Le cerveau humain fonctionne-t-il comme un ordinateur ?

 

Voici un extrait de L’Homme Neuronal, de Jean-Pierre Changeux. Paru pour la première fois en 1983, cet ouvrage fut l’un des premiers à révéler au grand public cultivé un nouveau domaine, celui du fonctionnement interne du cerveau. La découverte de la synapse et des ses fonctions peut être mise, selon Changeux, au même niveau que celle de l’atome ou de la molécule d’ADN. Le microscope électronique, l’ordinateur et l’informatique ne sont pas pour rien dans ces decouvertes. Une hypothèse alors devient possible : les instruments d’exploration ne fournissent-ils pas les modèles de fonctionnement du monde qu’ils explorent ? Le cerveau humain fonctionnerait-il  comme un ordinateur ? C’est une question que le neurobiologiste pose, tout en laissant la question ouverte…

 

« Dès la plus haute Antiquité, les prêtres grecs et égyptiens font construire en secret des « Dieux articulés » dont ils se servent pour impressionner les foules. Dans un contexte différent, Vaucanson expose en 1738 son « canard digéreur » qui, mû par des leviers et des cames, bat des ailes, avale des graines et le rend après leur traversée du corps. De nos jours, des robots laquent avec soin et précision les carrosseries de voitures, et des ordinateurs géants règlent le voyage de véhicules spatiaux aux donfins du système solaire. L’homme invente des machines qui le remplacent et, de ce fait, lui ressemblent dans ses gestes ou même ses actes. Tout naturellement, il se compare à la machine qu’il construit. Pour Descartes, seul le corps est une machine, mais pour La Mettrie, « l’âme n’est qu’un vain terme dont on n’a point d’idée. Concluons donc hardiment, écrit-il, que l’homme est une machine ».

La cybernétique, avec Wiener, reprend cette thèse. L’homme n’a plus un cerveau comparable à la mécanique d’un automate ou d’une horloge, mais ressemble à ou fonctionne comme un ordinateur. S’agit-il seulement d’une image, d’une métaphore ? Si La Mettrie écrit que la machine du corps « monte elle-même ses ressorts », peut-on imaginer que l’analogie doive être poussée jusqu’à identifier nos organes ou cellules à des lames d’acier, des tubes de caoutchouc, ou bien même à des transistors ou des circuits intégrés ? Que le lecteur se rassure : il n’est pas question d’identifier le cerveau à une horloge, de prendre la cellule nerveuse pour une roue à pignon, ni même de chercher à tout prix une ressemblance entre l’organisation des réseaux de neurones et les circuits d’un ordinateur, ou de toute autre mécanique « artificielle ». Notre propos est, au contraire, d’explorer l’objet « système nerveux » avec tous les moyens dont on dispose : d’en identiifer les composants anatomiques, d’en définir les relations mutuelles, d’en décrire enfin l’organisation. Ce démontage de la machine cérébrale s’arrêtera, dans une première étape, au niveau de la cellule. Au-delà se perd le caractère proprement original du système nerveux de s’organiser en réseau de communication par l’intermédiaire des « fils » axonaux et dentritiques. Le neurone se situe, aujourd’hui, au point de convergence de deux lignes de recherche : celle du chimiste ou du biologiste moléculaire, qui le considèrent comme uyn système de macromolécules en interaction, et celle du neurobiologiste et de l’embryologiste qui, au contraire, l’envisagent comme unité de base à partir de laquelle l’organe se construit. Le niveau d’organisation choisi pour le « clivage » de la machine nerveuse en pièces détachées sera donc celui du neurone et de ses synapses.

 

                                                      (ch. II, Le cerveau en pièces détachées).