Le petit monde de Catharina Valckx

 

La chaussette verte de Lisette, L’école des loisirs, 2002

Coco Panache, L’école des loisirs, 2004

 

 

A la recherche d’une histoire courte traduite de l’allemand, je suis tombé sur cette auteure qui n’est ni française ni allemande, mais néerlandaise… Les sites spécialisés en littérature de jeunesse qui la mentionnent indiquent qu’elle est cependant née en France, où elle a étudié, avant de poursuivre son itinéraire aux Pays-Bas. Elle écrit et/ou illustre des livres d’images pour enfants depuis 1993 et vit aujourd’hui à Amsterdam. Cette œuvre est un bon exemple de littérature de jeunesse européenne. Les albums que je possède ne portent aucune indication de traduction, Catharina Valckx ayant vraisemblablement écrit ses textes en français et en néerlandais, voire en anglais[1] : elle serait donc son propre traducteur. « J’aime les mélanges, c’est peut-être parce que ma famille était immigrée. Je suis insensible à tout nationalisme ».

 

L’histoire lue ce 25 septembre 2006 pour la première séance de français avec le groupe PE1F bilingue est intitulée La chaussette verte de Lisette . Le coup de pinceau de Valckx, avec encre couleur sépia, donne une grande force expressive aux personnages : la petite poule Lisette, désarmante de candeur et de naïveté, sa maman qui fait tout ce que doit faire une maman, son petit amoureux Bébert (souriceau) et les deux affreux jojos Matou et Matoche (chats comme leur nom l’indique). L’héroïne, avec son bec rouge, son fichu bleu et sa robe à pois jaunes, me fait penser à la Sylvette de Sylvain, et aussi à Becassine… Mais son archétype est peut-être bien hollandais (qui m’aide à trouver ?)

 

L’histoire est toute simple et son moteur est un objet : une chaussette verte, qui a perdu sa sœur, et qui en cours de narration devient bonnet, et autre chose encore, qu’on ne dira pas, qui fera le bonheur d’un poisson. De son propre aveu, l’auteur a voulu dans cet album « cibler sur la chose », et son récit nous en livre une petite poétique.  Par « poétique » il faut entendre l’exploration des dimensions symboliques, imaginaires, de l’objet, à partir de ses caractéristiques matérielles[2]. Mais tout cela se fait chez cet auteur avec légèreté et humour. « Le plus important pour moi, c’est que mes histoires soient réconfortantes et drôles. J’ai souvent remarqué que déjà très jeunes les enfants sont sensibles à l’humour un peu absurde. Celui que ne fait pas rire, mais sourire. Celui qui me réconforte moi aussi »[3]. Mais l’humour permet la profondeur, et  La chaussette verte de Lisette nous fait méditer sur le don. L’objet « trouvé » appartient à qui le trouve, après un certain délai, mais il peut être perdu à nouveau ou volé, puis retrouvé par quelqu’un d’autre, et c’est ce qui arrive dans l’histoire. On est dans l’ordre économique. Et il y a l’ordre du Don, où entre la chausse manquante, qui au départ n’existe pas, mais qui est tricotée par maman pour son enfant. Et la chaussette-bonnet, donnée dans un élan de générosité, qui amorce une histoire d’amour. Dans cet ordre-là, non plus économique mais symbolique,  les dons sont faits sans y penser, ils n’escomptent aucun retour, et ils engagent pour la vie.

 

Valckx fait preuve aussi d’une grande inventivité dans les illustrations. Par exemple, des jeux d’échelle : comme cette cafetière géante au premier plan, « géante » parce que c’est le point de vue du poisson qui la voit au fond de l’eau, et de même  ce « petit râteau », qui est en fait … un peigne. « Lisette s’assoit et attend que la chaussette sèche ». Au bord de la page de droite, un escargot. Double page suivante, apparition de Bébert. L’escargot a progressé, il se trouve maintenant au bord opposé page de gauche. Du temps s’est écoulé, celui qu’il a fallu pour sécher la chaussette…

 

A découvrir aussi Coco Panache, petite variation  (sans doute) sur le roman de Cervantes.  Don Quichotte est Coco, un corbillon, et Rossinante (la monture du célèbre hidalgo) est le chien Paluchon, gentil mais terre à terre, comme Sancho Pança. Coco a découvert sa panoplie de chevalier au grenier, comme Lisette a ramassé la chaussette sur un chemin. Et là encore, l’objet génère l’histoire, qui mène le personnage loin. Après une réaction de panique, qui le fait redevenir tout petit corbeau réfugié sur son arbre, voilà Coco qui se ravise, et pour sauver Paluchon des griffes du loup, qui jette son épée et s’offre, avec panache,  à mourir à sa place. Il n’y a pas de plus grand amour que de mourir pour ceux qu’on aime… L’album témoigne là encore d’un art de raconter par l’image (voir par exemple la double page qui raconte l’attaque du seau…)

 

J’ai aussi dans ma collection Le Roi et la poule, premier album d’une série (2001, Le Roi, la poule et le voleur, 2003, Le Roi, la poule et la terrible Mademoiselle Chardon). Mais ils méritent d’être abordés à part. Vérification faite, Catharina Valckx n’a pas les honneurs de la liste officielle, c’est bien dommage, et voilà qui montre, s’il en était besoin, les limites d’une telle sélection..

 

JMM.



[1] Le net fournit aussi  un titre anglais : Lizett's green sock. Et la recherche pour retrouver ce titre sur le net me mène sur le site allemande http://buecher.compricer.de/2211055818, où vous trouverez d'autres titres encore, par exemple Spinat, chez Moritz, 2000, qui donne en français Miam, des épinards, toujours à l'Ecole des loisirs.

[2] Un peu de la même manière, on pourrait dire que Andersen amorce une poétique de la pantoufle, dans le conte La petite fille aux allumettes. Je pense prendre ce mot de « poétique » (comme substantif) au sens de Bachelard.

[3] Témoignage trouvé sur un site internet