page personnelle

contexte :

le voyage au Sénégal organisé chaque année par le service international de l’IUFM d’Alsace.

Fatou DIOME

du même auteur :

 

Préférence

nationale, 2001

 

Ketala, 2006

FATOU DIOME SERA A

WITTELSHEIM

JEUDI 18 JANVIER

AU LYCEE AMELIE

ZURCHER

ET LE SOIR A PARTIR DE

19H30 - FOYER-

RENCONTRE ET LOISIRS

24,RUE DES FAUVETTES

WITTELSHEIM

POUR UNE CONFERENCE

DEBAT

ET LA DEDICACE DE SES

LIVRES

 

 

La génération des poètes de l’Afrique francophone dont Léopold Sédar Senghor est l’un des plus connus, a laissé place à celle des romanciers. Leur écriture, souvent proche du reportage, exprime d’une manière souvent violente, mais rarement dépourvue d’humour, la blessure lancinante d’un passé colonial jamais cicatrisée. Si la poésie de Senghor est marquée, malgré tout, par une certaine idée de la France, incarnée par le général De Gaulle, et la prospérité des Trente Glorieuses, les écrivains africains d’aujourd’hui évoquent les déchirements de la mondialisation. Les guerres civiles, l’émigration clandestine, le destin tragique des sans-papiers, comptent parmi leurs thèmes fréquents. Parmi eux une génération d’écrivains femmes, dont Fatou Diome, sénégalaise, originaire de l’île de Niodor, dans l’estuaire du Sine Saloum. Elle vit aujourd’hui à Strasbourg et poursuit une œuvre commencée avec Le Ventre de l’Atlantique, roman en partie autobiographique.

Le thème du roman :

Salie vit en France. Son frère Madické, resté au pays, rêve obstinément de devenir un grand footballeur dans une équipe européenne. Salie essaye de lui faire comprendre que la France n’est pas exactement ce pays de cocagne dont l’homme de Barbès, un ex-travailleur immigré de retour au pays avec un petit pactole, lui fait un tableau aussi magnifique que mensonger. C’est la rumeur de « Radio Sonacotra ». Le roman, aussi bien qu’un trop rapide voyage au Sénégal, livre une foule de détails sur la vie quotidienne des gens, et notamment dans les villages de pêcheurs du bord de l’Atlantique, loin du centre de Dakar. Comme dans le film Bamako, toute la vie sociale se joue dans la cour d’une maison, celle de l’homme de Barbès précisément, où l’on se presse, pour manger, discuter, et regarder sur l’écran de l’unique télévision du quartier les matches de la coupe d’Europe de football. On y apprend une foule de détails sur la condition de vie des femmes, dont certaines savent fort bien se défendre dans un système patriarcal, mais menacé par la paupérisation. On y apprend aussi ce qu’est un télécentre :  une petite pièce, toujours chez le même homme riche, le même qui possède la télé,  où trône un unique téléphone sur lequel les locaux se font appeler en faisant payer les communications par les membres de la famille établis en France, au sujet d’affaires privées de toutes sortes. On fait la connaissance de Monsieur Ndétare, instituteur, ex militant-politique, entraîneur de football à ses heures, et surtout éminent latiniste… et aussi d’une extraordinaire grand-mère, divinité tutélaire, qui sut recueillir sa petite-fille, née d’une union illégitime, abandonnée par sa mère,  rejetée par son père, lui sauva la vie, allant jusqu’à lui donner le sein, et ne lui fit aucun obstacle lorsque l’enfant se mit obstinément en tête d’étudier…

 

Un extrait du roman : la naissance de la narratrice

Au loin, le premier chant des loups arrachait des prières aux bergers et renvoyait les veaux au flanc de leur mère. Un flambeau passa d’une main à l’autre. Dans l’enclos, la mère cédait à sa fille la clef du plus grand des mystères. La fille, quant à elle, venait d’avoir lâge de sa mère, dont elle découvrait enfin la grandeur et le courage. L’épreuve de la maternité résorbe l’écart entre les générations de femmes, dit-on sur l’île, et ce n’est qu’après avoir franchi ce cap que les filles respectent vraiment leur mère.

Dans l’eclos, le souffle des cocotiers n’arrivait plus à sécher la sueur qui couvrait la jeune femme accroupie sur la cotonnade blanche. Ma grand-mère lui faisait boire sans cesse le bouillon de racines encore fumant. Un ciel borgne dardait l’Atlantique de son œil rouge et lui intimait de livrer au monde le mystère niché dans son ventre. Les premières ombres nocturnes épaississaient la chevelure des cocotiers et longeaient les palissades, lorsqu’un cri retentit. L’unique sage-femme du village était en voyage ; imprévisible, j’avais choisi ce moment-là pour naître. Ma grand-mère fit confiance à sa propre expérience, à ses plantes et à son beurre de karité ; une sage-femme, elle n’en avait eu que pour son benjamin.

L’île s’était glissée dans la toge noire du crépuscule et la pluie tombait dru, lorsque ma grand-mère me plongea dans une bassine de décoction. « Née sous la pluie, avait-elle murmuré, tu n’auras jamais peur d’être mouillée par les salives que répandra ton passage ; mais il te faudra aussi affronter le jour. » Alors que je trônais dans ma cotonnade blanche, mes racines poussaient sur la crasse du monde, à mon insu : diluant le sang de ma mère et le ruisseau de mon bain, l’eau de pluie s’infiltrait dans le sol jusqu’au niveau où l’Atlantique se mue en source vivifiante. Cette nuit-là, ma grand-mère veilla sa fille et son enfant illégitime. Impitoyable, le soleil fit fondre la couverture nocturne et nous exposa aux yeux de la morale. Trahie par ma grand-mère, la tradition, qui aurait voulu m’étouffer et déclarer un enfant mort-né, maria ma mère à un cousin qui la convoitait de longue date. A défaut de se débarasser de moi, les garants de la morale voulurent me faire porter le nom de l’homme imposé à ma mère. Ma grand-mère s’y opposa fermement : « Elle portera le nom de son vrai père, ce n’est pas une algue ramassée à la plage, ce n’est pas de l’eau qu’on trouve dans ses veines, mais du sang, et ce sang charrie son propre nom », répétait-elle obstinément aux nombreuses délégations qui la harcelaient. Le mari de circonstance fut vexé par ce refus, en apparence seulement, car il disposait déjà d’une fertile épouse à domicile et ne tenait point à s’encombrer de l’enfant d’autrui. En prenant ma mère comme deuxième femme, il voulait rattraper ses camarades, s’octroyer un supplément de virilité et multiplier sa propre descendance, sans avoir à débourser une dot, les filles mères n’y pouvant prétendre.

                                 Le Ventre de l’Atlantique, pp.73-74, 2003 Le livre de poche.

site consacré à Fatou Diome : http://aflit.arts.uwa.edu.au/