Fiche technique N°4 - Semaine culturelle – production du journal interne – octobre 2011 - JMM

 

 

Écritures journalistiques –  Écritures littéraires

 

"Faire du style", c'est la tendance spontanée des étudiants et des stagiaires en formation continue que j'ai pu accompagner dans la production de journaux scolaires.

Sans doute est-ce là l'effet de l'école, qui nous enseigne que l'idéal de l'écriture est littéraire. C'est aussi un tradition bien française : la double étiquette  "écrivain et journaliste" reste une carte de visite dans les médias.

De grands écrivains classiques, de Maupassant à Camus, en passant par Zola ont écrit dans des journaux. Aujourd'hui le journalisme littéraire s'exprime volontiers sur des blogs.

Mais cette écriture qui privilégie le style est aujourd'hui très fortement concurrencée par le journalisme à l'anglo-saxonne. Avant de la dévaloriser, voyons comment cette écriture fonctionne.

Votre participation au projet de "journal interne" pourrait faire bouger cette idée tenace : "bien écrire" n'est pas forcément "faire du style". Inversement, il peut se dégager d'un article avec une apparente absence d'effets, une force émotionnelle peu commune. Lire par exemple "Quai de Ouistreham" de Florence Aubenas, un travail de journaliste d'investigation, qui a donné un livre. L'auteure, qui s'est immergée incognito pendant plus de 6 mois dans le milieu qu'elle explore, décrit de manière poignante, sans aucun effet de rhétorique,  la condition des femmes de ménage dans les bureaux d'entreprise ou sur les ferrys. Rien d'inventé, mais quelle langue !

Toutefois, dans la langue de la presse, le littéraire a toute sa place, à condition toutefois d'être avant tout INFORMATIF.

 

 

Pour notre journal "zéro", nous avons amorcé trois  types d'écriture  journalistiques "littéraires" :

 

- le vrai faux fait divers

 

Voir des modèles dans la collection : Le Journal de l'Expo- hors-série du Journal des Arts, publié à l'occasion de l'exposition Manet au Musée d'Orsay, au pritemps 2011. Voici des exemples de jeux sur des titres sur la colonne "sommaire" de la une :

 

L'abus d'alcool nuit au Salon

Premier envoi de Manet au Salon, Le Buveur d'absinthe ne franchit pas la barrière du jury.

 

Un Déjeuner trop indigeste

Jugé indécent et obscène, Le Déjeuner sur l'herbe choque l'empereur Napoléon III

 

Fleurs du mal

 

Berthe Morisot, Eva Gonzalès, Victorine Meurent... Elles ont confié leur beauté au peintre de l'Olympia.

 

On voit dans ces exemples que le "vrai-faux" fait aussi bon ménage avec le "court". Cette écriture joue aussi sur les effets, très soignés dans ce Journal de l'Expo, de la mise en page et de la typographie.

 

Il faudrait compléter ces propositions par l'exploration de l'oeuvre journalistique d'un très grand styliste : Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes, 1906 (en Livre de poche Biblio)

 

- le billet et l'édito

 

en suivant la définition d'un ouvrage ancien mais "de référence","billet" et "éditorial" font  partie des commentaires, c'est-à-dire des écrits dans lesquels le journaliste s'engage. L'édito est un commentaire publié à la une, ou bien en vue sur une des premières pages, et il engage la direction du journal (pour cette raison, très longtemps, le Monde ne signait pas les éditoriaux). Le billet est une vision plus personnelle, polémique ou humoristique, d'un journaliste. Selon les journaux, le "billet" peut apparaître sous des rubriques différentes

 

cette fiche technique suggère pour le "billet" des pistes à partir de deux exemples.

 

Cahier Sport des DNA du 18 octobre :

 

HUMEUR

La bonne image (Sébastien Keller)

 

Ces temps-ci, les images renvoyées par Sébastien Loeb ne sont pas celles qui caractérisent sa personnalité de septuple champion du monde : une moue dubitative à l'arrivée du rallye d'Allemagne, en août dernier, à la suite d'une défaite sur crevaison aux dépens de son équipier mais néanmoins rival Sébastien Ogier ; un air contrit, sous un eucalyptus australien au sortir d'une série de tonneaux ; un regard sombre caché derrière de grosses lunettes noires, quand l'enfant du pays déambulait à pied au bord des routes alsaciennes, le moteur de sa DS3étant en vrac ; un sourire un peu gêné, enfin au moment d'inaugurer la semaine dernière sa statue au musée Grévin(...)

 

La Croix, 17 octobre 2011

 

LE BILLET

Alain Rémond

 

Notre pain quotidien.

C'est Alain Juppé qui le dit : avec la primaire, les socialistes ont mangé leur pain blanc, ils vont maintenant devoir se contenter de pain noir. Je ne sais pas si Alain Juppé va souvent acheter lui-même son pain dans une boulangerie, mais je me permets de lui signaler que, grâce aux progrès du progrès, on trouve aujourd'hui bien autre chose que du pain blanc et du pain noir. Un prospectus de Biocoop m'apprend aussi que, dans la famille des farines "contenant du gluten", on trouve, outre la farine de blé (qui peut être blanche, bises, complète ou intégrale), la farine d'avoine, la farine d'épeautre (grand ou petit), la farine de kamut, la farine de seigle ou la farine de 5 céréales. Parmi les "farines naturellement sans gluten", citons la farine de châtaigne, la farine de lentilles, la farine de maïs, la farine de pois chiches, la farine de quinoa, la farine de riz, la farine de sarrasin ou la farine de soja précuit. On voit par là que, même si le Parti Socialiste a mangé son pain blanc, il a largement de quoi voir venir jusqu'en mai 2012, avant de se rabattre sur le pain noir...

 

Points communs de ces "billets" :

 

-                       ils sont saturés d'informations : avec les DNA nous sommes informés sur les dernières courses disputées par S. Loeb aux quatre coins de la planète ; et le commentaire de La Croix nous en apprend non seulement sur les réactions de la droite par rapport aux primaires socialistes, mais encore sur les variétés de farine bio disponibles sur le marché !

 

-                       ils sont "littéraires" dans la mesure où,  chacun d'une façon différente, les journalistes détournent notre intérêt des "faits", pour attirer notre attention sur leur "texte" ; dans la typologie des fonctions du langage de Jakobson, c'est la fonction autotélique : tout se passe comme si l'écriture prenait, par rapport à l'information, le dessus, devenant à elle-même sa propre fin.

 

Comment y parviennent-ils :

 

- les DNA (S. Keller)

par accumulation de syntagmes descriptifs, au demeurant presque scolaires et académiques : c'est ainsi qu'à l'école on apprend à faire des portraits de personnages (voir Balzac ! voir le sujet du concours de septembre)

 

- La Croix (A. Rémond)

par accumulation d'un lexique du pain à partir de l'expression figurée (catachrèse) : manger son pain blanc. Il y a fort à parier que le journaliste ait travaillé soit avec un très complet dictionnaire de langue, soit à partir d'un ouvrage documentaire sur les farines. Et vous pourrez le faire aussi !

 

Tout se passe comme si l'écriture journalistique, certes un peu facilement, se mettait à pétiller comme un cachet d'aspirine effervescent au fond d'un verre d'eau. Cette écriture dite "effervescente" est d'ailleurs pratiquée par des courants littéraires contemporains, notamment l'OULIPO.

 

Le billet "Les sauveurs de l'info" dans notre numéro "zéro" pourrait être réécrit, à partir d'une règle d'écriture suggérée par l'impropriété du titre (au départ non voulue) : Chloana Vaissane pensait à des "sauveteurs" de l'info. Mais "sauveur" a un autre sens dans la langue, auquel font écho dans leur texte, à l'insu des scripteurs,  les mots "ailes" et "sommets".  Ici la règle d'écriture pourrait se donner comme objectif, une fois l'impropriété constatée, de la pousser plus loin, en travaillant sur l'orientation donnée au lexique de l'article. Tout en ne perdant pas de vue la substance informative, encore ténue dans cet essai.

 

Le mot du jour

 

pourrait être une autre piste d'écriture pour des articles du numéro 1 à produire. Elle n'est pas littéraire, mais plutôt didactique et explicative.

 

Le "mot du jour" est, on le sait, une activité d'apprentissage du lexique préconisée par les programmes de 2008 aux cycles 2 et 3.

Mais ce sont aussi des rubriques journalistiques très vivantes dans les journaux d'information pour enfants (notamment Mon Quotidien et le JDE). Voir les exemples dans la collection.

 

Le genre est aussi fréquent dans les journaux pour adultes, tant nous vivons dans un monde qui nécessite au quotidien des explications. Ainsi au hasard dans La Croix du 17 octobre 2011, dans le cahier Economies et Entreprises, un encadré sous la rubrique "Pris au mot", l'explication du mot Décote".

 

Les exemples montrent que le choix des mots est en prise directe sur l'actualité. De ce point de vue, l'article "Découverte", page 4 de notre numéro "zéro", à l'écriture bien enlevée, pourrait être amélioré en se mettant encore plus en quête de la substance de l'info ou de son « grain ».

 

Sur la technique du mot du jour dans le journalisme pour enfants, voir en ligne l'excellent Mot du jour sur le site de Milan Presse.