A propos d’un tableau de Nicolas Poussin

 

Le Christ et la femme adultère, 1653 - huile sur toile – 121 x 195 cm, Paris, Musée du Louvre.

 

Ce commentaire s’inspire largement d’un texte de Joséphine Le Foll, paru dans un ouvrage collectif : Le Christ et la femme adultère, Dominique Meens, Joseph Caillot, Joséphine Le Foll, Desclee de Brouwer, 2001).

 

Ce tableau repose sur une lecture très attentive de Jean, 8, et sans doute aussi, d’une manière latente, sur un passage de la 1° épître de Pierre. Pour Nicolas Poussin, l’art de la peinture est une « poésie muette » qui peut rendre compte, par la composition précise d’éléments simultanés, de ce qu’un récit transmet dans son déroulement linéaire.

 

Au premier regard, la scène est construite selon des lois de symétrie conformes à la belle ordonnance de l’art classique. De part et d’autre de Jésus et de la femme sont répartis deux groupes de 5 personnages : ce sont les Pharisiens, personnages d’âges différents, comme le récit le laisse entendre. Une figure médiane apparaît, mais à l’arrière plan, entre la scène et le décor architectural du temps : c’est un mère tenant son enfant.

 

Jésus se tient debout, et il a la bouche ouverte. Des traits sont déjà tracés sur le sol. Ils sont illisibles, ce qui n’est pas ici un défaut de la reproduction en format JPEG, mais voulu par le peintre. En lecteur attentif, Poussin tient justement à garder le mystère de ces signes écrits ou dessinés. De ce fait on peut repérer avec précision le moment cardinal  que le tableau représente, un peu comme un instantané :  : « Comme ils persistaient à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre ! Et se baissant de nouveau il écrivait sur le sol. Mais eux, entendant cela, s’en allèrent un à un en commençant par les plus vieux ». C’est donc bien l’instant où la parole est prononcée qui est représenté.

 

La composition des personnages représente simultanément ce qui se serait déroulé successivement, ou plutôt ce que chaque participant aurait pu vivre à des moments différents.

Deux triades symétriques à gauche et à droite du spectateur du tableau correspondent à ceux qui vident les lieux, en s’influençant mutuellement. Le personnage de gauche, manteau rouge et tunique verte, semble encore discuter, mais ses pieds l’entraînent déjà hors champ. Simultanément, d’autres en sont encore à poser des questions ; deux, à gauche,  le font verbalement, et les deux autres, à droite, s’évertuent de lire ce que Jésus a écrit. S’il avait travaillé pour l’édition de jeunesse, on peut se dire quel admirable illustrateur d’albums aurait été Nicolas Poussin !

 

Mais à vrai dire, c’est la théologie qui passionne l’artiste, et l’œuvre n’est pas destinée à des enfants, mais à André Le Nôtre, architecte des jardins de Versailles. Dans l’analyse de Girard, la parole qui apporte la solution du conflit, enrayant la spirale de violence, est une invention géniale parce que pleinement rationnelle. Peignant Jésus la bouche ouverte, Nicolas Poussin n’oublie sans doute pas que l’Evangile de Jean commence par l’évocation du mystère de l’Incarnation. « Au commencement était le Verbe », et « verbe » se traduit en grec par « logos », mot qui signifie « parole » mais qui est aussi l’étymon de « logique »…La méditation de ce tableau pourrait nous aider à considérer le texte des évangiles comme une branche ancienne et secrète de la philosophie des lumières…

 

Dédié à Le Nôtre, le tableau fait la part belle à l’architecture. C’est, d’après l’analyse de J. Le Foll, une juxtaposition de styles et d’époques différentes. Là encore Poussin a tenu à respecter la lettre du récit, puisque l’épisode se déroule au Temple. Il y a donc deux plans nettement distincts. D’une part les personnages de la scène qui se tiennent tous resserrés sur un espace délimité par un pavage, exactement comme des acteurs sur une scène de théâtre. Et à l’arrière plan cette architecture compliquée, avec un coin de ciel. C’est la femme à l’enfant qui fait le trait d’union entre les deux. L’ouvrage savant que j’ai consulté n’en dit curieusement rien, et bien que j’aie quelques idées, je ne les exposerai pas. Il faut laisser de quoi alimenter la spéculation de chacun.

 

Par contre J. Le Foll fait une étonnante analyse d’un détail de l’architecture. En observant de près l’équilibre de la construction, on constate qu’à l’arrière plan, à droite et au-dessus de la tête du Christ, l’édifice fait une importante saillie. L’angle formé par la réunion des deux niches a été évidé, là même où un architecte avisé aurait prévu une grosse pierre d’angle. Une telle inconséquence ne peut être reprochée à Poussin, d’autant plus qu’il travaille pour un architecte ! Et le critique d’art de suggérer une solution qui, une fois encore, nécessite la connaissance des textes. Il s’agit d’un passage de la première épître de Pierre : « Car on trouve dans l’Ecriture : Voici, je pose en Sion une pierre angulaire, choisie et précieuse, et celui qui met en elle sa confiance ne sera pas confondu. A vous donc les croyants, l’honneur ; mais pour les incrédules la pierre qu’on rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre de l’angle, et aussi une pierre d’achoppement, un roc qui fait tomber. » (2, 6-7 dans la traduction de la TOB).

 

Ainsi, entre  tas de pierres prévues pour une lapidation qui n’aura pas lieu et un détail d’architecture, le tableau établit un trait d’union, qui invite le spectateur à changer de système d’interprétation, par la référence implicite à un second texte, elle-même inscrite dans une image qui en représente explicitement un premier. Le vertige nous gagne, et l’enseignement du fait religieux, nous aura au moins appris à mieux lire, et ce n'est pas son moindre intérêt, à mieux lire…