21 septembre 2006

contexte : une lecture à la première séance de français, groupe PE1C, Colmar.

Cet album fait partie d'une série pour le groupe N°1 option LJ de Colmar (29 novembre 2006)

 

Album

NAUMANN-VILLEMIN Christine

BARCILON Marianne

 

Thomas n’a peur de rien

 

L’Ecole des Loisirs, Kaléidoscope, 2004

 

 

 

L’album ne figure pas sur la liste dite de « référence ». L’histoire est toute simple, et peut être lue, à mon avis, dès la section de petits de maternelle. Les illustrations de M.Barcilon sont pleines d’humour, et j’aime sa façon de camper ce petit Thomas au sourire épanoui jusqu’aux oreilles, mais à coup sûr insupportable. Une page double représente d’ailleurs le chaos d’une classe de maternelle un mauvais jour. La maîtresse est complètement débordée, mais « Thomas, lui, était très content et trouvait tout le monde charmant ».

D’une certaine façon l’album entre dans la catégorie des histoires qui magnifient « l’enfant roi », et dans la réalité, ce penchant de certains albums n’est pas toujours bien apprécié des maîtresses. En tous cas c’est une opinion que j’ai entendue récemment  en formation continue.

Ce n’est pas pour cela que cet album m’a retenu, mais au départ pour une raison littéraire. Très sommairement, voici l’histoire. Thomas, trois ans, n’a peur de rien et pour cela inquiète beaucoup ses parents, qui font tout ce qu’ils peuvent pour avoir « un enfant comme les autres » ; pour cela ils essayent différents moyens, comme la lecture d’histoires effrayantes ; cela ne prend pas, alors ils  demandent conseil à la boulangère, à la crémière, à l’épicier, mais rien n’y fait. Jusqu’au jour où ils vont consulter un « spécialiste », en fait une docteur, qui fait un bilan complet pour se rendre à l’évidence : Thomas ne sera pas comme tout le monde, et après tout, ça n’est pas grave. Sauf qu’ au moment de prendre congé, la docteur constate que Thomas a une dent qui bouge. « Félicitations, mon garçon, la petite souris va passer… ». Et là, coup de théâtre … Thomas se met à hurler !

En même temps que j’ai découvert cet album, j’étais dans les contes des frères  Grimm et dans la Psychanalyse des contes de fées de Bettelheim. Le rapprochement s’impose avec le conte « De celui qui partit en quête de la peur », qui est même le tout premier de la sélection faite par Marthe Robert dans la collection Folio. C’est à peu près la même histoire, et on peut penser que les auteurs de l’album on travaillé à partir de ce texte, qu’ils ne copient pas mais qu’ils réécrivent. D’où l’intérêt, pour nous, de retourner, chaque fois qu’un tel cas se présentera, au conte original.

Donc l’histoire est schématiquement la même, sauf que le héros est un « cadet » déluré et entreprenant, ce que le petit Thomas deviendra peut-être. Je ne dévoilerai pas le contenu de l’histoire, fertile en rebondissements. Mais seulement la fin : n’ayant peur de rien, le cadet finit par délivrer un château, et comme il se doit dans les contes, épouser la fille du roi. Reste à consommer ce mariage… et la fin est assez croustillante. Voilà le fils du roi dans le lit à côté de la princesse, et son problème, c’est qu’il n’a toujours pas peur ! Et qu’il s’endort ! Cela contrarie fort sa femme, qui s’en ouvre à une camériste. Laquelle a une idée : « Elle alla au ruisseau qui traversait le jardin et se fit chercher un seau plein de goujons. La nuit, comme le jeune roi dormait, sa femme dut lui retirer ses couvertures et l’asperger avec le seau d’eau froide plein de goujons, de sorte que les petits poissons se mirent à frétiller autour de lui. Alors il se réveilla en s’écriant : « Oh, ma chère femme, comme j’ai le frisson, comme j’ai le frisson ! Oui, à présent, je sais ce que c’est ! »

A vous de découvrir l’analyse faite par Bettelheim, et on peut bien sûr deviner de quel côté la psychanalyse peut nous faire aller. Revenons à l’histoire de Thomas, qui ne se termine pas dans le lit conjugal. Mais souris d’un côté, goujons de l’autre, quel est le rapport ? D’abord dans l’un et l’autre cas, le récit est initiatique. Les deux personnages font une expérience décisive ; après cette aventure, leur vie est changée. Ensuite, les deux récits nous réconcilient avec la peur… Cela fait du bien d’avoir peur ! et les deux personnages découvrent ce sentiment, moralement décrié, avec jubilation. En fait, les parents de Thomas, qui sont cultivés, et qui ont peut-être même lu Bettelheim,  l’ont compris. Mais ils s’y prennent très mal. Ils croient impressionner Thomas, mais le problème c’est non seulement qu’ils confondent le désir de Thomas avec le leur, mais qu’ ils utilisent leurs propres recettes, des trucs connus, trop connus (voir le travail de l’illustratrice)… Or la peur, la vraie peur procède de l’inconnu. Ce recours à une opposition connu / inconnu,  faite par quelqu’un de notre groupe de PE1,  m’a semblé très pertinent. En allant dans cette direction, ne pourrait-on pas dire  que la peur, cette  « bonne peur » qui fait du bien, procède, non pas des choses que nous connaissons, fussent-elles terrifiantes, mais de ce dont l’expérience nous prive, et que nous pouvons, par conséquent, seulement IMAGINER : souris qui passe la nuit d’un côté, goujons frétillant dans l’eau froide de l’autre…

Ceci me fait penser à un propos du cinéaste danois Lars von Trier, dans un film d’horreur qu’il a réalisé en plusieurs épisodes : L’Hôpital et ses fantômes[1]. Après chaque épisode le metteur en scène en costume de présentateur s’adresse aux specteurs de son film, et voici l’un de ses propos: « Gardez vos yeux et vos oreilles ouverts. On peut essayer de vous faire peur avec du faux sang. C’est lorsque vous détournez le regard qu’on vous a eus. C’est derrière vos yeux fermés que se cache la vraie horreur ».

Pour conclure, provisoirement : cette  histoire de peur pourrait nous servir d’introduction à cette catégorie  de la vie de l’esprit, fondamentale parce qu’elle est une des raisons d’être de la littérature, et que nous désignerons par un terme plus général  : c’est l’IMAGINAIRE…

jmm

 



[1] Disponible en DVD, version originale sous-titrée, 4 épisodes en 2 DVD, ZENTROPA Entertainments, 1997