Qui était Ibrahim Rugova ?

 

Contexte : texte mis en ligne à l’occasion de la mort d’Ibrahim Rugova le 21 janvier 2006

 

Un albanais passionné de littérature française

 

Il est né en 1944 dans une famille albanaise du Kosovo, qui jouit d’une grande considération. Cette famille s’est battue contre le fascisme et le nazisme, mais elle se tient à distance du pouvoir de Belgrade.  Son  grand-père et son père payent de leur vie en 1945 leur nationalisme pourtant modéré.

Le jeune Rugova fait de bonnes études. Sa langue est l’albanais (la langue du Kosovo) mais il parlera couramment le serbo-croate, l’anglais et surtout le français. Il profite d’une phase d’ouverture concédée par le pouvoir serbe, en 1974,  à l’université de Pristina (capitale du Kosovo) pour faire des études à la Sorbonne.

Passionné de linguistique, il participe aux célèbres séminaires de Roland Barthes. Lui qui vient d’un bloc communiste et d’une Yougoslavie où la minorité albanaise est persécutée, est alors fasciné par le modèle démocratique. « C’est à ce moment-là, écrira-t-il, que j’ai été infecté par la démocratie ».

En 1977, Rugova est de retour à Pristina, où il s’apprête à faire une carrière d’enseignant. Mais en 1980, c’est la mort de Tito, et le début du processus d’éclatement de la Yougoslavie, qui mènera, par une succession de crises violentes,  à la situation actuelle. Le Kosovo, peuplé d’Albanais, mais opprimé par la minorité serbe, entre en dissidence. Le mouvement est violemment réprimé par le pouvoir fédéral de Belgrade.

Rugova n’est pas encore entré en politique. Sous l’influence de la pensée de Barthes et du courant structuraliste, il écrit des ouvrages d’esthétique, notamment La stratégie du sens, où il développe une vision de l’art et de la culture comme des domaines qui échappent au pouvoir politique totalitaire. Ce n’était pas là seulement une belle idée, mais une façon de vivre.

Je me souviens de mon étonnement, lors de mon premier voyage en 1999, en découvrant, dans les nombreux cafés de Gjilan ou de Pristina que nous fréquentions, des lithographies, voire des œuvres originales d’art abstrait accrochées aux murs… Des librairies, petites, mais fréquentées, témoignaient d’une vie intellectuelle intense. Rugova : « A des moments précis, lorsque le système social d’une nation ou d’une société se dérègle, la fonction de la littérature, outre son engagement direct, se réalise par le refus esthétique. »

A partir de 1987 recommence une période d’extrêmes tensions, attisées par Milosevic, qui exploite les sentiments nationalistes des serbes du Kosovo. Rugova est élu en 1989 président de l’Union des Ecrivains du Kosovo. En février, par l’appel des 215, cette Association  entre ouvertement en dissidence avec les autorités de Belgrade. Il s’en suit une période de luttes, où les Albanais sont victimes d’une répression féroce. Les Serbes font artificiellement du Kosovo une sorte d’entité mythique, berceau de leur propre civilisation (orthodoxe) qui s’est autrefois battue contre l’envahisseur ottoman (les albanais du Kosovo sont de culture musulmane). Dans cet affrontement, le Kosovo perd la quasi totalité de ses droits constitutionnels. Dans les années 90, la fédération yougoslave vole en éclats. Tour à tour la Slovénie, la Croatie, la Bosnie prennent leur autonomie, à travers une série d’affontements et de massacres qui sont la honte de l’Europe (tragédie de Vukovar ; Szrébenica : 7000 morts ; siège de Sarajevo pendant 2 ans).

 

La stratégie du sens

 

C’est là que la « stratégie du sens » de Rugova va jouer à plein. Il saisit l’occasion d’une loi qui autorise le multipartisme pour fonder La LDK, la ligue démocratique du Kosovo, dont le noyau est composé d’intellectuels, souvent des enseignants. Dans un contexte où arrestations et tortures sont monnaie courante, la LDK promeut une ligne non violente. Le combat de Rugova « consiste à dégager son peuple de la relation qui relie le bourreau à la victime ; il a pour objet d’extraire les Albanais de cette dialectique malheureuse qui maintient l’opprimé dans son rôle strict de victime ».

Cette stratégie réussit relativement. Les Albanais sont exclus, au Kosovo, de toute vie publique. Dans certains lieux publics de Pristina, des pancartes indiquent : « interdit aux chiens et aux Albanais ». Nos collègues accueillis à Colmar, et d’autres sur place au Kosovo, nous racontent les vexations policières quotidiennes. Les Serbes essayent de recoloniser le territoire en y installent manu militari des réfugiés serbes eux-mêmes chassés des enclaves de Bosnie..

Mais sous l’impulsion de Rugova et de ses compagnons, la LDK reconstitue des institutions d’Etat parallèles, notamment dans le domaine scolaire, puisque les jeunes Albanais sont évincés des établissements publics. De même ils sont conduits à reconstituer, parallèlement, avec les moyens du bord, des structures hospitalières. La population évite ainsi de s’engouffrer dans une spirale de violence, même si, lorsque l’affrontement devient inéluctable, d’autres, qui formeront l’UCK, parti concurrent de la LDK vont adopter une stratégie plus radicale.

 

Le Gandhi des Balkans

 

Dès 1992, Ibrahim Rugova devient le premier président de la République du Kosovo, après des élections clandestines !

Cette politique non violente eut des répercussions positives sur la société albanaise, dans sa structure interne. Selon l’ancestrale loi du kanoun, la société était traversée de conflits familiaux inextricables, relevant d’une forme de « vendetta » ou de « dette du sang ». Dans le contexte de l’oppression serbe, alors qu’il fallait se serrer les coudes pour résister,  c’était là un facteur d’affaiblissement,. Sous l’influence de Rugova et d’Anton Ceta, chercheur spécialiste des coutumes albanaises, on organisa de spectaculaires manifestations de réconciliation sur des lieux symboliques. De nombreux Albanais accoururent pour y participer, venant du Montenegro et de Macédoine et ce fut, aussi,  l’occasion de retrouver une identité perdue. Ces manifestations favorisèrent incontestablement une résistance non violente à l’encontre des Serbes, évitant ainsi une spirale de vengeance.

Ayant visité le Kosovo à trois reprises entre 1999 et 2001, je peux attester de ce climat, sans excessive naïveté ; il y eut bien entendu des débordements violents de part et d’autre, mais ils ont été contenus. C’est là l’important.

 

L’attentisme ambigu de la communauté internationale

 

En mars 1999, l’OTAN, sous l’impulsion des Etats-Unis et du gouvernement Clinton, intervient militairement. Le centre de Pristina est visé par des frappes « chirurgicales ». Arrivés en novembre 1999, c’est pour nous le choc : nous verrons un bâtiment administratif bombardé, et dans un village, une bibliothèque qui comptait 13 000 livres incendiée.


Pristina - novembre 1999 Bibliothèque incendiée à Lhasticë - novembre 1999

 


 Au cours de l’intervention, Rugova est d’abord séquestré par les Serbes dans sa maison de Pristina. Ensuite il est transféré dans un lieu inconnu, et il y eut une très médiatique poignée de mains avec Milosevic. Aux yeux du monde il passe pour un traître. Il n’en était absolument rien.

Cet homme fut toute sa vie l’adepte intelligent d’une résistance passive. Son crédit auprès du peuple du Kosovo n’a jamais été entamé. Depuis la fin de l’épisode militaire, le Kosovo recherche dans une grande difficulté le statut de république indépendante. La zone reste administrée par l’ONU (appelée là-bas la MINUK, Mission des Nations Unies au Kosovo) et l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) , et quadrillée par la KFOR, force militaire de l’OTAN. Les enseignants sont payés, très mal, par l’ONU. Ils sont  contraints d’exercer d’autres métiers, ou d’abandonner. Parmi les anciens stagiaires, l’un est devenu charpentier, l’autre policière… L’enseignement du français est en recul. La LDK a continué d’être le ferment d’une paix civile extrêmement difficile à maintenir, si l’on tient compte des milliers morts et de disparus du conflit, des traumatismes subis, en particulier par les enfants. Aujourd’hui des enclaves serbes subsistent à quelques kilomètres de Pristina. Des institutions civiles leur garantissent la protection et une représentativité démocratique. Ainsi la paix s’est maintenue même si c’est sur le fil. Le secteur attribué à l’armée française, à Mitrovica, zone frontalière entre Kosovo et Serbie est le plus difficile. Malheureusement les investissements économiques des entreprises européennes n’ont pas suivi. Les engagements européens, et notamment français, sont restés insuffisants. Les rêves des jeunes du Kosovo, qui sont la majorité de la population, sont tournés vers les Etats-Unis. Une regrettable politique d’attentisme s’est imposée peu à peu, vis à vis de ce territoire, que n’éclairent plus les projecteurs des médias. Mais l’été dernier, nos amis du MAN du Haut-Rhin ont réussi à organiser un stage de formation aux techniques de coopération  à Gjilan. Des initiatives militantes se poursuivent. Elles ne sont pas assez relayées par les institutions.

 

Ce 21 janvier 2006, la mort d’Ibrahim Rugova, surnommé le Gandhi des Balkans est une perte immense. JMM.

 

Texte rédigé à l’aide de l’ouvrage Ibrahim RUGOVA, le frêle colosse du Kosovo, de J-Y. Carlen, Steve Duchêne et Joël Ehrart, Desclee de Brouwer, collection Témoins d’humanité, 1999.

 retour à la page Kosovo