Extrait de L’Evangile selon Pilate, Eric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, 2000

 

 

Dans la première partie du roman, au soir de son arrestation, un condamné à mort, qui est Jésus-Yéchoua, se remémore sa vie[1]

 

Car chaque jour m’apportait de nouveaux arguments pour me mettre en colère.

Mes colères avaient des noms de femme, Judith, Rachel…

Judith notre voisine avait dix-huit ans et s’était prise d’affection pour un Syrien ; lorsqu’il vint la demander en mariage, les parents de Judith refusèrent : leur fille n’épouserait pas un homme qui ne respecte pas la loi juive. Ils enfermèrent leur fille chez eux. Une semaine plus tard, Judith s’était pendue.

Rachel avait été mariée de force à un riche propriétaire de bétail, un homme plus âgé qu’elle, ventru, fessu, poilu, rougeâtre, énorme, intolérant, qui la battait. Il la trouva un jour dans le bras d’une jeune berger de son âge. Tout le village lapida l’adultère. Elle mit deux heures à mourir des pierres qu’on lui jetait. Deux heures. Des centaines de pierres sur une chair de vingt ans. Rachel. Deux heures. C’est comme cela que la loi d’Israël défend les mariages contre nature.

Tous ces crimes avaient un nom : la Loi.

Et la Loi avait un auteur, Dieu.

Je décidai que je n’aimerais plus Dieu.

Je chargeais Dieu de toutes les sottises, toutes les malversations des hommes ; j’aspirais à un monde plus juste, plus aimant ; je retournais l’univers contre Dieu, comme la preuve de sa nullité ou de sa paresse. J’instruisais son procès du matin au soir.

Le monde me révoltait. Je m’étais attendu à ce qu’il fût beau comme une page d’écriture, harmonieux comme un chant de prière. J’avais attendu de Dieu qu’il fût un meilleur artisan, plus soigneux, plus attentif, qui soignerait les détails autant que l’ensemble, un Dieu qui fût soucieux de la justice et de l’amour. Or Dieu ne tenait pas ses promesses.

-  Tu me fais peur, Yéchoua. Qu’est-ce qu’on va faire de toi ?

-  Le rabbi se lissait la barbe.

 

 

 



[1] Avec un tel choix, on est évidemment en pleine fiction romanesque. Jésus n’a jamais écrit d’autobiographie ; le choix d’Eric-Emmanuel Schmitt, de plus, n’a pas de fondement théologique, à la différence de celui de Marie-Aude Murail, qui fait du récit le témoignage de Pierre. Mais les écrivains ne sont pas des théologiens.