UE11 – janvier 2012 – Apport culturel

Domaines  : culture littéraire – éducation civique – inter-culturalité – histoire - géographie

Note sur Mouloud Feraoun (1913-1962)

origine : google images

Mouloud Feraoun est un écrivain algérien, d’expression française, né à Tizi Hibel, en Haute Kabylie, la même année qu’Albert Camus, lui aussi né en terre d’Algérie. Le parcours de formation de Feraoun est celui du fils d’une famille rurale modeste, boursier, et devenu instituteur après des études à l’École normale d’Alger. Cette ascension sociale fait la matière de son roman autobiographique, Le fils du pauvre. Son héros, Menrad Fouroulou (anagramme de son propre nom) est un personnage emblématique d’une société colonisée où l’école était un creuset pour la formation d’élites nourries d’une « double culture ». Cette utopie ne devait pas résister à l’épreuve de l’histoire et de l’injustice foncière du système des colonies françaises. Feraoun écrit son roman au cœur des années de plomb. Le conflit, d’une violence extrême, se déclenche en 1954, et se termine le 19 mars 1962, avec la reconnaissance de l’indépendance. Instituteur, directeur d’école, Feraoun poursuit sa carrière d’enseignant en devenant inspecteur des « centres sociaux », une structure d’éducation permanente[1] dont l’objectif était l’alphabétisation des adultes algériens exclus de l’école. C’est dans cette fonction qu’il tombe le 15 mars, sous les balles d’extrémistes français de l’OAS.

Voici ce qu’écrit de Feraoun un ami personnel dont le père, directeur d’école, fut un des enseignants pionniers évoqués par Mouloud Feraoun : « J’adore le lire parce qu’il est vraiment représentatif d’une époque et de sa culture, et de ce que « les bienfaits de le colonisation » auraient pu être s’ils ne s’étaient pas adressés à quelques privilégiés par la naissance ou par la chance, en obtenant, comme dans son cas, son examen de bourses. J’aime le lire également car il écrit simplement en français tout en pensant essentiellement en kabyle. Il faut l’écouter dans certains documents vidéos de l’INA où il parle de Camus en roulant fortement les « R », comme tout bon kabyle qui se respecte. ». La culture kabyle, ou langue berbère (le tamazight), voilà encore une raison de lire et relire Mouloud Feraoun, preuve qu’il n’est pas de culture sans cette dimension plurielle. La langue berbère, celle des populations autochtones du Maghreb, parlée dans d’autres régions encore de l’Algérie et du Maroc, est une langue minoritaire, à ne pas confondre avec l’arabe. Mais Feraoun, de religion musulmane, maîtrisait aussi la langue du Coran, et… était pétri du christianisme des Pères blancs, missionnaires en Kabylie. Trois langues, deux religions : tissage, métissage.

Ne pratiquant pas la langue berbère, nous ne saisissons pas toutes les nuances du style de Feraoun, mais nous découvrons une richesse lexicale, dont certains mots, comme le « bled », sont passés dans notre langue usuelle. Mais dans le passage que nous avons lu, Feraoun évoque aussi le cheikh (prononcer chir, le maître d’école), le roumi (l’étranger, le français !), les fellahs (paysans), plus loin le hakem (l’inspecteur), et aussi des mots qui appartiennent aux deux langues, comme le « blédard », l’habitant du bled. Le style de Feraoun est à la fois académique et de terroir, primesautier et profond, mûri à l’école de ses maîtres, auxquels il rend hommage dans l’avant-propos du Fils du pauvre, avec une modestie feinte, en évoquant son alter ego Menrad Fouroulou : « Il a cru pouvoir écrire. Oh ! ce n’est ni de la poésie, ni une étude psychologique, ni même un roman d’aventures, puisqu’il n’a pas d’imagination. Mais il a lu Montaigne et Rousseau, il a lu Daudet et Dickens (dans une traduction). »

On tient là toutefois un écrivain majeur, qui gagne à être lu en 2012, alors que les sociétés du Maghreb et du Machrek sont en pleine mutation, parce qu’au-delà des évocations pittoresques, il transmet aux lecteurs une puissante compréhension du mouvement de l’Histoire. Lire Feraoun, c’est découvrir une société plurielle, traversée de contradictions, religieuses, culturelles, sociales, qui font aujourd’hui exploser ces sociétés figées seulement en apparence, les défis ultimes qu’elles ont à relever étant certes d’ordre culturel, mais principalement la réduction de l’extrême pauvreté des masses face à l’opulence d’une minorité. La pauvreté fait des hommes kabyles des émigrés voués au déracinement, déjà du temps de la colonisation. C’est le thème de trois autres romans de Feraoun : La terre et le sang, Les chemins qui montent (suite du Fils du pauvre), L’Anniversaire (roman inachevé) évoquent les déchirements de l’émigré, la difficulté du retour au pays, à travers des histoires d’amours impossibles, à lire comme des chroniques réalistes d’une société clivée, mais aussi comme la métaphore d’une double culture vécue simultanément dans le bonheur et la douleur. D’autres textes témoignent, plus simplement, de la vie quotidienne dans les montagnes de Kabylie et ses « villages de crêtes », comme ces savoureuses chroniques posthumes rassemblées dans le recueil Jours de Kabylie , ou son essai sur Si Mohand, grande figure de la tradition du conte berbère, dont Feraoun a traduit les poèmes.

Le Journal occupe dans l’œuvre de Feraoun une place à part. Il couvre presque toute la période de cette longue guerre militaire et civile qui s’appelle « guerre d’Algérie » sur nos monuments aux morts, mais « guerre de révolution » là-bas, où elle fit des centaines de milliers de victimes ; elle tua aussi, ou traumatisa à vie des jeunes français du contigent. Feraoun commença à tenir ce journal à partir de 1955, sur la suggestion et avec les encouragements d’Emmanuel Roblès, son condisciple français de l'Ecole Normale d'Alger, compagnon d'Albert Camus. Au fil des années, la perspective d’une solution pacifique du conflit disparaît. Feraoun continue d’écrire, au péril de sa vie, et c’est Roblès qui cache les textes de cet écrivain attaché aux cahiers de brouillon d’écolier. Les éditions du Seuil, où siège entre autres Roblès,  en diffèrent la publication, pourtant souhaitée par Feraoun, car on craint pour sa vie. La dernière page est datée du 14 mars. Le 15 mars, des activistes français s’emparent de lui alors qu’il est en réunion dans ses fonctions d’inspecteur des centres sociaux, sur la colline d’El-Biar, à Alger. Il est abattu quelques instants plus tard d’une rafale de mitraillette avec 6 compagnons ; l’indépendance de l’Algérie est proclamée 4 jours plus tard, le 19 mars 1962. Il avait 49 ans.

Bibliographie

Le Seuil a édité l’ensemble des œuvres de Mouloud Feraoun. On peut les trouver facilement, et pour un prix très modique dans la collection Points. J’ai fait circuler :

- Le Fils du pauvre (ajouter la suite Les chemins qui montent)

- La Terre et le Sang

- Jours de Kabylie (chroniques algériennes)

- L’Anniversaire (roman inachevé)

- Journal (1955-1962)

Je me suis trop avancé en citant Feraoun comme un auteur de la liste officielle du cycle 3 actuelle. Il n’apparaît pas (ou plus) sur celle du collège. En parcourant l’arborescence d’Eduscol, on trouve néanmoins des fiches de lecture concernant Le fils du pauvre. Rappelons que les listes ne sont qu’indicatives. Il conviendrait cependant que les « lettres algériennes » soient mieux représentées sur les listes conseillées. Il semble aujourd’hui que la place soit occupée par un écrivain plus contemporain, de nationalité française, mais algérien par sa lignée : Azouz Begag (né en 1957). Une prochaine fiche pourrait être consacrée à cet auteur.

Relire l’extrait lu en cours le 9 janvier 2012

 

 

 



[1] La fondatrice en était Germaine Tillion, ethnologue, rescapée des camps nazis.