Le traitement de texte vu par un romancier des années 80

 

            Avec son  roman Le pendule de Foucault, Umberto ECO construit un thriller planétaire qui entrecroise tous les fils de l’histoire culturelle de l’Occident, de l’ère des Templiers à celle des ordinateurs. Il met en scène un personnage nommé Belbo, écrivain travaillant dans une maison d’édition milanaise. Ce dernier   a confié à son ordinateur qu’il appelle Aboulafia, un  « file » qui rend compte du rapport complexe qu’il entretient avec la machine, et avec letraitement de texte.

 

 

FILENAME             ABOU

 

0 quelle belle matinée de fin novembre, au commencement était le verbe, chante-moi ô déesse d'Achille fils de Pélée les femmes les chevaliers les armes les amours.  Point et va à la ligne tout seul.  Essaie essaie essaie parakalo parakalo, avec le bon programme tu fais même des anagrammes. si tu as écrit tout un roman sur un héros sudiste qui s'appelle Rhett Butler et une jeune fille capricieuse qui s'appelle Scarlett, et puis que tu changes d'avis, tu n'as qu'à donner un ordre et Abou change tous les Rhett Butler en prince Andrei et les Scarlett en Natacha, Atlanta en Moscou. et tu as écrit guerre et paix. Abou va faire maintenant une chose : je tape cette phrase, je donne l'ordre à Abou de changer chaque « a » en « akka » et chaque « o » en « oulla ». et il en résultera un morceau quasi finnois. Akkaboullau fakkait makkaintenakkant une choullase je takkape cette phrakkase, je doullanne l'oullardre akka Akkaboullau de chakkànger chakkaque « akka » en « akkakkakka » et chakkaque « oulla » en « oullaullakka », et il erésulterakka un moullarceakkau quakkasi finnoullais.

 

Joie, oh vertige de la différence, ô mon lecteur/ écrivain idéal affecté d'une idéale insomnie, oh veille de finnegan[1], oh créature gracieuse et bénigne.  Il ne t'aide pas toi à penser mais il t'aide toi à penser pour lui.  Une machine totalement spirituelle.  Si tu écris avec une plume d'oie il te faut gratter du papier plein de sueur et tremper à tout instant dans l'encrier, les pensées se superposent et le poignet ne suit plus, si tu tapes à la machine les lettres se chevauchent, tu ne peux avancer à la vitesse de tes svnapses mais seulement au rythme maladroit de la mécanique.  Par contre avec lui, avec celui-ci (celle-là ?) les doigts laissent errer leur imagination, l'esprit effleure le clavier, emporté sur les ailes dorées, tu médites enfin la sévère raison critique sur le bonheur du prime abord.

 

Et voilce que je faisà prsent. jprends ce clob de tréatologies orthigrphiques et je commande la machien cde le cupier etde le grader en mémoire de trasit et puis de lefairaffleurer dces limbse sur lécran. enfin de cours

                           

Voilà, je tapais à l'aveuglette, et à présent j'ai pris ce bloc de tératologies orthographiques et j'ai ordonné à la machine de répéter son erreur en fin de course. mais cette fois je l'ai corrigée et elle est enfin apparue en toute lisibilité,  parfaite, de caca de ma mie j’ai tiré Académie.

 

J’aurais pu me  repentir et jeter le premier bloc : je le laisse uniquement pour montrer comment peuvent  coexister sur cet écran être et devoir-être, contingence et nécessité.  Mais je pourrais soustraire le bloc infâme au texte visible et pas à la mémoire, conservant ainsi les archives de mes refoulements, ôtant aux freudiens  omnivores et aux virtuoses des variantes le goût de la conjoncture, et le métier et la gloire académique.

 

Umberto ECO,  Le pendule de Foucault, Grasset, 1990, trad. J-Noël SCHIFANO.



[1] Voir le roman Ulysse, de Joyce.