UE23 – complément pour la première série de cours – mars-avril 2012.

Fiche technique - Proposition de corrigé pour un « commentaire » - ©J-Marc Muller[1]

Sujet session 2011 – groupement académique 2. Voir le  sujet complet ici.

À partir d’un extrait  d’une autobiographie de Michel Leiris

Le libellé : ce texte se situe en tête d’une autobiographie. Vous en ferez un commentaire en montrant comment est racontée la confrontation de la subjectivité de l’enfant à l’ordre de la langue.

Pour la méthodologie générale, cette fiche renvoie à la précédente (comment faire une analyse). Elle s’attache ici à deux aspects particuliers : qu’est-ce qui caractérise spécifiquement le commentaire ? comment tout au long de l’écrit, capter l’attention d’un lecteur et le guider jusqu’à la fin de l’écrit ?

1. Faire le portrait-robot du destinataire :

Nous avons vu que c’est un curieux personnage, cumulant des rôles très différents : un  correcteur censeur des erreurs de langue, un spécialiste des belles-lettres, un professeur d’IUFM enseignant le « français », un responsable de l’éducation nationale, un praticien polyvalent de l’école primaire, etc. Leurs compétences ne se croisent que partiellement. Le mieux est donc de considérer que c’est d’abord un LECTEUR[2], appréciant d’être efficacement guidé dans la lecture d’une brève production manuscrite d’environ 800 mots maximum, appréciant aussi une certaine connivence intellectuelle et professionnelle : c’est un « pair » plus avancé que vous, a priori bienveillant, familier de la « vie dans les livres ». Vous pourriez avoir fait cette année sa connaissance. Pour illustrer cette dimension de la prise en charge du lecteur par un scripteur, nous avons évoqué un tableau d’Albrecht Dürer : L’adoration de la Sainte Trinité, ou Retable de Landauer. Le peintre d’y met en scène en miniature, en bas à la droite du tableau, et il plante son regard dans le nôtre, comme s’il disait : « Viens spectateur, entre dans ma vision, et ne crains-rien : je te guiderai et je saurai aussi t’indiquer la sortie ».

2. Un commentaire « exemple » avec quelques conseils

L’extrait proposé pour un commentaire est de l’écrivain Michel Leiris ; il s’agit de l’incipit du volume Biffures (1948), qui fait partie de l’œuvre autobiographique La Règle du jeu. Aujourd’hui publié dans la collection de la Pléiade, Leiris est reconnu comme un écrivain classique. L’extrait évoque un épisode de sa petite enfance ; l’écrivain lui prête une signification très importante ; on  peut y voir  le passage de la subjectivité de l’enfance à la prise de conscience de l’ordre de la langue. Une lecture attentive de cet extrait permettra de retrouver dans l’extrait les ingrédients formels d’un récit. Cet extrait est caractéristique du genre de l’autobiographie. Leiris y apparaît comme un écrivain classique, c’est-à-dire significatif pour un lecteur contemporain, et particulièrement pour un futur enseignant « maitre de langue ».

Quel est donc le contenu et la portée de ce récit ? A plus de quarante ans de distance, l’auteur évoque un souvenir d’enfance que l’emploi du passé simple et de l’imparfait transforme en récit. L’enfant se trouve dans une pièce de la maison « mal définie », car tout ce concentre sur un incident : il fait tomber un jouet, sans dommage pour ce dernier. Mais là n’est pas le véritable élément déclencheur. Soulagé l’enfant a poussé un cri : «… Reusement ! ». A cet instant « quelqu’un de plus âgé », ignoré jusque là, intervient pour le corriger : c’est « heureusement » qu’il fallait dire. C’est cet événement qui constitue la charnière du récit : l’enfant se détourne alors de son jouet, et se sent envahi par un « sentiment curieux » ; tout se passe comme s’il y avait « déchirement d’un voile », « éclatement d’une vérité » ; Leiris le commente longuement dans la suite de cet extrait. Retenons-en l’idée directrice : par la magie de cette correction effectuée par un « parleur » plus avancé, le voilà passé d’un langage subjectif fermé sur lui-même, pareil au « cri », à un langage « articulé », soumis à des règles, mais par là ouvert sur la communication.

Cet extrait est donc caractéristique du genre autobiographique, dans son contenu, dans sa forme, et dans son intention. Sa position au début de Biffures renforce sans doute cette dimension typique. Comme le veut la règle énoncée notamment dans le prologue des Confessions de J-J. Rousseau, l’autobiographie est un récit rétrospectif, fait par un auteur parvenu à la maturité, dans lequel il explore la trame de sa propre vie. D’où le problème que pose l’écart temporel et le défaut de mémoire. Le « pacte autobiographique » implique donc, de la part du lecteur, le fait d’accepter que l’auteur procède, en fait, à une reconstruction sincère. C’est ce que montre l’extrait, formellement,  par exemple au moyen des temps verbaux. Le récit est fait au passé simple, mais vers la fin apparaissent des présents et des passés composés : « L’on m’a repris. Et, un instant, je demeure en proie au vertige ». L’énonciateur n’est alors plus l’enfant, mais l’auteur d’âge mûr qui médite sur la signification de l’épisode. En effet, une autobiographie littéraire se distingue du simple récit de vie par cette recherche d’une signification universelle. Leiris l’évoque à travers une métaphore filée à la fin de l’extrait : il a découvert le « langage articulé » comme un « tissu arachnéen ». Muni de cette propriété essentielle de la langue : l’acceptation d’un  ordre, donc d’un système de règles, il va pouvoir tisser une toile, ou « (pousser) de tous côtés des antennes mystérieuses », c’est-à-dire communiquer avec autrui.

En quoi cette expérience interpelle-t-elle un lecteur contemporain, et un pédagogue ? La métaphore « arachnéenne » résonnera peut-être avec une particulière intensité pour des lecteurs familiers de Leiris, ou d’André Breton, dont il fut un compagnon ;  mais aussi des explorateurs de la Toile. Les textes s’enrichissent de lectures de livres en réseaux, et sur les écrans, se font « hypertextes », faits de nœuds et de liens qui connectent de vastes communautés de lecteurs. Mais cette ouverture nécessite des enseignants « maitres de langue ». Aux enfants ils pourront faire lire des récits de vie qui, sans être des autobiographies, les initieront à la littérature. Dans Cheval de guerre, de Morpurgo, le cheval Joe raconte à la première personne la vie dans les tranchées, hommes et animaux mêlés. Otto, de Tomi Ungerer sous-titré Autobiographie d’un ours en peluche évoque la Shoah. Ces ouvrages prépareront les élèves à la lecture de véritables autobiographies ; au lycée, ils pourront découvrir Rousseau, Vallès, Sartre, voire de Saint Augustin.

Mais fondamentalement, un professeur des écoles sera attentif, chez Leiris,  dans cet extrait, à  l’approche de la langue comme « chose socialisée ». Ainsi se trouve évoquée une mission cruciale de l’école : le « vivre ensemble ». Pour cela, la langue est plus qu’un outil de communication, elle est un « instrument ». Un grand écrivain s’en sert comme d’un Stradivarius. L’école a une mission plus discrète : enseigner une langue qui donnera à chacun une voix pour parler… et des oreilles pour écouter.

(environ 850 mots – 5000 caractères espaces compris)

 

 

 

Le lecteur appréciera que le scripteur aille droit au but : « in medias res[3] ». Ni lui ni vous n’avez de temps à perdre en circonlocutions rhétoriques

Connivence : je montre discrètement que je connais cette prestigieuse collection

La part de contextualisation (« méta-plan ») est ici réduite au minimum, pour ne pas empiéter sur la première partie du développement.

Le passage souligné rassure votre lecteur : il voit que vous avez lu le libellé.

 

Vous soulagez la mémoire de travail du lecteur en optant pour un style fait de phrases brèves, avec le moins possible de subordonnées.

Les éléments de CONTEXTUALISATION se concentrent dans l'introduction et dans la première partie.

 

La contextualisation (méta-plan) se sert des 5W, et il est alors logique que le commentaire se fasse « paraphrase » de la dimension narrative du récit. Mais le scripteur évite l’écueil de la pure paraphrase en injectant dans cette partie des méta-données de narratologie. En quoi la contextualisation se fait poreuse à l’analyse.

 

L’attention du lecteur est captée par des procédés différents. Par exemple la phrase titre initiale sous forme interrogative, qui ouvre une attente. Tous les outils de la « connexion » (= les enchaînements avec mots de liaison) et de la « cohésion » : les progressions thématiques.

Le « retenons-en » est une concession à l’emploi du « nous » par ailleurs déconseillé. Mais ce « retenons-en » crée ici une connivence entre le scripteur et celui qui est entrain de lire. La phrase finale signifie aussi : maintenant, cher lecteur, je te résume le tout : économie d’effort pour lui, été il est content de retrouver le fil de la question initiale (la problématique)

 

Dans cette partie domine l'ANALYSE (centrée sur la variable texte)

Spécificité du commentaire : quelque part, il faudra faire état si possible d’un petit bagage de connaissance littéraires… Ainsi la notion de « pacte autobiographique » fait référence à Philippe Lejeune, critique littéraire, théoricien de l’autobiographie. Mais on peut se passer de cette référence

 

« C’est ce que montre… » est un phrase à la forme emphatique, cad avec un élément mis en relief : façon de « faire attendre » la suite au niveau « local » des enchaînements de phrases.

 

Cette définition d’apparence générale reprend sous forme de paraphrase la problématique. Le lecteur est rassuré : il se sent guidé

 

Ici le scripteur ramène le lecteur à la littéralité du texte (importance des citations) et au point précis où le lecteur (qui a déjà lu le texte !) attend le scripteur ;

cette métaphore « arachnéenne » est incontournable dans l’extrait.

 

Le scripteur peut difficilement interpeller le lecteur par un « vous » qui serait mal venu dans un écrit aussi académique que le « commentaire ». Mais « lecteur contemporain » et « pédagogue » désignent clairement ce lecteur de connivence décrit au sommet de cette fiche.

Le rapprochement de la métaphore « arachnéenne » avec le Web est une audace du scripteur … mais les grands écrivains, comme les grands peintres sont des visionnaires.

Dans cette partie dominent les RÉSONANCES centrées sur le lecteur

Encore une connivence avec le lecteur : un professionnel ami, qui appréciera une capacité de rapprocher la littérature classique avec la littérature de jeunesse. Pour un commentaire au concours, un  seul rapprochement peut suffire. Attention à l’inverse à ne pas dériver du côté d’un « catalogue » : le commentaire doit rester centré sur le texte.

Pour le lecteur professionnel, le scripteur fait état d’une connaissance longitudinale du parcours d’un élève en littérature

 

 

Conformément à la consigne donnée par oral, la conclusion  boucle le commentaire en reprenant sous forme de paraphrase, donc sans répétition littérale, la problématique fournie. Le connecteur « Mais fondamentalement » a cette double fonction :

1) avant de prendre congé du lecteur, le ramener au point de départ, pour qu’il voie panoramiquement le chemin parcouru 2) hiérarchiser les idées : la socialisation est un enjeu absolument essentiel de  l’apprentissage de la langue

La fin : obéit au principe de l'écriture journalistique. Un lecteur de presse écrite appréciera « la chute[4] »

Le commentaire, comme la synthèse et l'analyse a entre deux et trois pages manuscrite. Utilisez la fonction "statistiques" du traitement de texte.

 

Glossaire

Suite à des questions posées dans les groupes, quelques explications de mots :

- arachnéen : qui est semblable à une araignée, du grec « arachné », araignée

- biffure : de « biffer », raturer, donc « rature »

- hypertexte : texte virtuel, fait de nœuds et de liens. Le « nœud » est une unité d’information, comportant des liens, permettant de passer automatiquement vers une autre information ; une table des matières, l’index d’une encyclopédie ont donc des propriétés hypertextuelles, mais l’ouverture du lien se fait par une opération manuelle ; en revanche un texte numérisé, mis en ligne sur l’internet, accessible par un lien est par définition un hypertexte. Les liens peuvent mener non seulement vers des textes, mais aussi des images et des sons, d’où le terme « hypermédias ». Ce sont des néologismes, non répertoriés dans le Trésor informatisé de la langue française

- une métaphore filée porte sur un ensemble de comparants qui font système. Un exemple célèbre :

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

Victor Hugo, Les contemplations



[1] Le texte de cadrage ministériel n’étant pas d’une grande précision en ce qui concerne cet exercice, cette fiche technique envisage ce dernier comme un « problème à résoudre ». Les solutions apportées par l’auteur de la fiche, formateur de métier dans un IUFM, n’engagent que leur auteur. Elles sont inséparables du cours donné en présentiel. On gagnera toujours à consulter aussi des annales, diverses si possible.

[2] « lecteur », pas plus que « maitre » n’est affecté d’un genre dit masculin ; c’est la forme « non marquée » de ce point de vue du genre.

[3] En latin : d’emblée, au milieu des choses

[4] Elle réinvestit la lecture très fraiche d’un supplément du Monde ( 27 mars 2012) réalisé par un collectif dont Amnesty International, et ATD Quart-Monde. Voir l’opération « Reporter citoyen » sur le site www.parolesdesansvoix.org. Pour Paulette Liard, femme du Quart Monde devenue conseillère municipale de Loos (Nord), il n’y a pas de « sans voix », mais des « sans oreilles ».