Option « littérature de jeunesse »

Contexte : cours « magistral » - option littérature de jeunesse – 16 novembre 2005 / jmm

L’âge d’or de la littérature de jeunesse

Plan de ce cours :

Introduction

Caractères historiques de la littérature de jeunesse

Quelques auteurs incontournables

-          Perrault

-          Les frères Grimm

-          La Fontaine

-          Daniel De Foe

-          La comtesse de Ségur

-          Jules Verne

-          Hector Malot

En Europe et dans le monde

Du côté des images

Conclusion

Bibliographie

 

Introduction

La chronologie de L’histoire de la littérature en France, de François Caradec commence au XIII° siècle avec le Roman de Renart, et se termine en 1977 avec Gustave Verbeek : Dessus Dessous, édité par Folio Gallimard.

Et voilà déjà un piège : il s’agit d’une bande dessinée[1], dont l’auteur est un américain né à Nagasaki en 1867, et + à New York en 1937. Son œuvre paraît de 1903 à 1905, dans le New Herald Tribune, donc un grand quotidien, le même qui publie « Little nemo ».  Alors LJ ?

Une double difficulté guette l’historien. D’une part, comment connaître la date des éditions originales ? D’autre part, certaines œuvres ont d’abord été considérées comme de la littérature « pour adultes » avant de passer du côté de la LJ (Perrault, La Fontaine). Et on a connu le cas inverse (Verne, peut-être Caroll)

 Le but de ce « cours magistral » est d’abord de refaire le point sur des auteurs du « patrimoine », dont nous connaissons en général les noms, sans les avoir vraiment lus, ou que nous avons peut-être oubliés.

Ensuite de faire apparaître le caractère problématique, et passionnant justement pour cela, de la « littérature enfantine », ou, comme on dit depuis peu (1980 ?) la « littérature de jeunesse ».

La LJ connaît un âge d’or : le XIX° siècle, mais elle naît bien avant : au XVII° au moins, et des œuvres très importantes paraissent au XVIII°s. Si je me suis beaucoup servi de l’ouvrage de Caradec, j’ai aussi utilisé d’autres ressources. Par exemple l’article littérature de jeunesse par Marc Soriano, dans l’Encyclopedia Universalis. Et différents articles, publiés sous la direction de Roger Chartier. Cette autre source équilibre à mon avis l’apport de Caradec par une approche « matérialiste » de la LJ. Entre en effet aussi dans cette notion des éléments très matériels, comme l’évolution des techniques d’impression, la diffusion des livres, et les progrès de l’alphabétisation.

Autre aspect, que Caradec corrige en partie, mais seulement en partie, puisqu’il écrit une histoire de la littérature enfantine « en France » : la littérature de jeunesse est un phénomène européen… américain… japonais… et peut-être : mondial. C’est un domaine où l’ethnocentrisme est particulièrement déplacé ! En France, où la littérature de jeunesse a toujours eu des difficultés à se faire une place, probablement parce que la grande Littérature dont nous sommes très fiers lui faisait de l’ombre, il existe peu de travaux de critique scientifique. Par contre, nous avons une multitude d’outils, de revues, de catalogues avec titres commentés. S’ils permettent de se repérer dans un univers où paraissent à peu près 5000 nouveautés par an, c’est plus difficile d’avoir du recul et une vraie vue d’ensemble.

 

Caractères historiques de la littérature de jeunesse 

a)                      c’est une littérature prescrite : les consommateurs ne sont pas les acheteurs

· les adultes prescripteurs poursuivent des objectifs éducatifs, de plusieurs manières : œuvres écrites « spécialement » pour les enfants ; ou « adaptations » : les adultes « filtrent » ce qui convient, et ce filtrage concerne, paradoxalement, aussi, et même surtout, des auteurs qui ont écrit « spécialement » (Perrault, De Foe, Ségur, etc)

b)                      le secteur s’est toujours bien porté économiquement, grâce à cette fonction prescriptive : les livres sont le plus souvent offerts en cadeau, d’où l’importance de l’emballage, pour le meilleur et pour le pire…

c)                      la LJ, dès le XIX°siècle s’est développée comme une industrie, dans un contexte de communication de masse. La LJ fait partie des médias, et l’illusion serait de considérer qu’elle existe « contre » ces derniers…

d)                     La LJ est entrée très tôt dans le projet scolaire. Ceci  ne date pas d’aujourd’hui. Elle se développe en même temps que les progrès de l’alphabétisation. Un coup d’accélérateur est donné par la  loi Guizot (1830), qui  consacre la liberté de l’enseignement primaire, ce qui va créer une demande de lecture (l’Eglise n’a plus de monopole, donc concurrence = émulation) ; mais cette « rage de lire » (« Lesewut » comme ont dit en Allemagne à cette époque) commence dès le XVIII° siècle.

 

Quelques auteurs et œuvres incontournables.

 

1.         Perrault et Grimm

Charles Perrault

1628-1703

illustre le problème des destinataires de la LJ et de sa réception. Haut fonctionnaire de la fin du Régime de Louis XIV, il se situe dans les débats intellectuels de l’époque dans le camp des « modernes ».

Dans ce contexte, il publie à part deux contes : Grisélidis et Peau d’Ane, qui ne sont pas a priori des textes pour enfants…

Surtout pas Grisélidis (1691), qui raconte l’histoire d’une femme fidèle jusqu’à l’absurde avec un mari volage, contre Boileau, qui, dans le camp des Anciens publie une Satire X contre les femmes…

Mais les contes les plus connus (en prose), regroupés sous le titre : « Histoires ou contes du temps passé » sont anonymes, et le privilège d’imprimer est accordé au « sieur Darmancour » qui est son fils aîné Pierre âgé de 19 ans en 1696. Ainsi ce texte, que l’on  considère souvent en France comme l’acte de baptême de la littérature enfantine, est problématique, tant en ce qui concerne son auteur que le public.

Problématique aussi son rapport avec des traditions orales. S’il est bien évident que Perrault n’invente pas, son texte est une construction littéraire élaborée, qui joue des interactions de formes orales et des formes écrites afin de produire des effets.

Ex : dans Le petit Chaperon rouge, des expressions comme « Tire la bobinette et la chevillette cherra » étaient perçues dès l’époque de Perrault comme typiquement campagnardes , orales, et sans doute déjà archaïsantes.

Dans une version manuscrite de 1695 (Contes de ma mère Loye), quand le loup du même conte dit « C’est pour te manger », le texte ajoute en marge : « On prononce ces mots d’une voix forte pour faire peur à l’enfant comme si le loup l’allait manger ». La Préface de ce même recueil évoque la « pénétration de ceux qui les écoutent ». On pourrait y voir une preuve irréfutable de la destination du conte : il s’adresse à des enfants. Mais dans l’édition de 1697 (avec un autre titre : Histoires ou contes du temps passé, suivies de moralités) cette mention disparaît. Et la phrase de la Préface est réécrite : « ceux qui les écoutent » est remplacé par «ceux qui les lisent ». Pour achever de rendre cette question complexe, la Préface de cette édition de 1697, si elle est signée de l’ »enfant » Pierre Darmancour, s’adresse à Mademoiselle (Elisabeth Charlotte d’Orléans)

Soriano propose un solution de compromis. Perrault aurait bien écrit ces contes en collaboration avec son fils, pour des enfants, mais aussi pour les dames de la cour, et cette double destination correspondrait à deux niveaux du texte : le récit en prose pour les enfants, les moralités, en vers, seraient destinées au lecteur adulte.

Par la suite l’œuvre de Perrault fait l’objet d’une multitudes d’adaptations, en général commandées par la bienséance, la conception que les générations de prescripteurs se font des capacités de lecture des enfants… et les stratégies commerciales de éditeurs,

Ces atteintes au texte ont suscité des débats passionnés.

Un exemple célèbre :

La fée Marraine donne à Cendrillon « une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde ».

Littré (auteur d’un important dictionnaire de langue en 1877) considère que c’est une erreur, et qu’il faut lire « vair » (= fourrure). Perrault s’est-il trompé ? ou l’unde ses calligraphes, éditeurs-libraires ? Fallait-il corriger ? Ne vaut-il pas mieux laisser les enfants (et les lecteurs adultes)  imaginer que ce sont des pantoufles en verre filé ? Cette  « erreur » ne fait que renforcer la magie du texte…

Le XIX° siècle va magnifier les contes de Perrault dans de splendides éditions illustrées (exemple : Gustave Doré, édition Hetzel, Noël 1861). Notons que dans cette récupération, le problème des destinataires disparaît : le frontispice indique par sa mise en scène de la lecture en famille, que l’ouvrage fait partie de la bibliothèque enfantine. Celle-ci naît donc pour de bon au XIX° siècle, dans les faits, c’est-à-dire dans les catalogues des éditeurs.

La légitimité de la littérature de jeunesse, comme objet conceptuel, suscitant un enseignement et des ouvrages critiques est encore plus tardive. Caradec fait observer qu’elle ne fait son entrée dans l’Encyclopédie de la Pléiade (Histoire générale de la littérature) qu’en 1958, et sous la rubrique : « littérature marginale ».

Les frères Grimm

Au moins aussi importants que Perrault, mais nettement postérieurs.

Jacob (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859) sont des auteurs du XIX°siècle ; pour eux, il s’agit moins de faire œuvre d’écrivains comme Perrault que de faire un travail ethnographique de rassemblement de contes populaires, qui paraissent en 1812, sous le titre « Kinder-und Hausmärchen »…

Des  contes des Grimm reprennent des contes de Perrault (mais version toujours en prose) :  Cendrillon, La belle au bois dormant (Dornröschen).

Se pose aussi pour eux la question des destinataires. Leur recueil, qui ne paraît pas « spécialement » pour les enfants, rencontre un fort succès, non prévu, auprès des prescripteurs,

mais les frères Grimm le payent : ils doivent retirer de l’édition de 1819 les contes jugés trop cruels, et ils subissent par la suite jusqu’à aujourd’hui tellement d’amputations que l’original pourrait sembler perdu.

Pour les retrouver intacts et savamment commentés, voir l’édition Folio, établie et préfacée par Marthe Robert.

Sur le plan idéologique, l’horizon n’est plus le même qu’aux temps de Perrault. Ces derniers étaient dans l’orbite pédagogique, ou du moins « éducative ». L’entreprise des frères Grimm est « philologique » et politique : elle a partie liée avec le réveil des nationalités.

Elle inspire le romantisme allemand, et son influence se fait sentir encore au XX° siècle dans des œuvres capitales comme celles de Kafka et de Brecht.

Avec des enfants, il n’est peut-être pas inutile de faire des mises au point historiques à propos de l’origine des contes… sinon le cinéma américain le fera à notre place, à grand renfort d’effets spéciaux. Voir le film « Les frères Grimm » sorti le 5 octobre, qui fait de Jacob et de Wilhelm des personnages d’une fiction abracadabrante !

2.         La Fontaine

Les Fables sont dédiées :

-                   livre I à 6 à un enfant de 6 ans : Louis,  dauphin de France

-                   livre XII à un autre Louis de 12 ans, duc de Bourgogne, élève de Fénelon

mais les livres VII à XI le sont à Mme de Montespan, favorite de Louis XIV(1678-79)

« La raison du plus fort est toujours la meilleure » est une « morale » mais pas une moralité !

d’où le procès que fait Rousseau à La Fontaine, auteur pernicieux (voir plus loin), et le jugement moderne d’Isabelle Jan[2] :

« Un fable de La Fontaine est un poème objet et sa perception globale suppose un grand raffinement… » (donc pas question de proposer des fables de La Fontaine à des enfants)

discutable pour Caradec : on aurait tort de priver les enfants d’aujourd’hui de La Fontaine, car 1) ils ne sont pas idiots, nonobstant Rousseau 2) ils adorent les histoires d’animaux, ce qui est une constante de la LJ la plus contemporaine.

Soriano : « le courant animalier correspond aux besoins fondamentaux de l’enfance. Si  nous parvenons à le faire réellement adopter par notre jeunesse, ce qui est possible, ce serait pour nous un moyen de la rendre exigeante, d’affiner son goût et de développer son esprit critique ».

En admettant que La Fontaine n’ait pas écrit « spécialement » pour les enfants, ce serait un cas de récupération de l’œuvre par les enfants, et contre les adultes prescripteurs trop bien intentionnés, et les pédagogues.

Cette vision de Caradec est peut-être un peu idéaliste. Pour légitimer La Fontaine auprès d’un public enfantin, sont intervenus aussi les éditeurs du XIX° siècle, avec leurs illustrateurs, pour lesquels l’univers animalier de La Fontaine était un domaine de choix pour l’exercice de leurs talents… et l’émerveillement des enfants. Mais sur le fond l’analyse touche un point important : les histoires d’animaux passionnent les enfants. Ceci relève de l’évidence… reste à se demander pourquoi (objet d’un autre cours ?)

Les fables de La Fontaine figurent en très bonne place dans la sélection (2) du document d’accompagnement, avec 9 références d’éditions illustrées (de Rabier à Chagall) :

« On comprendra la nécessité d’organiser un parcours dans les illustrations des fables depuis Gustave Doré, Benjamin Rabier, Armand Rapeno, en passant par Chagall et les illustrateurs du livre de jeunesse contemporain, susceptible d’étayer les interprétations des textes, en les situant dans des contextes différents suscitées par les mises en image… » (p.49)

Un autre album où les illustrations suscitent des interprétations est l’œuvre du japonais Anno, à partir des fables d’Esope…

3.         Daniel De Foe

Contrairement aux Fables, Robinson Crusoë est absent de la liste officielle, mais incontournable.

Les anglais sont des pionniers en LJ : Tommy Thumb’s Pretty Son Book (1744) et Top Book of All (1760), sont des recueils de « rhymes » regroupés par l’éditeur Cooper ; les contes sont publiés par le libraire John Newbery « À l’enseigne de la Bible et du Soleil », qui lance la première collection explicitement destinée à l’enfance, celle des chapbooks (précisé par Soriano dans l’EU)

Le roman paraît en Angleterrre en 1719, et est immédiatement traduit en français en 1720, sous un titre interminable :

« La vie et les aventures surprenantes de Robinson Crusoë, contenant entre autres évenéments le séjour qu’il a fait pendant 28 ans dans une île déserte, située sur la côte de l’Amérique, près l’embouchure de la rivière Orénoque. Le tout écrit par lui-même. »

Tout est fait dans ce roman pour décourager la lecture enfantine : plus de 400 pages, et une somme phénoménale de détails… le roman est aussi un document sur les arts mécaniques, la navigation, le commerce, la botanique, etc… On peut le télécharger sur le serveur Gallica de la BNF (mais ça prend du temps, même avec l’ADSL)

Or c’est peut-être cet ancrage dans la réalité qui intéresse les enfants, contre les éditeurs pirates, qui au fil des éditions, ont adapté en ne retenant que la trame narrative…

Soriano : « la présence obsédante du quotidien fait que Robinson est le premier roman moderne, le premier qui permette de rêver sans qu’on n’ait à quitter la réalité d’un pas… » On aura la même problématique à propos de Jules Verne (faut-il priver les lecteurs enfants des listes de poissons dans 20 000 lieues sous les mers ?)

Mais le Robinson est surtout un roman qui initie un mythe : l’île déserte, et les aventures « initiatiques » qu’elle permet. Il y a des « robinsonnades » dès le XIX° siècle :

-                   des sous-produits (Caradec) : Le Robinson suisse (Wyss, 1913)

-                   mais aussi des œuvres importantes : Verne, L’Île mystérieuse, et Stevenson, l’Ile au trésor (1882, traduit dès 1883)

et une série de « reprises contemporaines, et pas seulement dans la LJ (Golding, Sa Majesté des mouches, Prix Nobel de Littérature ; Tournier : Vendredi ou les limbes du Pacifique, avec un auto-adaptation pour la jeunesse, pillé par les auteurs de manuels de collège des années 80-90 : Vendredi ou la vie sauvage.

En LJ proprement dite on peut citer la sélection faite par Anne Leclaire-Halté :

-   CLIFFORD Eth, Les naufragés du Moonracker (Flammarion, Castor Poche)

-   JEAN Georges, Ma montagne (L’Ecole des loisirs, médium poche)

-   HOLMAN Félice, Le Robinson du métro (Casterman Travelling)

-   MARSHALL (Vance, James) Dans le grand désert (Gallimard, Folio Junior)

-   MATHIESON (David), L’Oiseau de mer (Flammarion, Castor Poche)

-   PAULSEN (Gary), Prisonnier des grands lacs (Hachette, coll. L’Aventure verte)

-   TOURNIER (Michel), Vendredi ou la vie sauvage (Gallimard, coll. Folio Junior)

lire son article en ligne :

www.aix-mrs.iufm.fr/services/information/ skhole/2004_HS_1/4_Leclaire_Halte.pdf

4. La comtesse de Ségur 

Les auteurs qui précèdent sont devenus des auteurs pour la jeunesse « par accident ». A l’époque suivante, on découvre un  phénomène éditorial plus proche de notre conception actuelle de la littérature de jeunesse. Mais il faut se dire aussi que le monde a changé. Au milieu du XIX° siècle, il y a un marché de l’édition de jeunesse, entraîné par l’élévation du niveau de vie, au moins dans les couches bourgeoises, entraînant une demande éducative forte. Parallèlement les éditeurs ne sont plus des « libraires » comme aux siècles précédents, mais de petits industriels…

Le groupe 4 en option LJ a plusieurs fois cité cet auteur parmi les lectures d’enfance. Avec Sophie Rostopchine, épouse du comte de Ségur, on découvre un auteur femme, qui fait preuve d’un « professionnalisme » moderne (à rapprocher de ce point de vue de Rowling, auteur des Harry Potter), même si la comparaison s’arrête là.

Elle écrit son premier livre en 1856, à 56 ans, alors qu’elle a élevé 8 enfants dont un fils devenu prêtre (grande influence sur elle, elle est pétrie de morale chrétienne, va à la messe et communie tous les jours).

Elle écrit 20 romans, moralisants, mais d’un style très vivant (voir la façon dont elle conçoit un dialogue).

C’est l’invention du roman pour enfant, à mi chemin entre le conte et la fiction romanesque. Ce sont aussi des textes complices écrits par une grand-mère qui les fait tester par ses petites filles. Les personnages « grandissent » avec l’âge de ces petits-enfants, et les derniers romans s’adressent à des adolescents.

L’œuvre a été bcp critiquée, notamment par Soriano, parce que réactionnaire : le racisme, le féodalisme, l’ultramontanisme[3], et l’antisémitisme n’en sont pas absents, mais ceci est à mettre autant sur le compte de l’époque. On aura le même problème avec Jules Verne.

Autre aspect moderne de l’œuvre de Mme de Ségur : le marketing. Elle signe en 1855 un contrat d’exclusivité avec la maison Hachette. L’intermédiaire a été probablement le comte de Ségur, qui était … président de la compagnie des chemins de fer de l’Est. Or, Hachette était en pourparler avec lui pour obtenir le monopole de l’exploitation des bibliothèques de gare (le terme désigne à l’époque les lieux de vente, nos modernes Point Presse, et aussi des collections à prix modique).

La LJ dès l’âge d’or fait bien partie des mass médias… Elle l’est, plus que jamais, aujourd’hui !

5.      Jules Verne

Avec Jules Verne, on entre encore plus dans l’époque de la LJ moderne. C’est un écrivain professionnel « pour les jeunes », qui travaille pour un éditeur prestigieux, avec lequel il est lié par un contrat (deux romans par an : épuisant !).

Hetzel a déjà lancé d’autres collections avant 1851 ( 1840, Le nouveau magasin des enfants : y  figurent des fables de La Fontaine, illustrées par Grandville), mais après de gros ennuis avec Napoléon III, il doit s’exiler ; quand il peur revenir, il  lance le « Magasin d’éducation et de récréation », magnifique livres d’étrennes, illustrés par les meilleurs artistes de l’époque (une technologie : la lithographie) ; Verne collabore avec ces derniers, d’où une exceptionnelle réussite du rapport texte-image…

Verne est l’auteur phare, avec ses « Voyages extraordinaires », en 47 volumes, de 1863 à 1910, et sous deux versions

-                   format in-18 d’abord sans illustrations puis illustrés (les meilleurs planches pour le rendu technique)

-                   format in-8° en 47 volumes de luxe, objet de la surenchère des bibliophiles

Le premier : Cinq semaines en ballon : un survol de l’Afrique colonisée… illisible aujourd’hui à l’école, moins pour sa difficulté qu’à cause de l’idéologie… (crainte excessive des enseignants ?)

Il y a beaucoup de raisons de considérer qu’aujourd’hui Verne est illisible par les jeunes lecteurs… mais le fond continue d’être publié par Hachette en Livre de Poche, et aussi dans la collection Garner-Flammarion.

C’ est la même controverse qu’à propos de Robinson Crusoë. Il se pourrait que des enfants ne soient pas si rebutés par les listes de poissons, et par  bien d’autres détails, voire démonstrations scientifiques… En revanche il faut reconnaître que les adaptations de la sphère des productions de masse sont terriblement appauvrissantes, et à mon avis pas vraiment  plus lisibles…

Voir 20 000 lieues sous les mers, dans la collection Belles aventures, illustrées par Van Gol (ed. Cerf volant), en 21 pages, pour 3,90 euros, rayon du SuperU), sans mention de Jules Verne !

Verne est un rêveur, un géographe, qui a un peu voyagé (tout de même bcp pour l’époque), mais qui a surtout rêvé sur des cartes et les planches des dictionnaires encyclopédiques (voir Baudelaire : « l’enfant amoureux de cartes et d’estampes) à une époque où la « géographie » devenue discipline universitaire, entre elle-même dans son âge d’or. Voir dans Cinq semaines en ballon la fin du chapitre initial :

« Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux célèbres voyageurs qui s’étaient illustrés sur la terre d’Afrique. On but à leur santé ou à leur mémoire et par ordre alphabétique, ce qui est très anglais à… ». Suivent plus d’une centaine de noms d’explorateurs, le dernier étant le DR Ferguson, héros fictif du roman !

Le plus extraordinaire chez Verne est qu’il crée du merveilleux en poursuivant jusqu’au bout une logique scientifique, évidemment dans les limites de son époque.

Ce parti-pris d’aller rigoureusement jusqu’au bout de l’exploration du « réel » peut fasciner des enfants (c’est à vérifier)… mais aussi les adultes.

En même temps c’est un écrivain qui maîtrise l’art du suspense. Il écrit à Hetzel à propos de l’Ile mystérieuse, où le personnage de Nemo réapparaît :

« Je ménage avec le plus grand soin l’intérêt dû à la présence ignorée du capitaine Némo dans l’île, de manière à avoir un crescendo réussi, comme des caresses à une jolie femme que l’on veut conduire où vous savez. » (cité par Caradec, p.162)

L’œuvre de Jules Verne a suscité des travaux de critique littéraire majeurs (voir Jean Chesneaux, voir Michel Serres). Avec cet auteur,  on a ainsi le phénomène inverse de celui constaté chez La Fontaine : il écrit pour des jeunes (en tous cas dans une collection explicitement de jeunesse) … et progressivement, c’est les adultes qui seront intéressés !

6.         Hector Malot

Vers 1878, Hetzel, encore,  a fait commande pour le Magasin d’Education à Malot, d’un roman géographique avec un héros accomplissant un tour de France.

Ce sera Sans famille, en deux tomes, pas extraordinaire par son style, bcp moins documenté et didactique que Verne, mais qui sera l’archétype, ultérieurement et en France,  d’un genre : le roman de « l’enfant trouvé ».

Pour la géographie, Malot accomplit très honorablement le contrat, et ajoute même l’Angleterre dans le deuxième tome !

La première phrase est célèbre : « je suis un enfant trouvé » et le mythe a un ancrage littéraire solide déjà à l’époque avec :

En fait le genre n’est pas nouveau en 1877 : au moins depuis 1837, année de Oliver Twist, de Dickens… Dans le domaine français, il faut évoquer Les Misérables (15 ans plus tôt :  l’histoire de Cosette) et le récit de Gaspard Hauser, connu entre autres par un poème de Paul Verlaine (Sagesse) :

     Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
     Qu'est-ce que je fais en ce monde ?
     Ô vous tous, ma peine est profonde :
     Priez pour le pauvre Gaspard !

Malot est un bourgeois qui écrit pour des enfants de la bourgeoisie, en pensant qu’il est bon de les apitoyer sur les enfants des classes pauvres (avec à la clé une morale chrétienne interchangeable avec la morale laïque de Jules Ferry).  Mais l’œuvre finalement dépasse l’écrivain

a)                      par la force du mythe qu’elle véhicule : tous les enfants lecteurs de Sans famille revivent l’angoisse d’être perdus par leurs parents[4] – Poucet ! - et jubilent de les retrouver…il faut quand même lire près de 700 pages pour assister à ces retrouvailles !

b)                      le récit de l’inondation de la mine dans le tome 2 est courageux ; il fait droit à la souffrance des mineurs qui travaillent dans des conditions indignes : Zola n’est pas loin (Germinal paraîtra en 1885)

d’où le succès de ce best seller (et qui le reste !) : plus de deux millions d’exemplaires vendus à ce jour…

Une deuxième raison pour évoquer Malot. Son roman est inséparable d’un « manuel » qui paraît pratiquement en même temps : le Tour de la France par deux enfants, de Augustine Fouillée, née Tuillerie, sous le pseudonyme de G.Bruno. Epouse du philosophe Fouillée, féministe avant la lettre, elle signe d'un pseudo. Le "G" évoque Giordano Bruno, philosophe rationaliste du XVI°siècle, brûlé sur le bûcher. Ce manuel, aujourd'hui disponible en fac-similé, publié aux éditions Belin, devint une sorte de Bible laïque de l'école de la 3° République. En 1900, des rééditions successives avaient porté son tirage à plus de 6 millions d'exemplaires.

 

Regrets … et tentative de rattrapage

 

Sauf les Grimm et De Foe, les gloires du patrimoine que j’ai citées sont franco-françaises (avec nuances s’agissant de Sophie Rostopchine)… or le phénomène est européen, voire mondial !

Et encore, j’ai occulté une série d’auteurs « mineurs », auxquels rend justice Caradec. Par exemple Paul d’Ivoi, concurrent de Jules Verne, auteur des « Cinq sous de Lavarède », dont la lecture a enchanté l’imaginaire de… Jean-Paul Sartre enfant (voir Les Mots)…

Et j’ai cédé en plus à une déformation professionnelle : le professeur de lettres met par sa formation le « texte au centre ». Ce « textocentrisme » est en partie justifié. L’ambition des premiers éditeurs de jeunesse est bien de faire lire…mais l’image est associée au texte dès les contes de Perrault[5]. Elle nécessite un traitement spécifique.

D’où cette tentative de rattrapage dans ces  deux domaines sacrifiés : la dimension internationale et l’image.

La dimension européenne et mondiale de la littérature de jeunesse :

Manquent au tableau précédent des monuments : Andersen (1805-1875), pour le Danemark (156 contes, on peut au moins citer La petite marchande d’allumettes, à rapprocher encore de Cendrillon). Ce sont des « contes » qui se distinguent bien plus par le réalisme social (et même un «naturalisme ») que par le merveilleux…

Selma Lagerlöf (1858-1940) institutrice suédoise, auteur du « Merveilleux voyage de Nils Holgerson à travers la Suède » (1907), littérairement plus réussi que le Tour de France de Augustine T. (mais même ambition didactique et pédagogique)

Le Aventure di Pinocchio de Carlo Collodi (1826-1890) qui paraît en 1883.

En Espagne le Don Quichotte (Cervantès – 1547-1616) n’est pas un roman pour enfant du tout, mais il dès sa parution, il a intéressé des lecteurs jeunes. Personnellement c’est une des lectures d’enfance dont je me souviens, surtout parce que le livre était illustré…

Oubliés par Caradec (mais il écrit une histoire de la LJ française) :

Kipling (1865-1936), prix Nobel de littérature en 1907, point de vue lucide sur la colonisation de l’Inde par les anglais – on est déjà très loin de Cinq semaines en ballon . Il n’écrit pas non plus spécialement pour les jeunes, mais il est « sauvé » par ce lectorat qui n’oublie pas les personnages mythiques du premier et du second livre de la jungle (1894 et 1895). Mowgli est une « robinsonnade » à l’envers, puisque l’enfant sauvage va réintégrer, non sans déchirement, la civilisation…

Et trois autres anglais non moins importants :

-                   Mark Twain (Soriano considère que Huckleberry Finn, paru en 1884 est un des romans les plus complexes et les plus riches de toute la tradition LJ, mais Caradec ne l’évoque pas)

-                   Charles Dickens (très grande influence en France, il réside à Paris, fait connaître et sélectionne les fictions anglaises ; inspire Malot, et Daudet (Le Petit chose). Oliver Twist (1837) a très certainement inspiré Malot. Ce roman ancien vient de faire l’objet d’une nouvelle adaptation au cinéma par Roman Polanski.

-                   Lewis Caroll (1832-1898) (un peu pasteur, un peu photographe, mais surtout professeur de mathématiquess et grand logicien !) – Alice au pays des merveilles paraît en 1863, De l’autre côté du miroir en 1871

Plus proche de nous : JRR Tolkien (1892-1973) The Hobbit, publié en 1937, et traduit en 1969 sous le titre “Bilbo le Hobbit, ou l’histoire d’un aller et retour. 4 millions 750 000 exemplaires étaient vendus en 1967 avant Harry Potter et avant Le Seigneur des Anneaux… Tolkien est un médiéviste érudit et un inventeur d’univers de fiction très cohérent ; sa conception du fantastique est marquée aussi, en filigrane, par l’expérience des deux guerres mondiales.

A noter : la best-sellerisatiion est un phénomène anglo-saxon, qui tend à réduire la fracture très marquée en France entre la littérature de jeunesse pour l’élite et les produits de masse…

Caradec n’évoque pas  les Américains ! Or il faudrait au moins citer :

Fenimore Cooper, Le dernier des Mohicans, 1826 : ancêtre du western, mais déjà, bien avant Verne, cette œuvre développe un thème de la mauvaise conscience du blanc colonisateur. Le héros « Bas-de-cuir » est un blanc élevé dans la tribu des bons Indiens Delaware ; il combat avec eux les Iroquois, violents et cruels, et finit en victime par son alliance avec un peuple primitif, vivant en harmonie avec la nature mais dominé… A rapprocher pour cela de Kipling…

Et plus récent, plus mièvre, mais popularisé par Walt Disney :

James M. Barrie (1860-1937), Peter Pan in Kensington gardens (1907)

L’impasse que je fais sur les littératures arabe, et asiatique est aussi inacceptable qu’irrréparable !

Il faut au moins signaler Les mille et une nuits, dont la vogue s’installe juste après l’époque de Perrault, et un épisode particulièrment connu, publié dans des collections de jeunesse : Aladin ou la lampe merveilleuse.

Et les images ?

La  promotion de l’IMAGE ou le « magasin de récréation et d’éducation»

La fonction de « distraction » est sans doute première auprès des lecteurs et jamais absente de l’esprit des prescripteurs. L’idée est présente chez Rabelais, Montaigne, et Rousseau ne la rejette pas. L’amusement passe par les images. Mais l’éducation est toujours à l’horizon.

Dès  1658, Comenius (1592-1670) réalise un « orbis pictus » (univers peint) destiné à la prime enfance. Dans l’Occident chrétien, et en particulier catholique, l’idée d’associer image et catéchèse est enracinée dans la culture…L’iconographie chrétienne (églises romanes, cathédrales, peinture et sculpture) a eu une fortune immense dans l’art européen.

Cette alliance de l’image, de l’ambition éducative et de la littérature de jeunesse naissante est donc religieusement fondée, voire encensée.

Voir Régis Debray, Vie et mort de l’image, Folio Essais, et son ch.III : « Le génie du christianisme ». Il fait remarquer qu’en France « le meilleur magazine de télévision, ultime refuge d’une morale de l’image est Télérama ». Or Télérama est dans le giron des frères Dominicains (groupe de la Vie catholique, et la maison Fleurus : Fripounet et Marisette, Sylvain et Sylvette, notamment…).

Faut-il s’en étonner : l’autre grand groupe indépendant d’édition de jeunesse est la maison Bayard, anciennement « maison de la Bonne Presse », fondée à la fin du XIX° siècle par les Augustins de l’Assomption…

Cette (fausse) digression permet aussi de dire deux mots de la loi de juillet 1949, dont il est encore fait mention dans les « bons » ouvrages, notamment ceux de l’Ecole des loisirs :

La création de journaux donnant, comme avant la guerre, la vedette à des séries achetées aux États-Unis (notamment les hebdomadaires Tarzan, en 1946, et Donald, en 1947) provoque la colère des organisations professionnelles françaises de dessinateurs. Leurs protestations, conjuguées à celles des ligues de moralité issues de milieux catholiques ou laïques, ainsi qu’à l’antiaméricanisme du Parti communiste, et à la méfiance qu’éprouvent les éducateurs à l’égard de la bande dessinée, sont à l’origine de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. En menaçant de saisie toute œuvre faisant place (même une sous forme bénigne) à la violence ou à la sexualité, celle-ci va peser pendant vingt ans sur ce mode d’expression : les quelques éditeurs qui continuent à publier des séries d’origine étrangère doivent les édulcorer (des retoucheurs effacent les revolvers et rallongent les jupes), et demandent à leurs auteurs français de s’autocensurer (extrait de l’Encyclopedia Universalis, version 8 électronique)

 Les collections lancées par Hetzel au XIX°siècle tablent sur les gravures autant que sur les textes. Le « Nouveau magasin des enfants »compte 18 tomes en 20 volumes de 1843 à 1857, et l’éditeur fait appel à des illustrateurs tout aussi prestigieux que les écrivains : Grandville, Gavarni, Bertall. Par la suite, après son exil pour raisons politiques, il change sa conception, en proposant une collection magnifique, mais chère : le Magasin d’éducation et de récréation. Caradec cite longuement la verte réponse que lui attira Proud’hon, suite à l’envoi par Hetzel d’un exemplaire des Contes de Perrault illustrés par Doré. En fait l’éditeur applique la stratégie du cadeau. Ses beaux livres sont des « livres d’étrennes ». Il s’agit là d’une dimension constante de la LJ. Mais l’image a tout à gagner dans ces investissement économique : si les gravures des Jules Verne sont si belles, c’est qu’elles sont dues aux meilleurs illustrateurs de l’époque, qui utilisent des technologies avancées, et qui travaillent en étroite collaboration avec Verne…

Aujourd’hui, les Histoires pressées de B.Friot sont vendues en coffret, avec le concours de 37 illustrateurs. Les salons de Livre sont des temps forts de rencontre… et de marketing, et ce n’est pas tout à fait par hasard si des salons se tiennent souvent à l’approche des fêtes (Montreuil, Colmar).

La récréation fait donc travailler le commerce, mais elle ouvre la voie, aussi, à l’image. Toute une histoire des rapports du texte et de l’image reste à explorer, mais nécessite d’autres compétences :  on sort d’une approche strictement littéraire.

En reprenant la trame historique 

Dès le XVII° siècle les illustrations sont associées aux livres pour enfants. On appelait « bibliothèque bleue » à cette époque de petits livres distribués par les colporteurs à couverture bleue, qui ont diffusé très tôt, dans le milieu populaire les contes de Perrault. D’où l’expression « des contes bleus », synonymes de sornettes. Paradoxalement, ces illustrations illustrent souvent le thème de la lecture (voir la couverture de l’ouvrage « Histoires de la lecture » dirigé par Roger Chartier.

En 1796 Pellerin commence à imprimer à Epinal ses célèbres images, avec l’idée de placer un texte sous la vignette (première idée de la bande dessinée).

Sur les illustrations des contes de Perrault, notamment sur les « frontispices », il existe des études passionnantes comme celles de Louis Marin.

Dans le domaine germanique, les aventures du Struwelpeter (Pierre l’Ebouriffé) paraissent dès 1845, et peuvent être tenues pour l’ancêtre des livres d’images pour enfants. C’est l’œuvre d’un médecin de Francfort : Heinrich Hoffmann sous le titre « Lustige Geschichte und drollige Bilder » et en sous-titre « für Kinder von drei bis sechs Jahren ». De notre point de vue actuel, ces récits sont d’une violence terrible, qui racontent pour la plupart des histoires d’enfants punis. Mais l’iconographie y est déjà aussi importante que le texte.

Un autre précurseur est Rodolphe Töppfer graphiste genevois, auteur des Voyages en zig zag, qui peuvent être téléchargés sur le serveur Gallica. C’est aussi un théoricien, comme le montre ce passage de ses « Essais de physognomonie » :

« L’on peut écrire des histoires avec des chapitres, des lignes, des mots : c’est de la littérature proprement dite. L’on peut écrire des histoires avec des successions de scènes représentées graphiquement : c’est de la littérature en estampes. L’on peut aussi faire ni l’un ni l’autre, et c’est quelquefois le mieux. »

Ceux qui feront « ni l’un ni l’autre » vont aboutir aux premières bandes dessinées. Celles-ci doivent tout autant, sinon plus, aux « comics » américains. Mais les noms de créateurs français, et surtout leurs personnages, font partie du patrimoine. Citons, avec Caradec :

-   Christophe (pseudo de Georges Colomb, professeur de sciences naturelles, créateur du Sapeur Camember, de la Famille Fenouillard, du savant Cosinus, des Malices de Plick et Plock, entre 1890 et 1904

-   Bécassine, qui vient d’être commémorée par un timbre poste, est une série qui paraît dans un hebdomadaire pour les filles : la Semaine de Suzette

-   Alain Saint-Ogan est l’auteur d’une importante innovation avec Zig et Puce de 1928 à 1952 : les dialogues en ballons à la façon américaine. Il fait partie de la sélection du document d’accompagnement

-   Côté allemand : Max et Moritz de Wilhelm Busch aussi intégrés dans la sélection

Comme gloire du patrimoine, méritent d’être sauvés de l’oubli  Louis Forton (1879-1934), et les Pieds Nickelés, dont les aventures paraissent dans l’Epatant, hebdomadaire illustré du jeudi, de 1908 à 1934. Ils s’appellent Croquignol, Filochard et Ribouldingue, ce dernier flanqué de la négresse Manounou, et ils parlent un langage peu convenable : pas moins que Titeuf en tous cas à l’aune de l’époque. Si leur langage aujourd’hui ne nous choque plus, c’est peut-être qu’il est passé dans l’usage courant ! Forton avait créé un autre personnage avec le verbe un peu moins haut : Bibi Fricotin, qui a pu inspirer Tintin et Astérix.

L’école ne s’est jamais tout à fait fermée à ces produits paralittéraires, populaires ou marginaux. Ayant connu dans les années 50 l’époque des armoires bibliothèques de l’école primaire, je n’ai aucun souvenir de la quasi totalité des lectures prescrites : mis à part que ces livres  étaient  protégés par du papier violet. A quleques notables exceptions près : le sapeur Camember ; le Secret de la Licorne, suivi du Trésor de Rackham le Rouge, que nous connaissions par coeur et surtout, le tome 1 du Secret de l’Espadon de E.Jacobs (le second n’y était pas !) que nous nous arrachions ! Je me souviens aussi du Robinson suisse, mais seulement d’une image ! Mais la littérature de jeunesse pénétrait déjà dans les familles par des voies autres que l’école. J’ai été abonné pendant plusieurs années à Cœurs Vaillants (Fleurus), et je me souviens avoir vécu le changement de titre : J2magazine.

Ce qui me reste de précis de ces lectures, ce sont les personnages des BD que je dévorais : l’inspecteur Lestaque, Alex et Euréka, l’épopée de la Nationale 7 (et la 404 Peugeot !), le camionneur Frank Laroche. Et aussi les comics que nous achetions avec notre argent de poche et qui circulaient de main en main (Bibi Fricotin, Mickey, Tom et Jerry, Buffalo Bill, etc.)

Le dimanche, après les vêpres ( !), à l’orée des années 60, les enfants de mon village alsacien se retrouvaient à l’école communale pour assister à la projection, en images fixes et en noir et blanc des aventures de Sylvain et Sylvette ! Nous lisions tous à haute voix les bulles, avec notre savoir-lire tout neuf.

Régis Debray fait remarquer que les images ont la propriété de souder les foules, en produisant des é-motions (du latin movere : mouvement hors de…). Et Serge Tisseron dit la même chose, à propos du cinéma[6]

Ces souvenirs d’enfance ramènent aux racines populaires de ce qui allait devenir, trente ans plus tard, une « littérature de jeunesse » estampilée laïque et scolairement légitimée.

CONCLUSION

 

Sans aucunement prétendre à épuiser tout ce qui peut être pensé sur ce passionnant objet :

La littérature « de jeunesse » est  sous l’angle qui vient d’être exposé inséparable :

-   d’une culture de masse (donc liée à l’industrie de la culture, et à la presse à quatre sous, la paralittérature,  pour le pire mais aussi pour le meilleur)

-   d’un culte des images (non sans accointances religieuses : catholiques ou laïques , même si les pieuses références se dissolvent aujourd’hui dans la grande soupe mondialisée)

-   des rêveries des adultes (qui ne sauraient renoncer à un enfant idéal, mettant donc cette littérature en prise directe sur les « idéologies », là encore pour le meilleur et pour le pire)

Ces trois formes d’ancrage m’encouragent à considérer la littérature de jeunesse comme une branche des « médias », et à essayer de l’aborder, sans exclusive,  selon des démarches semblables…

Bibliographie :

MEN, Document d’accompagnement « Littérature » (2° version),

François CARADEC, Histoire de la littérature enfantine en France, 1977, Albin Michel

Roger CHARTIER (sous la direction de), Histoires de la lecture, un bilan des recherches, IMEC Editions, 1993

Marc SORIANO, Littérature de jeunesse, article in Encyclopedia Universalis, version 8 électronique

Dominique PETITFAUX,  Bande dessinée, idem

Régis DEBRAY, Vie et mort de l'image, Folio Essais, 1992

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[1] L’œuvre est un classique de la BD, mais Verbeek la destine bien aux enfants, mais pas seulement aux enfants ! Sur la couverture, un oiseau gigantesque, tenant dans son bec une petite fille. Mais à l’envers, c’est un pêcheur qui dans sa barque ramène un gros poisson. Toute l’histoire se lit de cette façon : il y a 6 vignettes par page, et la suite de l’histoire se lit en retournant la page. Le titre original est « The  upside downs of Little Lady Loverkins and Old Man Buffalo ».

[2] et cela dès 1973 dans son essai : La littérature enfantine, L’enfance heureuse, Editions ouvrières, 1973)

[3] idéologie de la fin du XIX° siècle, qui soutient le pouvoir absolu du pape, et qui s’oppose au « gallicanisme », qui relativise ce pouvoir.

[4] On retrouvera ce thème dans la littérature de jeunesse la plus contemporaine, par exemple « Bébé chouette », ou Les trois brigands…

[5] inversement, beaucoup d’illustrations dès le XVIII° siècle mettent en scène des enfants lecteurs…

[6] Voir S. TISSERON, Les bienfaits des images, 2003, Odile Jacob.