Schémas heuristiques et C2i : quel rapport ?

 

Contexte : formation PE2 pour le C2i – 6 juin 2006

 

un exemple de schéma heuristique appliqué au lexique

 

1.                      Mes schémas : comment je les ai découverts et pourquoi j’en fais…

 

C’est une vieille histoire. Mes cahiers de notes personnelles en sont remplis. Pour l’anecdote, depuis le milieu des années 80. Un  ami algérien, qui n’avait pas de visa pour faire ses emplettes en France, avait besoin d’ouvrages pour l’institut de formation d’adultes qui  l’employait. Il m’avait demandé de lui trouver Une tête bien faite de Tony Buzan, que je lui commandai en librairie. Avant de lui envoyer le livre, je le feuilletai, puis, fortement intéressé, je le lus, crayon en main. Je venais de découvrir la méthode des « schémas heuristiques ». Je ne m’en suis plus passé par la suite. Durant les années qui suivirent, je ne manquai pas de consacrer du temps, avec mes élèves, à l’apprentissage explicite de la méthode. La technique des schémas devint, un temps,  un contenu de cours. A présent, j’ai dépassé cet enthousiasme de néophyte. Mes schémas, simplement, je les utilise. Une méthodologie intellectuelle ne s’inculque pas, c’est à chacun de la construire. Et les schémas, d’ailleurs,  ne sont pas la méthode, mais seulement une technique, un « outil » : à la manière d’un pince ou d’un ordinateur, ils permettent de faire (ou plutôt de « penser » une foule de choses) sans pour autant servir à tout.

 

2.                      Les arbres, métaphore de la vie de l’esprit ?

 

On laissera à Buzan la responsabilité de fonder sur les neurosciences son discours sur les schémas. Selon lui, leur arborescence filiforme est une traduction du fonctionnement du cortex cérébral, et de son réseau, d’une complexité phénoménale, de connexions neuronales. Ma lecture personnelle de L’homme neuronal, de Jean-Pierre Changeux, lui donnerait a priori raison… Procède de cette analogie le conseil, donné par Buzan, d’effectuer des tracés manuels, dans tous les sens, les courbes et les cycloïdes étant préférables aux traits rectilignes. D’une manière plus sûre, quel que soit le terme utilisé pour les désigner (on dira tout aussi bien « topogrammes » ou « cartes mentales »), les schémas heuristiques ont au moins deux avantages : ils spatialisent les procédures intellectuelles, dont les opérations de base sont « catégoriser », « hiérarchiser » et « relier » ; ils sont ouverts, non seulement extensibles, mais toujours révisables : c’est le sens de « heuristique » (d’une forme verbale « grecque » : euréka[1], j’ai trouvé, qu’un certain Archimède, venant de trouver la loi de la « poussée » qui porte son nom, proféra, dit la légende, dans sa baignoire). De ce point de vue, recopier les arbres que le formateur trace au tableau pose problème ! Les seuls schémas pertinents sont ceux que l’on fait  soi-même.

 

Mais il y a d’autres raisons encore qui, personnellement, me font aimer les « arbres ». D’abord mon intérêt pour les TICE. La lecture d’un ouvrage de Pierre Lévy, Les technologies de l’intelligence a été pour moi une révélation. Je n’avais jamais réfléchi à l’impact des techniques sur la production des connaissances, les deux pôles n’étant pas en relation de dépendance, mais plutôt d’interaction. L’histoire du Macintosh, retracée par Lévy, est de ce point de vue exemplaire. Et dans ce domaine, les fulgurances théoriques précèdent de plusieurs décennies les déferlantes technologiques. La théorie de l’hypertexte remonte au moins à 1964, et à l’américain Nelson. L’ouvrage de Buzan est paru bien avant la mise sur le marché du logiciel Mindmanager… et bien avant internet, qui n’en sont que des prolongements technologiques. En clair, il vaut mieux avoir un peu  réfléchi (sans clavier, sans écran, sans ordinateur) aux conditions matérielles de la production des savoirs … pour se rendre compte que l’arborescence structure l’hypertexte… mais aussi, en allant plus loin, toute l’organisation interne d’un ordinateur.

 

A tel point que aujourd’hui, dans les sciences cognitives, la question est ouverte de savoir si le modèle informatique n’est pas, tout compte fait, la référence ultime de la théorie. N’étant pas spécialiste, je me garderais bien de répondre à cette question. La lecture de Lévy, historiquement documentée, montrera aussi, que les « tableaux » correspondent à une autre « technosphère », celle de l’imprimé. Le codex d’abord, les index et les tables des matières ensuite, en permettant une « navigation » guidée à travers les ouvrages, rendirent possible la prise de recul, et la construction des théories…

 

Une autre raison pour aimer les arbres est leur impact sur l’imagination. Laissons à l’analogie végétale toute son approximation rêvée, plutôt que botaniquement pertinente. Les arbres dont il est ici question plongent leur racine dans le sol, et s’élancent verticalement dans le ciel, à la façon des grands sapins de Vosges. Mais leur progression se fait aussi à l’horizontale, par extension de leurs rhizomes, comme les bambous, qui sont, paraît-il, des herbacées… De la conception à la mort, une rêverie d’arbres accompagne tout notre parcours humain. « Auprès de mon arbre, je vivais heureux…j’aurais jamais dû le quitter des yeux », dit la chanson. Dans les contes, c’est bien souvent dans une forêt que se joue l’épreuve et que se noue le destin de la petite fille ou du cadet… Mêmes rationnalistes, même héritiers de Lumières, ce sont les révolutionnaires qui ont inventé la tradition, encore vivace, de nos jours des « arbres de la liberté ». Et l’on n’en finirait pas d’énumérer les poèmes qui célèbrent les arbres. En revanche, je n’en connais pas qui font l’éloge des tableaux à double entrée.

 

En prolongeant cette méditation sur l’arborescence informatique, il y a dans mon enthousiasme à évoquer les arbres, une dernière raison : elle tient à l’ouverture sociale et au « vivre ensemble ». Visuel et spatialisé, l’arbre est aussi communiquant : il invite autrui à s’emparer de mes branches, et à construire sa propre ramure dans la mienne par bouturage ou marcottage. Le fait que de telles démarches aient « pris » de manière plus efficace dans le système éducatif anglo-saxon (Canada, Finlande) que dans le nôtre est significatif. Là-bas, dès les petites classes, on travaille par groupes et sur des projets, sur le principe des TPE timidement introduits aujourd’hui dans les lycées français. En tant que pédagogues, nous devons nous sentir interpellés.

 

Ainsi la technosphère et les collectifs d’apprentissages sont-ils amenés à interagir,  maintenant qu’ils sont promis à un développement exponantiel, par la possibilité de multiplier indéfiniment sur la Toile les nœuds et les liens. Lévy, qui milita pour cette utopie, avant d’émigrer au Canada, évoque les « collecticiels », groupes de travail virtuels, où chacun peut, en temps réel, enrichir ses partenaires, et être enrichis par eux. D’où l’utopie de générer des « arbres de la connaissance » à l’échelle d’une société, imaginée par certains, et à laquelle une encyclopédie comme Wikipédia essaye de donner corps. C’est là une autre histoire.

 

Cette utopie d’une communication « arborescente » pourrait être tentée modestement au niveau d’une promotion de PE2, et l’année prochaine d’un réseau de formation continue. Les tentatives de mutualisation des pratiques des promotions précédentes, qui ont abouti des dernières années à la production de CDROM, vont dans ce sens. Et plus encore la constitution d’une liste de diffusion, favorisant les échanges professionnels. Nous pourrions y réfléchir ensemble, avant de nous séparer, dans la perspective d’une formation complémentaire T1.

 

On appelle « codex » l’invention bien antérieure à l’imprimerie qui consista à organiser le livre non plus en rouleau mais en pages repliées et cousues ensemble.

 

Bibliographie

Voir Michel AUTHIER et Pierre LEVY, Les arbres de la connaissance, Paris, La Découverte, coll. Essais, 1996.

Un tel système ignore la plupart des savoirs empiriques (les savoirs de vie) élaborés et transmis par l'ensemble de l'humanité et prive beaucoup d'individus d'une véritable identité cognitive. Il faut inventer un nouveau système sur base de ces trois principes:

1.     Chacun sait : du fait qu'il a vécu, tout être humain sait quelque chose.

2.     On ne sait jamais: personne ne peut disposer de l'entièreté des savoirs qui circulent.

3.     Tout le savoir est dans l'humanité: "Je ne sais pas, mais l'autre sait. Tous les autres. Chacun sait, chacun apporte au savoir sa parcelle incomparable. Si bien que seule l'humanité entière peut porter le savoir, tous les savoirs, tout le savoir" (p. 90).

Autrement dit, il faut inventer un nouveau système au sein duquel chacun puisse valoriser ses savoirs, en acquérir d'autres de manière autonome, échanger aussi dans des "communautés de connaissances et d'apprentissage mutuel".

(extrait d’une recension de l’ouvrage cité par Jean-Pierre Meunier, origine : internet)

Ces idées, qui sont à la base de la notion d’écologie cognitive, ont été défendues également par Michel Serres dans

BUZAN (Tony), Une tête bien faite, Editions d’Organisation, dernière édition avril 2004

CHANGEUX (Jean-Pierre), L’homme neuronal, Libraire Arthème Fayard, 1983, pour la 1° édition. Disponible chez Odile Jacob, ou dans la collection de poche Pluriel (Fayard).

LEVY (Pierre), Les technologies de l’intelligence, La Découverte, 1990, pour la 1° édition. L’ouvrage existe en collection de poche au Seuil, coll. Points.

 



[1] Aoriste du verbe « heuriskein », trouver