Pour commencer … en poésie avec un extrait de Khalil Gibran[1]

 

 

Comprenne qui pourra ?

 

Le devoir de l’enseignant est d’aider à comprendre… sans nécessairement sous-estimer les capacités de l’enseigné, parfois tout  aussi avisé, voire plus…

 

Combien de fois il m’est arrivé de découvrir une nouvelle interprétation possible, un double, et même un triple fond dans un texte, révélé dans le dialogue avec les apprenants !

 

Ici la  lecture que je propose est tout à fait fortuite : une page découverte en feuilletant un livre offert en raison du renom littéraire de l’auteur et des calligraphies accompagnant le texte…

 

Eloge de la nuit, dimension « nocturne » de l’existence, ou « régime nocturne de l’imaginaire » pour parler comme Gilbert Durand[2], élève de Gaston Bachelard…

 

C’est dans la nuit que se font les grandes choses. Ceci est vrai, je l’espère pour notre projet de formation. Les PE2 sont en quête de soleils : de bons formateurs bien compétents, bien avisés, de préférence du terrain, afin d’éclairer le chemin, et dire bien clairement ce qu’il faut faire, et pas trop d’autres choses…

 

Et je le comprends bien. Mais trop de lumière rend aveugle… et il y a des évidences trompeuses. L’essentiel se fait peut-être sans nous « dans la nuit » dit le Prophète… ce qui veut dire par exemple, dans cet écart qui fait qu’entre deux stages, l’expérience se décante, et la seconde fois, sans que l’on comprenne bien pourquoi, on s’y prend autrement, et ça marche mieux. On a mûri… mais ç’est un peu mystérieux.

 

J’aime bien la phrase finale de l’avant dernier paragraphe  « et dans ce silence sacré, le lendemain est conçu dans les entrailles du Temps ». Le temps n’est pas assez pris en compte dans notre projet de formation conçu au pas de charge…

 

Il y a une seconde raison qui m’a fait choisir ce texte. Ce temps de la nuit, propice au rêve, temps dans lequel l’humain se construit me fait irrésistiblement penser aux enfants de 6 à 11 ans, qui baignent dans cette période de la vie que la psychanalyse, à la suite de Freud, appelle le « temps de latence ». Un temps indéterminé, entre deux drames : la conclusion de l’oedipe, qui signifie renoncement, deuil du désir d’être l’unique enfant d’un unique parent, et le nouveau drame de l’âge de l’adolescence, temps où celui qui n’est plus vraiment un enfant doit se reconstruire à travers de nouveaux conflits, notamment les figures de l’autorité. Ce temps de latence est peut-être heureux (encore qu’il faille s’interroger là-dessus). En tous cas c’est un temps propice aux rêves, et nous avons tous connu, en stage ou ailleurs, ces enfants rêveurs, peut-être pas tout à fait performants sur le moment par rapport aux comportements attendus, mais capables d’une extraordinaire profondeur  « c’est dans (leur) sommeil qu’(ils) sont en état de croissance, et c’est dans (leurs rêves) qu’(ils) vivent (leur)pleine vie… ». Ce versant secret, NOCTURNE, de la vie des enfants ne doit pas être oublié, même si les programmes et les orientations didactiques, par définition DIURNES, ne peuvent pas en faire état…

 

A toutes, à tous, BONNE ANNEE 2005 !



[1] Khalil Gibran est né en 1883, à Bécharré, au Liban, dans une très ancienne famille chrétienne; son grand-père maternel était prêtre du rite maronite. En 1894, il émigre avec sa mère à Boston; mais en 1897, il retourne, seul, au Liban, pour faire ses études à l'École de la Sagesse, à Beyrouth. En 1901, il visite la Grèce, l'Italie, l'Espagne puis s'installe à Paris pour étudier la peinture. C'est à cet époque qu'il écrit Les Esprits Rebelles, livre qui fût brûlé sur la place public de Beyrouth, par ordre des autorités turques, et qui fût condamné comme hérétique par l'évêque maronite.

En 1903, Gibran est rappelé en Amérique au chevet de sa mère mourante. Il reste à Boston , où il s'exerce principalement à la peinture. En 1908, il retourne à Paris, où il travaille à l'Académie Julien et à l'École des Beaux-Arts; il fréquente Rodin, Debussy, Maeterlink, Edmond Rostand, etc.

En 1910, il s'installe définitivement à New-York où il se consacre à la peinture et à la poésie. C'est dans cette vielle qu'il meurt en 1931. Son corps est ramené au Liban, où il repose désormais dans la crypte du Monastère de Mar Sarkis, à Bécharré. (texte de couverture, Le Prophète, 1956)

 

[2] Dans un ouvrage savant  Structures anthropologiques de l’Imaginaire, Dunod