement des codes occidentaux : ce sont des corps jeunes, à la peau blanche. Les couleurs de peau différentes n'apparaissent qu'incidemment, dans des représentations sociales, mais qui ne visent jamais ce dernier en tant que tel : le cueilleur, page 14, dans le chapitre sur la nutrition, pourrait venir de l'hémisphère sud, mais il récolte des pommes. Un enfant noir est attablé avec un enfant blanc dans la page consacrée à l'équilibre énergétique. Une femme noire fait ses courses au supermarché à la page 27 ("lire les étiquettes"). Mais une des seules photos montrant l'anatomie d'un enfant est page 21 celle d'un petit garçon blond montrant ses biceps.  Est-ce que la couverture du hors série rétablit un semblant  d'objectivité dans la représentation des milliards d'humains qui peuplent la planète et qui majoritairement ne  sont pas blancs ? On y voit attablé un jeune mangeur de pâtes ... blanc, estomac apparent, et au second plan un coureur noir sur un stade en plein effort. Cette une  reprend l'infographie de la page 43, qui traite des "limites du corps humain", commentées par l'exemple du Jamaïcain  Asafa Powell, qui "détient actuellement le record du monde sur 100 mètres". Une donnée que la rédaction n'a même pas pris la peine de rectifier, car le record, s'il datait bien de 2007, a été repris à Asafa Powell dès 2008 par Usain Bolt (à mes lecteurs de vérifier ; je fais imprudemment  confiance à wikipedia) !

S’interroger sur la pertinence des informations inclut aussi  la critique des sources. Le numéro de 2007 prenait soin de rapporter les données à des sources autorisées, comme le professeur Frydmann. On constate dans la maquette de 2011 un changement regrettable de ce point de vue : seules sont maintenues les dates de naissance et le métier dans les notices de présentation des experts. On saura que René Frydmann est né en 1943, et qu'il est "médecin obstétricien" (donc "spécialiste de la grossesse et de l'acccouchement", dit le glossaire). Peut-être pas tout à fait exact s'agissant de cet expert qui est d'abord un chercheur au carrefour de plusieurs disciplines. Cette simplification dans la citation des sources est regrettable ; elle  contribue fâcheusement à poser comme immuables, universelles, des informations marquées par la conjoncture.

Plus gênant encore : l'ouverture sur l'histoire de la médecine, qui focalise l'intérêt sur la connaissance anatomique et clinique du corps humain. La fiche page 107 est sans appel : les choses sérieuses en la matière se résument en 15 grandes dates qui vont de 1796 (première vaccination contre la variole), à 2005 (réussite de la première greffe de visage), deux pôles tout de même un peu arbitrairement choisis. Dans le texte on lit : "Depuis les débuts de l'humanité, la médecine n'a cessé de progresser. Il y a des siècles, les médecins grecs, égyptiens ou chinois savaient déjà guérir des malades". Il faudra en cours d'histoire revenir à un point de vue scientifique. Il n'y pas eu progrès continu. Les enfants sauront-ils que les conceptions religieuses en Occident ont durant tout le Moyen-Âge et encore à la Renaissance empêché tout progrès de la médecine ? Sauront-ils que la connaissance des mystères du corps humain et des façons d'en prendre soin a été à la même époque l'apanage de la culture arabe et musulmane ? Dans l’énumération des génies de la science médicale, la mention d'Avicenne (980-1037) aurait été utile!

 

Les philosophies du corps

Il peut être étonnant de convoquer la philosophie pour commenter une production documentaire relevant du champ des médias, sans autre prétention que de répondre à la curiosité des enfants ... par  l'intermédiaire,  ne l’oublions pas, de parents prescripteurs. En effet  l'absence de ligne éditoriale bien définie, hormis la saturation informationnelle, ne signifie pas absence de cadres de pensée normatifs, loin s'en faut. L'impensé n'est jamais pensée de rien, mais reprise d'un  déjà pensé, comme un sédiment culturel, toutefois sans recul critique. Les cadres philosophiques restent donc présents, au moins comme des vestiges ; ils fonctionnent alors comme des cautions, et plus subtilement, comme des limites du "représentable" dans ce domaine délicat du corps.

Dans l'histoire de la culture occidentale se détachent deux représentations dominantes par rapport à notre sujet. La première remonte à Aristote ; elle  envisage le corps comme une totalité organisée d'où procèdent la vie, l'âme, que nous ne pouvons appréhender justement que par l'enveloppe charnelle. Au XVII° siècle, Descartes, sans s'opposer nettement à Aristote, marque plus nettement le dualisme : c'est la psyché (esprit) qui détermine les mouvements du corps (soma). D'un  côté une vision qui serait sensible à la "vie" comme saisie de l'intérieur. De l'autre une représentation plus matérialiste, voire mécaniste. La langue allemande possède d'ailleurs deux termes là où le français ne connaît que "corps" : der Körper (du latin corpus désigne le corps anatomique, objet d'attention et de soins hygiéniques et cosmétiques ; der Leib, d’une racine germanique  "liba", apparenté à "Leben", la vie et "Leber", le foie, évoque le corps vécu, ressenti, donné, également le corps qui fait l’objet des soins médicaux. Le hors-série balance entre ces deux pôles. Il ne comporte aucune introduction, mais commence la description page 4 ainsi : "Le squelette humain comporte 206 os. Ils permettent de maintenir les différentes parties du corps... Nous pouvons bouger grâce à nos muscles. Ils représentent 40% du poids de notre corps... Ce sont les nerfs qui font le lien entre les diverses parties du corps et le cerveau." On le voit, c'est d'emblée la conception cartésienne, mécaniste qui est ici mise en place par cette description d'un corps en pièces détachées, qu'il suffirait d'assembler pour fabriquer un humain. Inversement, surtout dans les parties qui traitent du microscopique et du non observable, c'est le vitalisme aristotélicien qui semble dominer. Il y a du vivant, sans doute des vivants au pluriel dans le corps vivant, que le hors série ne parvient, ni d'ailleurs ne cherche à présenter comme une totalité organisée : "lorsque la peau est blessée, elle se régénère en remplaçant le tissu détruit " (page 100, à propos de la cicatrisation) ; plus loin, à propos du cancer : "l'organisme ne les contrôle plus (les cellules). Elles se multiplient anarchiquement et envahissent puis détruisent les tissus voisins" (page 104). La question importante de la mort est évoquée page 102, à propos du vieillissement, et le commentaire tient à la fois de Descartes et d'Aristote : "Notre corps n'est pas éternel. Au bout d'un moment, il fonctionne de moins en moins bien puis s'éteint. Le vieillissement est un phénomène naturel impossible  à stopper."

Ainsi la tentative d'objectivation du corps qui caractérise ce hors série, et qui y parvient en apparence, par une débauche d'informations visuelles ne procède pas du tout, comme on pourrait le croire des progrès de la science, mais d'une très longue tradition. C'est ce que résume l'article consacré à l'anthropologie du corps, dans l'Encyclopaedia universalis : "Dans les sociétés occidentales, on estime couramment que le corps humain est un objet relevant seulement de la biologie ou de la physiologie, par exemple, et que sa réalité matérielle doit être pensée d'une façon indépendante des représentations sociales. En vertu de la longue tradition philosophico-religieuse de la séparation de l'âme et du corps, ce dernier ressortit au domaine de la connaissance objective, tandis que l'appréhension du psychisme serait soumise à la fluctuation de ses représentations" (Nicole Sindzingre).

 

 

Des philosophies du corps au franchissement de ses limites

 

Le dépassement du corps par l’insertion dans le social

C'est ce cadre de pensée que la publication documentaire aurait pu remettre en cause, en faisant réfléchir les enfants à la question des limites du corps humain. Cette approche est tout à fait à leur portée, le hors série en fournit la plupart des amorces, mais sans ligne directrice, ou pour le dire autrement sans projet éducatif. Mon propos est ici de l'esquisser très sommairement. Il faudra le préciser avec des apports disciplinaires qui  ne relève pas de mon champ.

Le corps décrit pour les jeunes lecteurs aurait d'abord  gagné à être réinséré dans le social. Faute de cette dimension, les conseils prodigués aux enfants, qu'il s'agisse de diététique ou d'activités sportives, relèvent d'une conception "hygiéniste", dont on sait, historiquement, à quel point elle a fait bon ménage avec les régimes fascistes ou totalitaires. Les "effets du froid sur le corps" sont illustrés par une infographie qui montre en pleine page un personnage aux vêtements rapiécés, essayant de se chauffer les mains sur un brasero (page 63). Les enfants reconnaîtront-ils un SDF ? Le commentaire fournit l'amorce qui permettra à l'adulte, guide de lecture, de connecter la question de l'hypothermie à ses causes sociales : "Les personnes qui ont bu de l'alcool peuvent mourir d'hypothermie, car elles ont l'impression d'avoir chaud, donc d'avoir une température normale. Celles qui sont exposées à un froid glacial et qui ont une mauvaise alimentation n'y résistent pas non plus". Mais l’ennui, c’est que le corps « sans domicile fixe » est donné ici comme un élément de la nature, un peu comme une pierre ou un arbre, et non pas comme la résultante  d’un dysfonctionnement social produit par la culture.

La page consacrée au quotidien de l'enfant myopathe est une autre invitation à construire une représentation du corps social. A travers l'exemple de Quentin, est posé le problème de l'accessibilité, central pour la question du handicap : "ses parents se battent pour que son quotidien soit celui d'un enfant presque comme les autres. Pour cela, il faut surmonter les obstacles du monde extérieur, qui n'est pas toujours adapté." Mais avec des enfants il conviendra, à propos de ce "monde extérieur" de poser une distinction capitale. S'il s'agit de la nature, la proposition n'est pas recevable. L'étude du vivant, végétal ou animal, démontre que ce dernier, dans sa genèse et son évolution ne peut être considéré que comme le produit d'une adaptation continue. L'organisme "inadapté"" ne survit pas. Ce n'est pas ce que les rédacteurs veulent dire, car les exemples donnés sur la fiche : l'équipement de la maison et d'un gymnase, l'aménagement urbain montrent bien qu'il s'agit non de la nature mais de la culture, justifiant alors pleinement l'idée d'une inadaptation de l’environnement. Il est seulement dommage que le hors-série n'envisage la question du prolongement du corps dans son extériorité qu'à travers la spécificité du handicap. Posons qu'une piste à coup sûr inédite, mais qui pourrait donner lieu à d'innombrables découvertes, serait d'aider les enfants à comprendre leur environnement quotidien comme des prolongements de leur corps ; de la chaise au clavier d'ordinateur, du stylo feutre au cartable, des rollers au téléphone portable, il n'y a pas un objet de la techno-sphère qui ne soit une prothèse. Un documentaire sur le corps humain devrait avoir pour objectif de "montrer" cette dimension du quotidien oubliée du fait même de son évidence, et dont le problème de l'accessibilité n'est qu'un cas particulier.

 

Le dépassement du corps par le langage

Une seconde piste pour dépasser la limite du corps serait de le reconnaître dans sa dimension fondamentale de langage. Cette dernière aurait pu être abordée dans la partie "ressentir et réagir" qui ne traite, en fait, des cinq sens et du système nerveux que d'une manière mécanique et béhavioriste. L'introduction, confiée à une neurobiologiste, pose une question passionnante : "On ne connaît pas la fonction du rêve". Mais les réponses qu'elle donne sont pauvres, désespérément matérialistes, et bien dans l'air d'un temps qui déclare une guerre sans merci à la psychanalyse de Freud, ou  la psychologie des profondeurs de Jung. Nulle place dans ce hors-série pour un corps fantasmé, ni pour le désir, ni pour l'inconscient, décidément frappés d’interdit. Curieusement, le chapitre sur la "voix et le langage"  a été inséré  dans la partie "bouger". Il comporte une riche description infographique de l'appareil phonatoire, et de sa fonction : parler, chanter, crier. L'apprentissage de la parole est signalé au passage : "Dès sa naissance, un bébé peut produire des sons. Mais il doit apprendre petit à petit à maîtriser les muscles de la prononciation et à comprendre les mots". Il conviendra que l'enseignant en formation se plonge, par exemple, dans le célèbre article que Roman Jakobson consacre à l'apprentissage de la parole par les bébés pour mesurer à quel point les échanges linguistiques avec les proches constituent un apport capital pour la construction d'un être humain parlant. Qu’il lise Vygotski et J. Bruner, pour comprendre comment le corps parlant se construit dans le dialogue[3] du nourrisson avec sa mère. Le bébé producteur de son décrit dans le hors série ne serait, en revanche, qu'un enfant loup. Plus fondamentalement encore, ce qu'apprend la recherche, mais aussi ce que transmet la culture, c'est que le corps humain est langage, et de ce point de vue, le dépassement de la limite peut être abordé de deux manières. D'une part la "sémiotique" (voir Benveniste[4]) : le corps fait signe, socialement, par la posture, les gestes, les mimiques, les intonations de la voix, de manière plus ou moins différente selon les codes culturels. Il est étonnant de constater que dans les pages abondantes que le hors série consacre à l'alimentation, rien n'évoque l’art culinaire, ni les manières de table : qu'il s'agisse du chien nourri à base de croquettes, ou de la jeune fille anorexique ou boulimique, ce qui compte ici est le tube digestif ! La "sémantique" est un autre registre conceptuel qui permettrait d'aborder la part immense de l'expressivité. C'est ce que fait heureusement le programme d'EPS, qui inclut dans l'éducation physique l'expression corporelle. Il est dommage que notre documentaire ne fournisse comme entrée que celle du sport, en faisant la part belle  à la culture du ballon rond. Pour "bien fonctionner et vivre en bonne santé plus longtemps", la culture footballistique peut être une réponse (encore que...), mais l'humanité du corps est sans doute, bien plus, à rechercher dans ses potentialités créatives.

 

Le dépassement par la création artistique

Une dernière orientation permettra à l'enseignant qui voudrait se servir de ce hors série à infléchir la prise de conscience du corps par un enfant. On le voit peut-être mieux à présent, l’approche du corps humain se heurte à une "aporie", c'est-à-dire, un paradoxe, une impasse conceptuelle. La "connaissance" du corps, horizon des tentatives majeures d'Aristote et de Descartes, ne peut que se dérober, puisque pour y parvenir, il faudrait sortir de notre enveloppe charnelle pour saisir notre corps comme objet. Illusion qui est à la base de ce hors série, mais qui garantit aussi son succès. Enfants, nous avons tous été fascinés par les planches anatomiques des dictionnaires, et singulièrement, par les nus des représentations artistiques. Que les représentations du corps suscitent la curiosité, mais aussi le trouble, montre bien qu'il s'y joue autre chose que du savoir didactisable. Il faudra bien prévoir, dans le parcours de formation, des compétences opérationnelles dans ce domaine indécis, qui touche à l'esthétique et à l'éthique. Pour en rester strictement à la critique de cette production du journalisme documentaire, les concepteurs auraient pu intégrer quelques prises de vue sur le corps dans les arts visuels. De la statuaire classique qui définit   le "canon " du corps humain aussi efficacement qu'une planche anatomique, au "body art"[5] qui fait "à la lettre" du corps une page d'écriture (ce qu'effectue aujourd'hui, la pratique de plus en plus répandue du tatouage), il y a de quoi éveiller, par là, encore davantage la curiosité des enfants, tout en jetant des ponts entre les disciplines. Aller jusque là dans la mise en scène du corps aurait pu faire droit aussi au corps en travail, corps cassé par les métiers pénibles, ou corps brisé de l’artiste, à force de se mesurer à son œuvre au « corps à corps ». En témoigne Van Gogh : « Si tu devenais peintre, une des choses qui t’étonneraient serait que le métier de peintre, avec tout ce qu’il comporte, est réellement un travail relativement dur du point de vue physique ».

Je signale pour terminer, en espérant que ce travail donnera envie de les regarder de près, deux livraisons prochaines des Cahiers pédagogiques :

- novembre 2011 : Histoire des arts

- mars-avril 2011 : Le corps à l'école.

JMM - 2 novembre 2011

 

Bibliographie

Cette analyse doit beaucoup à l’article CORPS dans l’Encyclopaedia Universalis, version imprimée (1933). Ce long article comporte entre autres une étude de Louis Marin sur la sémiotique du corps, appliquant au « langage du corps » la théorie des fonctions du langage de R. Jakobson.



[1] 33,8 millions contre « environ 40 millions » dans le numéro de 2007

[2] Sur ce concept technique, on trouvera un article bien documenté dans l’encyclopédie wikipedia. C’est un néologisme, non recensé dans le TLF. Les premières « infographies » apparaissent dans la presse et les ouvrages documentaires des années 70. La culture numérique leur ouvre aujourd’hui des champs d’application immenses, les infographies englobant maintenant des images de synthèse, qui ne représentent pas la réalité, mais la simulent à partir d’algorithmes. Dans le hors série, on trouvera les deux catégories d’infographies. Encore un domaine qui relève d’une éducation aux images de médias.

[3] BRUNER (J.), Comment les enfants apprennent à parler, Retz.

[4] La distinction « sémiotique » et « sémantique » appartient à ce théoricien.

[5] Ici dans un sens large ; au sens strict, le body art est un courant artistique des années 70, venu des USA, qui consiste en la représentation par l’artiste de son propre corps, à l’occasion d’actions ou de performances, poussant parfois le corps à la limite de sa résistance physique ; voir MILLET (Catherine), L’art contemporain, Histoire et géographie, Champs Flammarion,  2006.