UE11 – Séance du 12 décembre 2011, avec des compléments (janvier 2012)

Ouverture sur l’étude du LEXIQUE

Le texte de référence est « Lire est le propre de l’homme » (Yvan Pommaux, dans un fascicule de l’Ecole des Loisirs, non destiné à la vente, largement distribué)

Faites toutes remarques sur les mots ou expressions suivantes :

avions

barricade

catalogués

costume-cravate

cours

électeurs

émeute

gavroche

indispensable

le propre de

lire

 

livre

maëlstrom

on ne lit plus

on n’élit plus

onomatopée

pièces de monnaie

rigole

rime

philosophie

tirelire

vertus

 

 

Que pensez-vous de l’expression suivante ?

Lire est le propre de l’homme ?

 

 

Corrigé

avions

Pluriel du nom commun masculin : « avion » ou verbe « avoir », 1° personne du pluriel de l’imparfait. Le contexte : étude du lexique, privilégie la première hypothèse : « avions » 1 sans le « s » du pluriel correspond à une entrée dans le dictionnaire ; « avions 2 » doit être recherché à l’entrée : « être ». Rechercher dans la liste d’autres mots qui posent le même problème (cours, rigole, lire, livre, rime). On appelle « lemme » la forme graphique conventionnellement choisie comme entrée dans un dictionnaire pour un même mot. Les « lemmes » de « avions », sont « avion » et « être ». A noter que dans d’autres langues, les lemmes peuvent être différents pour le lexicographes. Si vous cherchez le verbe être dans un dictionnaire latin, il faut aller à « sum », je suis.

barricade

Le TLF donne 2 entrées : une au suffixe ADE (1) : suffixe formateur de substantifs féminins exprimant l’idée d’action ou l’idée de collectivité, et appartenant souvent à la langue familière, avec quelquefois valeur péjorative. Entrée : « barricade » : obstacle fait de l’amoncellement d’objets divers (à l’origine des barriques) pour se mettre à couvert dans un combat de rue. D’après le TLF, mot apparu au XVI ° siècle

catalogués

Participe passé masculin pluriel du verbe « cataloguer », « classer dans une catégorie , désigner ou réduire en classant » ; peut-être dérivé de « catalogue » : série, liste. Liste de choses ou de tout autre élément formant une collection. Principe de la dérivation

costume-cravate

Un mot formé de deux unités graphiques pour une unité sémantique : ou « mot composé ». Tests :

*costume gris-cravate / remplaçable par « un complet »

Voir pièces de monnaie.

La composition est un autre principe de construction des mots en français. La composition est parfois signalée par un trait-d’union, mais de loin pas toujours.

Ce phénomène très courant a parfois suscité dans notre cours des discussions, lorsqu’il s’agit, par exemple d’analyser un verbe. La dernière discussion : à propos du verbe « venir en aide », qui peut être considéré comme un mot composé, à distinguer de « venir en France ».

Des mots outils bien sûr aussi : au cours de la même séance, nous avons analysé « une fois que » comme un équivalent de « quand ». On voit bien que « une fois que » en peut pas être décomposé : c’est une conjonction de subordination.

cours :

Soit « le cours » - voir le TLF – repérer l’organisation de l’article du dictionnaire de langue pour ce mot.

 

COURS : nom masculin

·     Perspective spatiale

Ø Ecoulement de l’eau : le cours du Rhin

Ø Mouvement réel ou apparent des astres : le cours du soleil

Ø Suite de choses qui se développent dans des limites spatiales : le cours Vitton à Lyon

·     Perspective temporelle

Ø Sens temporel : le cours des événements en Egypte

Ø Sens métaphorique (valeurs) : le cours de l’euro est préoccupant

·     Perspective spatio-temporelle

Ø Monde de l’enseignement

§  Selon les disciplines : le cours de maths

§  Selon le degré : le cours moyen 2

Ø Autres domaines : le voyage au long cours

électeur

Vient de « élire » ; donc dérivation ; mais on devrait avoir « éliseur » : ici la forme dérivée a pour radical le participe (le « supin ») de verbe « legere », lire. Phénomène analogue aux variations du radical dans les formes verbales (les « bases ») – EUR est un suffixe très rentable dans la langue

gavroche

Nom commun, désignant un gamin  de Paris, malin, gouailleur, brave cœur ; synonyme « titi ». Du nom d’un personnage des Misérables (1862) – enregistré dans le dictionnaire de la langue verte de Delvau (1866), dans l’argot des gens de lettres qui ont lu le roman). Dérivation, sous catégorie conversion (changement de catégorie, passage du nom propre au nom commun)

indispensable

« dont on ne peut pas se dispenser » - encore une dérivation à partir du verbe « se dispenser » – « in » et « able » sont des affixes (préfixe et suffixe) – voir les entrées spécifiques dans le TLF pour ces affixes. « Able » suffixe très rentable pour idée de possibilité (avec –ible et –uble). In : préfixe « négatif » ou « privatif » (voir : immangeable, illisible, irrévocable) – mais –un préfixe peut  avoir un autre sens : ingérer, impulser  –valeur locative ou inchoative – nombreux sens proches

le propre de l’homme

L’emploi le plus courant est adjectival : j’utilise à l’IUFM mon propre ordinateur = celui qui est à moi. Mon ordinateur propre : même sens. Mais « mon ordinateur est propre » : l’adjectif change de sens. « Mon ordinateur est mon propre » = il est à moi exclusivement. Dans ce cas « mon propre » = mon bien personnel ; « le propre de l’homme, c’est de lire » : dans ce cas, on évoque un trait spécifique de l’humain. Les deux derniers emplois sont « substantivés », « propre » devenant un nom commun.

 

philosophie

Du grec « philos » ami ; et « sophia » : sagesse ; mot composé de deux radicaux ; donc principe de composition. Autres mots composés avec « phile » : bibliophile, francophile, colombophile ; philanthropie, philatélie ( de « atelos », exemption d’impôts, ce qui explique « affranchir »). Attention aux faux amis : -phylle (du grec phullon, feuille dans « chlorophylle ») et phulon, classe, espèce, qui donne « phylogenèse » : genèse de l’espèce ( par opposition à « ontogenèse » : développement de l’individu, depuis la fécondation de l’œuf jusqu’à l’âge adulte (ontos : l’être, ce qui est, catégorie philosophique)

 

maëlstrom 

 tourbillon marin très rapide ; au figuré : mouvement qui entraîne irrésistiblement. Voici un extrait du Trésor de la langue française, qui témoigne de quelques hésitations à propos de cet emprunt

Prononc. et Orth.: [], [-], [-], et [-]. Hésitations nombreuses, liées aux hésitations de l'orth.: mael-, maël-, mal- (ROB., Lar. Lang. fr.), et -strom, -ström (DAVAU-COHEN, 1972), -stroem. CATACH-GOLF. Orth. Lexicogr. 1971 propose d'écrire malstrom. Étymol. et Hist. 1. 1840 maelstrom «courant tourbillonnaire marin» (Ac. Compl. 1842); 2. 1856 au fig. (FLAUB., Corresp., p. 216: c'est un maelstrom de platitudes). Emploi comme nom commun de Maelstrom, nom d'un tourbillon situé près de la côte norvégienne (1765, Encyclop.), empr. au holl. Maelstrom «id.» (1595 ds NED), lui-même composé de mal- (var. du holl. wall «tourbillon» et de strøm «courant» (cf.FALK-TORP et HELLQUIST, Svensk etymologisk Ordbok, s.v. malströmmen). Fréq. abs. littér.: 15.

= mot emprunté (emprunt) ; le TLF retient l’orthographe maelstrom ; c’est le terme « emprunt » qui convient pour catégoriser ce mot.

onomatopée :

Création de mots par imitation du son produit par la chose, ou le produit de cette création. Du grec onoma : le nom et de « poia » de « poiein », qui évoque la création. Donc mot composé. Par dérivation, « onomatopéïque ». Onomastique : sciences des noms propres, en particulier de personnes et de personnages.  Radical concurrencé par « onyme » : paronyme, synoyme, homonyme ; anonyme, etc.

rigole

La rigole : petite tranchée, dans différents métiers (maçonnerie, jardinage, etc) – du néerlandais : regel, petit fossé ; étymologie lointaine : regula, règle en latin

Verbe « rigoler » :  s’amuser (verbe intransitif),  qui a signifié aussi « faire l’amour » ; combinaison de « riolle », rire et de « galer » : mener joyeuse vie, qui a donné « galant ». Le lexique est aussi déterminé par des usages (l’école retient : registres familier, courant, soutenu, mais ces catégories sont discutées par la socio-linguistique).

tirelire ou tire-lire

Pommaux évoque une origine onomatopéïque hypothétique de ce vocable. L’orthographe a comporté le trait d’union durant tout le XVIII° siècle, puis le mot s’est écrit sans trait d’union à partir de 1798. Plusieurs sens figurés, dont la tête en argot : « recevoir un coup sur la tirelire.

vertus

Vieilli (don sens déterminé par l’usage) ! courage physique – autre sens appliqué aux femmes : fidélité. Autre sens vieilli : propriété d’un corps ou d’une substance (souvent au pluriel). A donné une locution : « en vertu de » : par le pouvoir de (langue judiciaire). Vertu est donc un mot « polysémique » : tout en ayant la même origine, ses sens sont très différents.

 

En conclusion

Lire est le propre de l’homme (Yvan Pommaux)

C’est un jeu de mot ; lire et rire sont des paronymes ; fait de discours, et non de langue. Nous avons travaillé jusqu’ici sur les mots hors contexte (Saussure distingue : « la langue » comme le « système » et « le discours » : la langue en action). Dans les échanges oraux et écrits, les mots prennent des sens contextuels. Lorsque les contextes sont fréquents, l’emploi unique devient usage. Ces derniers finissent par entrer « dans la langue » : ils cessent d’être des phénomènes contingents, et alimentent le dictionnaire (recueil des usages les plus attestés). Dans l’article de Pommaux, c’est un pur jeu de mots, un « trait d’esprit », qui résume l’article. Pommaux reprend un adage de Rabelais (1534, Gargantua, adresse au lecteur), mais Rabelais dit tout autre chose : "rire est le propre de l'homme". Le rire serait donc un comportement exclusivement humain.

Mais peut-on en dire autant de la lecture ? La formule, brillante, me gêne. En effet, ou c’est un truisme : les animaux ne lisent pas, on le sait ! ou c’est une proposition idéologique, qui définit l’humain cultivé lettré, comme le prototype de l’humain. L’analphabète et l’illettré se retrouvent alors hors de l’humain. Et sans doute avec lui les civilisations orales… C’est d’autant plus gênant que L’école des loisirs a repris ce jeu de mots de Pommaux comme titre pour un fascicule qui définit la ligne de cette importante maison d’édition en littérature de jeunesse.

 Bref, « ça se discute ! »

Faire un autre exercice sur le lexique à partir d’un article récent du Monde : La charia, une réalité plurielle