Celui par lequel le scandale est arrivé…

 

D’où vient la règle de l’accord du participe passé avec le complément d’objet direct lorsque ce dernier est placé devant le verbe au passé composé ?

 

Clément MAROT ( 1496 - 1544), valet de chambre de Marguerite de Navarre, puis de François 1°, c'est-à-dire, en réalité secrétaire et poète officiel. Il compte parmi les inventeurs de la langue française. Auteur notamment des célèbres "Epîtres" et de "l'Adolescence clémentine", il fut mêlé à toutes les grandes questions du temps, notamment religieuses, raison pour laquelle il dut fuir à Genève et mourut en exil à Turin.

 

 

C’est un problème historique.

 

En ancien français, il y a d’abord eu un premier stade où l’accord du participe passé se faisait assez systématiquement en genre et en nombre avec le COD, placé derrière, dès lors que le verbe conjugué était avoir.

 

On disait, et on écrivait : « J’ai letres escrites ». Dans les textes toutefois, la phrase n’a pas forcément le sens : « J’ai écrit des lettres ». La phrase peut signifier : « Je possède des lettres écrites par moi » mais aussi « Je possède des lettres écrites par quelqu’un d’autre ». Elle n'avait donc pas le sens actuel donné par le passé composé.

 

Dans un second stade, l’auxiliaire et son participe ont été perçus comme une unité, et la phrase ci-dessus n’est plus ambiguë. Elle n’exprime plus un rapport de possession, mais une action passée : « J’ai terminé, mes lettres sont écrites ». On est alors entré dans l’usage moderne. Et en même temps, conformément à l’instinct de la langue, commence à émerger  la règle de l’accord du verbe avec son sujet, et non avec son COD.

 

Vers le XVI° siècle, cette orthographe s’impose comme la plus normale, même si de très nombreuses occurrences témoignent du stade premier. On a donc « J’ai éscrit letres », et « escrit j’ai letres », mais on continue de trouver « J’ai letres escrites ».

 

Par la suite, la politique s’en mêle. Mais je préfère citer un très grand grammairien français, Ferdinand Brunot, La pensée et la langue, 1922. Cet ouvrage, écrit par un savant et un grand professeur  avant que la linguistique ne fasse son entrée dans l’université, fait encore référence aujourd’hui. Les auteurs de la Grammaire méthodique du français ne le citent pas dans leur bibliographie, mais ne l’ignorent probablement pas, puisqu’ils empruntent à Brunot le même exemple que celui que j’ai trouvé chez ce grammairien et que je viens de développer (voir GMF, pp.348 et suivantes). Voici ce qu’écrit Brunot :

 

« Au XVI° siècle, un incident se produisit, qui devait avoir une portée immense, étant donné qu’on commençait à imprimer du français, et que la langue allait devenir une langue lue en même temps que parlée. Le roi François 1°, ayant eu la fantaisie d’être informé sur la variation du participe, s’adressa à Marot. Celui-ci, s’appuyant de façon naturelle, mais malencontreuse sur l’italien, donna la formule M’amour vous ay donnée.

 

Voilà la force que possede

Le feminin quand il precede.

…tous pluriers n’en font pas moins ;

Il fault dire en termes parfaictz :

Dieu en ce monde nous a faictz,

Fault dire en parolles parfaictes :

Dieu en ce monde les a faictes (H.L[1]., II, 468-470)

 

Le meilleur des grammairiens du temps, Meigret, eut beau protester contre ces « lourdes incongruités » (66 r°) (1) ; la commodité d’avoir une règle l’emporta. On apprit par cœur ces vers dans les ateliers d’imprimerie, et le mal fut fait. Le développement normal de la langue était arrêté. Malherbe d’abord, Vaugelas ensuite complétèrent l’œuvre. Le dernier, en proclamant qu’il n’y avait rien dans la grammaire française de plus important, a établi le préjugé moderne. Et cependant, en avouant en même temps qu’il n’y avait « rien de plus ignoré », il reconnaissait qu’il n’y avait pas d’usage établi qui s’imposât (H.L, III, 601)

Il posa deux règles fondamentales :

1.                      J’ai reçu les lettres ;

2.                      Les lettres que j’ai reçues.

C’était la doctrine de Marot, fondée sur l’ordre des mots. »

 

Brunot ajoute que du temps de ces grammairiens du XVII° siècle, la prononciation pouvait, très relativement, justifier la position de Marot. En effet, le « e » final de « rendue », ou de « chantée » s’entendait, par l’allongement de la voyelle finale, mais uniquement avant une pause. Cette constante a favorisé l’accord du participe passé avec le COD en fin de phrase. Mais dès que le participe passé était suivi d’autres mots, l’effet d’allongement disparaissait. Des très grands auteurs du XVII° siècle écrivent (à la main) : « Mandez-moi bien quelle réception vous aura fait cette belle reine » (Mme de Sévigné). Au XVI° siècle, après comme avant Marot, chacun fait comme il veut. Ronsard : « Mignonne, allons voir si la rose qui ce matin avait desclose sa robe de pourpre au soleil, etc. ». Le grand Bossuet, au XVII° siècle, prend avec la règle de considérables libertés dans ses oraisons, qui font date dans la grande littérature française.

 

Et aujourd’hui ?

 

Le « développement naturel » de la langue (concept pré-linguistique de Brunot) donne tort à Marot. Les cas où à l’oral l’accord n’est pas fait sont légion, quotidiennement, et dans toutes les couches sociales. On en recense facilement plusieurs par émission de France Culture. A l’écrit la règle est bien sûr beaucoup plus rigoureusement respectée ; c’est pourquoi à l’école primaire il faut corriger l’erreur.  Mais même à l’écrit l’accord est loin de se faire toujours. La GMF, pp.350 et sv. énumère une longue liste de cas particuliers où la règle flotte, voire ne s’applique pas. En voici deux par exemple :

 

-  Imaginez les sommes que ça m’a coûté

-  Elle n’a rien trouvé d’utile dans les deux ans que la formation a duré

 

C’est l’usage qui s’impose souvent. Mais comme en France on touche à un domaine sacré, le législateur est intervenu… le 28 décembre 1976, pour régler des questions en suspens, et surtout pour introduire une certaine tolérance.

 

 

On le voit par cet exposé historique : la mise en épingle d’un fait de langue très particulier a déséquilibré l’apprentissage. L’école a pris l’habitude de traiter simultanément la question de l’accord du participe passé avec le sujet et l’accord du participe passé avec l’objet, alors que ce n’est absolument pas le même problème, et que l’enjeu est totalement différent dans les deux cas. Il faudrait calculer un jour le coût économique… et évaluer le désastre didactique causé par cette « règle » dont l’invention remonte à Clément Marot !

 

 

 



[1] Brunot renvoie à son Histoire de la Langue Française.