Extrait de Jésus comme un roman, Marie-Aude Murail, Bayard, 1997

 

La femme condamnée

 

Le lendemain, il y avait tant de monde dans les rues menant au Temple et les gens nous interpellaient si souvent que nous nous arrêtâmes un moment.

Nous en profitâmes, Philippe et moi[1], pour acheter des galettes. J’avais juste payé le marchand quand je vis s’avancer vers nous une troupe d’hommes très bruyants. Je portai la main à mon épée. J’étais toujours sur le qui-vive. Ces hommes poussaient entre eux une femme à demi nue et les cheveux flottants. Elle avait été blessée, peut-être par une pierre, car du sang coulait de sa tempe.

-  Que lui voulez-vous ? demandai-je à un homme qui tenait un bâton.

-  Tu es Galiléen ? me dit-il en reconnaissant mon accent. Tu dois savoir qui est ce Jésus dont on parle. Montre-le moi.

Je gardais la main à l’épée, de plus en plus méfiant. Mais Jésus s’approchait déjà.

-  Quel mal a fait cette femme ? demanda-t-il .

-  On l’a surprise avec son amant, répondit un des hommes qui était peut-être le mari. Lui, il s’est enfui. Mais elle, on la tient !

Avec brutalité, il attrapa la femme par le bras et la poussa devant notre Maître.

-  Moïse a dit qu’il faut tuer les femmes infidèles à coups de pierre ! s’écria-t-il. Toi, rabbi, que dis-tu ?

-  Je regardai les gens massés autour de nous. Si Jésus pardonnait, ils seraient indignés.

-  Eh bien, que dis-tu ? insista l’homme.

Jésus s’était mis à écrire sur le sol avec son doigt, traçant des mots dans la poussière. Il releva la tête, regarda la femme qui tremblait de peur dans l’attente d’une mort horrible et il dit en la montrant :

-  Si quelqu’un ici n’a jamais péché, qu’il lui jette la première pierre.

Baissant la tête, il écrivit de nouveau sur le sol. Un de ceux qui accusaient la femme, sans doute le plus âgé, quitta le groupe et s’éloigna dans une ruelle. Il fut peu à peu suivi par les autres. L’homme armé d’un bâton s’en alla le dernier. Alors, Jésus effaça les traces sur le sol et se redressa. La femme était toujours là, effrayée, misérable.

-  Où sont-ils passés ? lui demanda Jésus. Personne ne t’a condamnée ?

-  Personne, Rabbi, murmura-t-elle.

-  Va. Moi non plus, je ne te condamne pas.



[1] Dans cette fiction, Marie-Aude Murail imagine que le récit est fait par l’apôtre Pierre ; il s’agit bien entendu d’un choix d’écrivain.