L’imaginaire dans une œuvre de littérature de jeunesse :

comment le travailler ?

La petite fille aux allumettes (H.C. Andersen)

A l’écoute d’un maître : Gaston BACHELARD

 

contexte : retour du stage R2  au cycle 3 (le conte avait été travaillé par une stagiaire dans sa classe)

 

 

D’après les critiques, Andersen a écrit ce conte en 1846, à partir d’un dessin que lui aurait procuré l’un de ses amis. Ce dessin représentait précisément une boîte d’allumettes, ces dernières ayant été inventées en 1830.

Un historien des sciences, et un poéticien tout en même temps s’est intéressé, dans la première moitié du XX°siècle, aux liens entre l’approche scientifique et l’imaginaire. C’est Gaston Bachelard (1884-1962), et le conte d’Andersen est une occasion de rappeler un de ses ouvrages les plus connus : La psychanalyse du feu (1949). L’ouvrage est disponible en poche chez Gallimard, collection Folio Essais. Voici un  bref résumé de la méthode de Bachelard, et une tentative d’application à la « Petite fille aux allumettes ».

 

La méthode

 

Voici un objet d’étude : le feu. La science moderne en a de puis longtemps éclairé le mystère, et nous comprenons aujourd’hui sans difficulté que l’arrachement d’une particule de silex puisse en provoquer l’incandescence. Encore n’est-ce là qu’une façon de rendre compte d’une théorie en termes très vulgarisés. Pour la construire, les scientifiques ont dû procéder à une série de remises en cause des conceptions immédiates. Bachelard :

 

« Toute objectivité, dûment vérifiée, dément le premier contact avec l’objet. Elle doit d’abord tout critiquer : la sensation, le sens commun, la pratique même la plus constante, l’étymologie enfin, car le verbe, qui est fait pour chanter et séduire, rencontre rarement la pensée. Loin de s’émerveiller, la pensée objective doit ironiser ».

 

Remarquons au passage que ces propositions définissent aussi la démarche en didactique des sciences à l’école primaire, enseignée à l’IUFM.

Toutes autres sont les conceptions immédiates à propos du feu notamment. Celles-ci sont gouvernées par l’imagination.

 

« La séduction première est si définitive qu’elle déforme encore les esprits les plus droits et qu’elle ramène toujours au bercail poétique, où les rêveries remplacent la pensée, où les poèmes cachent les théorèmes ».

 

Pour Bachelard, ces rêveries ont assez de substance pour que le chercheur en fasse aussi la théorie, qu’il en reconstruise la cohérence, par une méthode qu’il appelle lui aussi une « psychanalyse », mais sans référence à la théorie de Freud. « Ce problème nous paraît si directement psychologique que nous n’hésitons pas à parler d’une psychanalyse du feu. ». La distinction avec la théorie freudienne (que Bachelard n’ignore cependant pas) est importante. Chez Bachelard, le point de départ n’est pas le rêve nocturne, qui peut révéler pour l’analyste, un traumatisme ancien, singulier vécu par une individu, mais la rêverie éveillée, qui nous relie à toute l’humanité, et qui est tendanciellement universelle. Cette idée d’une universelle culture des images rapproche d’ailleurs Bachelard moins de Freud que du contemporain, ami et rival de ce dernier : Carl.Gustav Jung (1875-1961). En ce sens, Bachelard écrit dans un autre ouvrage (La poétique de l’espace) que « l’image n’a pas de passé ». Par la rêverie, le rêveur y accède immédiatement : pas besoin de cure individuelle, pas besoin non plus d’une somme érudite de savoirs acquis. Il y a ainsi dans cette pensée de Bachelard, de quoi nourrir nos lectures de littérature (de jeunesse), dont la poésie fait partie.

 

Si ma lecture des Doigts rouges a pu susciter quelque doute ou malaise, cette piste est peut-être moins risquée, et tout aussi riche en découvertes. Mais écoutons encore Bachelard :

 

 « Précisément, un des avantages de la psychanalyse de la connaissance objective que nous proposons nous paraît être l’examen d’une zone moins profonde que celle où se déroulent les instincts primitifs ; et c’est parce que cette zone est intermédiaire qu’elle a une action déterminante pour la pensée claire, pour la pensée scientifique (…) Il y a en l’homme une véritable volonté d’intellectualité ».

 

 

Les contenus de la psychanalyse du feu :

application au conte d’Andersen

 

Le complexe d’Empédocle

 

Le second chapitre du petit ouvrage de Bachelard est consacré au « complexe d’Empédocle ». La légende raconte que ce philosophe « pré-socratique » fut à ce point passionné par l’étude du feu jailli de l’Etna, qu’il s’y jeta, laissant toutefois au bord du cratère ses sandales, comme preuves de son passage. Voilà pour Bachelard une première constante de la rêverie devant le feu :

 

« elle amplifie le destin humain ; elle relie le petit au grand, le foyer au volcan, la vie d’une bûche et la vie d’un monde. L’être fasciné entend l’appel du bûcher. Pour lui la destruction est plus qu’un changement, c’est un renouvellement. Cette rêverie très spéciale et pourtant très générale détermine un véritable complexe où s’unissent l’amour et le respect du feu, l’instinct de vivre et l’instinct de mourir ».

 

Le rapprochement avec le conte d’Andersen est plus que tentant. En effet, tout y est : le geste quasi suicidaire de gaspiller ces allumettes une à une, geste de mort et de nouvelle naissance tout en même temps, et la rêverie amplificatrice, notamment dans ce passage :

 

« Elle en alluma encore une. Alors elle se trouva sous le plus splendide arbre de Noël : il était encore plus grand et plus décoré que celui qu’elle avait vu, par la porte vitrée, ce Noël-là, chez le riche marchand. Mille bougies brûlaient sur les branches vertes, et des images bariolées comme celles qui décorent les devantures des boutiques baissaient les regards sur elle. La petite tendit les deux mains… et l’allumette s’éteignit. Les nombreuses bougies de Noël montaient de plus en plus haut, elle vit que c’étaient maintenant les claires étoiles, l’une d’elles tomba en traçant une longue raie de feu dans le ciel. ».

 

Et cette petite fille qui appelle sa grand-mère, ange tutélaire, pour qu’elle l’emporte « bien haut, bien haut », est sans aucun doute possible, une sœur d’Empédocle. Il s’agit alors d’un feu qui illumine et qui purifie. Dans l’imaginaire cette fonction purificatrice (rappelons qu’en grec, le feu se dit « pur ») est à rapprocher de la neige, et le neige est un élément important du conte. C’est le « régime diurne » de l’image, expression que j’emprunte à Gilbert Durand, continuateur de Bachelard.

 

Pour notre formation en littérature de jeunesse, cette méthode, qui nous invite à repérer ainsi des constellations d’images, pourrait se révéleer utile : nous avons là de quoi composer des « réseaux » autrement que par une simple opération de « dominos » en associant des mots ou des thèmes, comme il est d’usage dans certaines démarches didactiques. C’est par là que l’on pourrait rapprocher, par exemple, le conte d’Andersen, d’un album  assez différent : L’homme qui allumait les étoiles, de Claude Clément, illustré par John Howe (Casterman). Pour ne pas allonger cette fiche, je vous laisse vérifier mon hypothèse à l’occasion.

 

Le complexe de Novalis

 

La rêverie de Bachelard à partir du feu se développe dans une seconde direction. C’est encore un questionnement d’historien des sciences qui relance le débat. Une explication rationalise soutient que les premiers hommes ont produit le feu en frottant l’un contre l’autre deux morceaux de bois secs. Mais comment l’idée leur en est-elle venue ?  En effet on ne voit pas bien quel phénomène naturel a pu fournir aux hommes préhistoriques des occasions d’observation assez significatives pour mettre au point la technique du briquet… Et voici la thèse audacieuse de Bachelard :

 

« … une explication psychanalytique, pour aventureuse qu’elle semble, doit finalement être l’explication psychologique véritable. En premier lieu, il faut reconnaître que le frottement est une expérience fortement sexualisée. On n’aura aucune peine à s’en convaincre en parcourant les documents psychologiques réunis par la psychanalyse classique. En second lieu, si l’on veut bien systématiser les indications d’une psychanalyse spéciale des impressions calorigènes, on va se convaincre que l’essai objectif de produire le feu par le frottement est suggéré par des expériences tout à fait intimes. En tous cas c’est de ce côté que le circuit est le plus court entre le phénomène du feu et sa reproduction. L’amour est la première hypothèse scientifique pour la reproduction objective du feu. Prométhée est un amant vigoureux plutôt qu’un philosophe intelligent, et la vengeance des dieux est une vengeance de jaloux. » (p.51).

 

La paléontologie tirera peut-être un jour cette question au clair, en partant d’autres éléments que la psychanalyse au sens de Bachelard, mais la conjonction du feu et de la symbolique amoureuse relève quant à elle de la stricte évidence, et le rapprochement du frottement et de l’amour est une meilleure inspiration pour le poète que… la thermodynamique ! A propos de la caresse, Bachelard écrit qu’elle éclaire d’une « lumière intime ». Et il fait cette remarque que tous les amants pourront méditer : « L’être caressé rayonne de bonheur. La caresse n’est rien d’autre que le frottement symbolisé, idéalisé. ». Recherchant un nom propre pour identifier ce nouveau complexe, comme principe unificateur d’images dispersées, Bachelard choisit celui du poète romantique allemand Novalis. Mais lisons-le dans le  texte :

 

« Le complexe de Novalis synthétiserait alors l’impulsion vers le feu provoquée par le frottement, le besoin d’une chaleur partagée. Cette impulsion reconstituerait, dans sa primitivité exacte, la conquête préhistorique du feu. Le complexe de Novalis est caractérisé par une conscience de la chaleur intime primant toujours une science toute visuelle de la lumière. Il est fondé sur une satisfaction du sens thermique et sur la conscience profonde du bonheur calorifique. La chaleur est un bien, une possession. Il faut la garder jalousement et n’en faire don qu’à un être élu qui mérite une communion, une fusion réciproque. La lumière joue et rit à la surface des choses, mais seule la chaleur pénètre (…) Ce besoin de pénétrer, d’aller à l’intérieur des choses, à l’intérieur des êtres, est une séduction de l’intuition de la chaleur intime. Où l’œil ne va pas, ou la main n’entre pas, la chaleur s’insinue. Cette communion par le dedans, cette sympathie thermique, trouvera, chez Novalis, son symbole dans la descente au creux de la montagne, dans la grotte et la mine. C’est là que la chaleur se diffuse et s’égalise, qu’elle s’estompe comme le contour d’un rêve (…) Novalis a rêvé la chaude intimité terrestre comme d’autres rêvent la froide et splendide expansion du ciel. Pour lui, le mineur est un « astrologue renversé », Novalis vit d’une chaleur concentrée plus que d’une irradiation lumineuse… » (p.76).

 

Ce prolongement de la psychanalyse du feu éclaire un autre pan du conte « La petite fille aux allumettes ». D’abord les scènes que la flamme des allumettes frottées illumine, où le feu procure non seulement lumière, mais chaleur bienfaisante, irradiant d’un foyer interne, dans des espaces clos, intimes : « un grand poêle de fer aux boules et au tuyau de laiton étincelant », où « le feu brûlait délicieusement, chauffait si bien », ensuite cette « salle où la table était mise, couverte d’une nappe d’un blanc éclatant, de fine porcelaine » et cette « oie rôtie, facie de pruneaux et de pommes » exhalant « un fumet délicieux »… L’insistance de la rêverie du feu sur le thème de la nourriture, ici d’une nourriture de fête montre bien à quel point l’imaginaire du feu est bien au-delà de son approche matérialiste et utilitaire. Et enfin la montée au ciel sur les bras de la grand-mère. C’est ici que l’image montre sa profondeur, qui la fait s’échapper des contraintes du plat réalisme. Cette montée est une descente, comme le suggère chez Novalis le mineur « astrologue renversé » : réunion des contraires, comme le suggère la parole de la grand-mère : « Quand une étoile tombe, c’est qu’une âme monte vers Dieu ». G.Durand rattache au « régime nocturne » de l’image cette seconde orientation de la psychanalyse du feu.

 

Quelles pistes pour un travail avec les élèves ?

 

-   En nous mettant à l’école de Bachelard, nous voyons que le conte constitue une totalité. Il y a certes une trame narrative, mais c’est une lecture « tabulaire » qui va du début vers la fin, mais revient de la fin vers le début, qui permet de l’apprécier vraiment. Un tel récit se lit comme un poème, plutôt que comme une histoire à rebondissements. De ce fait, j’aurais de la réticence à le débiter en tranches, en demandant aux enfants à chaque pause d’imaginer la suite. Je créerais plutôt des conditions pour que la lecture puisse être faite d’un seul tenant, quitte à faire retour sur certains passages. La modalité d’une lecture à haute voix du texte intégral me semble ici pertinente.

-   Mais pour entrer dans un texte aussi fort, il faut une préparation. Au cycle 3, le récit pourrait être introduit par un débat sur l’actualité et les situations de grande pauvreté que la conjoncture économique met au premier plan. Une première entrée par un article de presse, comme j’ai pu le proposer en d’autres occasions pourrait ici être essayée. Il ne s’agit pas de s’appesantir au CM sur toute la misère du monde, mais la « dure réalité » ne peut pas être totalement absente de la vie de la classe. Dans ce cas, le conte d’Andersen peut être lu, débattu, et interprété, pourquoi pas comme « une fiction réparatrice »…

-   Le récit peut aussi être utilisé comme un réservoir d’images dans un parcours de lecture-écriture de poésie. Ce serait une erreur de réduire cette dernière aux textes dit poétiques (en métrique traditionnelle ou en style plus contemporain). La poésie traverse les types d’écrit et les genres. « La petite fille aux allumettes » pourrait entrer ainsi dans un réseau de fragments musicaux (L’oiseau de feu de Stravinsky, par exemple parmi des dizaines de possibilités) ou picturaux (des tableaux de Georges de la Tour, par exemple)…

-   Rien n’empêche de construire des réseaux plus habituels, par exemple en rassemblant diverses adaptations du conte. J’en ai regardé de près deux, qui sont fort différentes : une version illustrée par Georges Lemoine, La petite marchande d’allumettes (Nathan 1999), où les illustrations situent le conte dans l’enfer de Sarajevo encerclée au cours des années 92-95, les légendes de ces images étant empruntées à un carnet de guerre. Et une réécriture du conte, sous le titre « Allumette » par Tomi Ungerer, fable humoristique qui brocarde la société de consommation, mais au prix d’une dégradation de l’imaginaire qui fait la susbtance du conte d’Andersen. A propos des adaptations, vous pouvez jeter un coup d’œil sur une fiche réalisée pour les PE1 pour l’épreuve de grammaire. La comparaison de fragments de traduction de cinq versions différentes (j’ai choisi le début) permet de mesurer les distorsions entraînées par les traductions, et de faire un travail d’observation réfléchie de la langue. Pourquoi ne pas essayer de faire (à échelle plus réduite) une telle comparaison avec un CM2 pendant le R4 par exemple ?

 

Bachelard, maître de l’enseignant de maternelle ?

 

-   Et la maternelle ? Je ne vois pas trop comment on pourrait lire ce récit à des enfants si petits, même en « lecture offerte » et en GS. Par contre, pour faire entrer ces enfants petits dans la culture de l’imaginaire, il faut se mettre à l’école de Bachelard… Pour l’enfant petit, cette entrée dans la culture ne peut passer que par le « sensible » médiatisé par les mots, et par les « histoires » racontées par les adultes : mythes, fables, chansons, comptines, hors de tout projet didactique systématique (il y a du temps pour cela après la maternelle)… Que d’occasions pour des dialogues en profondeur sont fournies en maternelle, par les activités quotidiennes, et pour commencer par les temps réputés morts, le goûter par exemple, trop souvent vécu comme un intermède, où les enfants mangent leur choco-point-à-la-ligne, pendant que l’ATSEM nettoie et range … et que le/la stagiaire souffle un peu (c’est bien compréhensible). Et pourtant c’est à ces moments-là que l’imaginaire pourrait s’inviter à la table. Voici une dernière citation de la Psychanalyse du feu. Gaston Bachelard raconte un souvenir d’enfance ( p.38) :

 

« Un jour, enfant coléreux et pressé, je jetai à pleine louchée ma soupe aux dents de la crémaillère : « mange, cramaille, mange cramaille ! » Mais les jours de ma gentillesse, on apportait le gaufrier. Il écrasait de son rectangle le feu d’épines, rouge comme le dard des glaïeuls. Et déjà la gaufre était dans mon tablier, plus chaude aux doigts qu’aux lèvres. Alors oui, je mangeais du feu, je mangeais son or, son odeur et jusqu’à son pétillement tandis que la gaufre brûlante craquait sous mes dents. Et c’est toujours ainsi, par une sorte de plaisir de luxe, comme dessert, que le feu prouve son humanité. Il ne se borne pas à cuire, il croustille. Il dore la galette. Il matérialise la fête des hommes. Aussi haut qu’on puisse remonter, la valeur gastronomique prime la valeur alimentaire, et c’est dans la joie et non pas dans la peine que l’homme a trouvé son esprit. La conquête du superflu donne une excitation spirituelle plus grande que la conquête du nécessaire. L’homme est une création du désir, non pas une création du besoin. »