Orthographe : à qui la faute ?(suite)

Entretien donné au Café pédagogique par Danièle Manesse, co-auteure de la récente étude sur l’état des savoirs orthographiques des élèves de 2007. Ce texte peut être trouvé aussi sur le site de l’AFEF (Association Française des Enseignants de Français).

contexte : suite du débat sur le niveau des élèves en orthographe – mis en ligne le 15 février 2007

http://www.afef.org/blog/

Introduction /jmm

L’entretien

Bibliographie

Cet entretien permet d’analyser les données de l’enquête de manière plus professionnelle que les médias. Il n’est pas pour autant spécialement favorable aux enseignants et aux programmes. La remarque faite à propos des perspectives novatrices concernant la grammaire de phrase, dans les années 70-80 me semble très juste. Sans doute en avons-nous trop fait sur les « types » de texte, d’écrit, de discours. Mais cela aussi s’explique, par d’autres progrès faits au cours de la même période en lecture. A propos des SMS et autres textos, dont on pourrait rendre responsables les difficultés actuelles, Manesse considère qu’il est trop tôt pour le dire : sur les 2767 dictées de l’enquête, seules deux faisaient apparaître des notations de type SMS. A méditer aussi les remarques concernant les conditions de l’apprentissage, la mémorisation, l’automatisation des savoirs. Il est clair qu’une observation réfléchie de la langue qui en resterait à une accumulation de remarques pointillistes ne permet pas, aujourd’hui, de construire une orthographe correcte à l’école primaire. Mais cette spécialiste dissipe une autre illusion : il ne suffit pas de savoir l'orthographe pour l'enseigner. Et s'il ne s'agissait que de faire davantage de Bled, cela se saurait ! De ce point de vue, les démarches que construisent quotidiennement les praticiens de terrain, et nos maîtres formateurs, sont très précieuses. Comme E. Orsenna, Manesse avance un rapprochement avec l’apprentissage du solfège et les gammes. Il me paraît un peu discutable : les mêmes débats concernent  aujourd’hui, dans les écoles de musique et les conservatoires, l’enseignement de la musique. Dans quelque domaine que ce soit, la pédagogie de grand-papa est une fiction. Elle n’a jamais existé : nos grands-parents apprenaient eux aussi jeunes dans un monde jeune, et traversé plus qu’on ne croit de questionnements, voire de conflits sur les méthodes. Lisez donc à ce sujet le Manifeste de Charbonnières écrit par les enseignants de français en 1971, ce qui pour bien des PE est quand même loin. D.Manesse souligne aussi le temps « ridicule » de formation alloué par le système à la langue pour les  professeurs étudiants et stagiaires. JMM

L’entretien avec Danièle Manesse sur le site de Café pédagogique

 

Vous annoncez un déclin des connaissances orthographiques entre les générations 1987 et 2005. Cela est-il vraiment établi pour tous les élèves ou ce déclin ne reflète-il que la baisse de quelques élèves ?
Non, c'est à la vérité une baisse bien répartie, si je peux dire : le livre en atteste par l'étude en quartiles, tranches de 25% de la population, et aussi par un tableau très parlant de la répartition des scores aux deux époques : il y avait en 1987 50% d'élèves qui faisaient moins de six erreurs dans la dictée (qui fait 83 mots), il n'y en a plus que 22%.

Mais peut-on comparer les élèves de 1987 et 2005 ?
Si on prend le point de vue de comparer des niveaux (du CM2 à la troisième), oui : notre étude met face à face les élèves d'un système scolaire structurellement inchangé (le collège unique était déjà en place et rôdé en 1987). Si l'on prend le point de vue de l'âge, la comparaison n'a pas la même valeur : les élèves de 2005 ont six mois de moins en moyenne que ceux de 1987 ; ceci, parce qu'ils redoublent moins, qu'on les oriente moins dans des filières marginales.

Votre étude montre que c'est d'abord l'orthographe grammaticale qui est touchée. Justement le ministre souhaite la disparition de l'ORL[i][ii] et le retour de l'enseignement de la grammaire traditionnelle. Cela vous semble-t-il nécessaire ?
C'est un point délicat, parce que le contexte prête à la polémique, aux positions bloquées et non à la discussion argumentée et réfléchie. Le rapport sur la grammaire de Bentolila, la circulaire qui lui fait suite sont des réponses opportunistes et, disons-le en cette période électorale, des coups politiques médiocres, pour donner de mauvaises réponses à ce qui me semble de vraies questions.
Et ces questions, nous sommes nombreux, chez les " gens de bonne volonté " , à les avoir posées dès la mise en œuvre des programmes de 2002 pour l'école primaire. Je vais vous donner mon avis, qui n'est pas forcément celui de ma camarade Danièle Cogis, auteur dans le livre d'une très solide étude des erreurs grammaticales dans les dictées de 2005. Et j'y vais carrément et j'essaie de dire comment je vois les choses le plus simplement possible.
D'abord, il ne s'agit pas de revenir à la grammaire " traditionnelle ", mais de dégager la grammaire utile pour l'orthographe et l'apprentissage des langues étrangères. Il y a eu dans les années 70 un très riche fonds de propositions didactiques qui ont été ensevelies par la vague de la production sur les types et formes des discours, et c'est dommage. Le discrédit convenu qui pèse sur la grammaire de phrase me semble une des conséquences déplorable de ce mouvement de vagues et d'oubli.
Sur l'ORL, maintenant : observer, comprendre comment la langue fonctionne ne suffit pas aux élèves pour s'approprier la règle, la connaissance, pour l'intégrer, pour la capitaliser et la mettre en œuvre de manière automatique. Le travail d'observation de la langue est fondamental : il donne du sens à l'apprentissage. Mais on doit avoir fait quelque chose avant et faire quelque chose après : l'orthographe du français est compliquée, elle exige une vigilance constante. Pour ce faire, il faut se référer à un corps de savoirs simples - à l'exception du fichu accord de PP, la langue orale se charge de l'occire -. J'ai pour ma part toujours été très frappée dans les présentations faites par des didacticiens (articles, colloques etc.) de démarches inductives d'enseignement de l'orthographe : à aucun moment, on n'explique comment on a enseigné la règle, comment on l'a fait apprendre, mémoriser, où et comment elle est consignée par les élèves, dans quelle progression ; enfin, comment et quand on évalue (alors que la question est cruciale : l'ORL se pratique plutôt en groupe).
Or il n'y a rien à faire, s'il n'y a pas entraînement, capitalisation, il n'y a pas d'appropriation. La démarche ORL est une part nécessaire du travail, mais elle ne suffit pas à construire des repères durables. Il faut aussi assumer de faire de la mécanique. C'est comme en musique. Oui, il faut des moments de solfège et de gammes, oui il faut des moments d'entraînement, oui, il faut des moments d'enseignement spécifiques de l'orthographe et de la grammaire, c'est mon avis. Sinon, le risque est grand de ne pas pourvoir les élèves, et notamment ceux dont le seul recours est l'école et qui sont les plus exposés à l'échec, des repères dont ils ont absolument besoin.

Faut-il revenir aux horaires et à l'enseignement du français comme ils étaient en 1987 pour retrouver le niveau de 1987 ?
Ce n'est certainement pas seulement une question d'horaires. Certes, le temps consacré au français est essentiel. C'est long d'apprendre quelque chose qui est difficile, multiforme comme en témoigne le chapitre 3, où chacune de nous explique les " chemins " des erreurs et de l'acquisition de quatre domaines de l'orthographe (la grammaire, le lexique, les mots-outils, les signes et accents) . Dans la brève conclusion qui a été discutée entre nous quatre, nous disons : " On ne peut pas tout faire dans le temps des études, déjà lourd pour les élèves " et nous indiquons qu'il y a des choix à faire. Les programmes sont le produit de choix qui sont des choix politiques, et dont le Café s'est fait récemment l'écho.
Quels sont les savoirs pour lesquels la société mandate l'école et qu'elle juge indispensables ? Moi, je suis souvent exaspérée par les finasseries académiques et railleuses qui entourent le débat récurrent sur le socle commun. Des sociologues, tels François Dubet ou Jean-Pierre Terrail, extérieurs aux groupes de pression de notre petit milieu, me semblent ceux qui posent le plus courageusement ces questions.
Mais il y a d'autres problèmes. La raison qui m'a poussée, quasiment " vingt ans après " à ré-entreprendre cette recherche qui est un sacré chantier, c'est un travail sur l'échec en français des classes " difficiles " de collège (2003). La mauvaise articulation des programmes de l'école avec ceux du collège a une part importante de responsabilité, à mon avis, dans le déclin orthographique des élèves. L'école primaire, en allégeant les tâches de travail sur la langue au profit notamment de la lecture et de la littérature, s'est déchargée sur le collège d'une partie des notions de langue. A juste raison : il y a encore quatre ans pour asseoir les savoirs de base ! Et le collège ne prend pas du tout le relais. Ce n'est pas un scoop : dans les recherches bibliographique qui accompagnent ce travail, j'ai lu tous les rapports de l'Inspection générale (ce sont des remontées du " terrain " !). Ils s'en inquiètent.

Souvent on fait le lien de la chute orthographique avec les nouvelles formes d'écriture (mail, sms). Ce lien est-il établi ? Que faire en ce cas ?
Il est tôt pour affirmer quoi que ce soit à ce sujet.. En tout état de cause, l'école n'y pourrait pas grand-chose ! Mais, restons calmes : tout le monde utilise des systèmes de notations bricolés, ne serait-ce que pour prendre des notes, et change de code selon les situations. Rien n'indique qu'il faut s'en inquiéter : on lira un point sur la situation de David et Gonçalves dans le Français aujourd'hui de mars 2007. Sur les 2767 dictées de 83 mots, nous n'avons rencontré que deux notations type SMS !

Vous imputez le déclin a un affaiblissement de la norme dans la société. Liez vous l'intérêt que porte l'opinion publique à l'orthographe à une nostalgie conservatrice (une aspiration à l'ordre) ? Cet intérêt, qui semble réel, ne contredit -il pas un éventuel déclin de la norme ?
La norme, ce n'est pas seulement l'aspiration à l'ordre, c'est des valeurs collectives partagées. L'intérêt que la société porte à l'orthographe est un fait, et doit être reconnu comme tel. On ne juge pas les faits, on cherche à les comprendre. J'essaie d'analyser cela dans le premier chapitre. L'orthographe est populaire, parce qu'elle est le premier des savoirs populaires, elle est une sorte de métaphore de la langue écrite qui est une conquête du peuple récente, enfin dans sa généralisation, à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle. Elle était au centre du premier examen de promotion populaire, le certif.
La langue, y compris dans sa modalité écrite, est partie en profondeur de l'identité de chacun, elle fait partie de l'héritage minimum. Là où ça se complique, c'est que l'orthographe du français est pour une part arbitraire, irrationnelle, et on la trouve aussi insupportable : il y a deux forces contraires dans la relation que chacun entretient avec l'orthographe. Bernadette Wynants, une sociologue encore, montre très bien l'ambivalence de la relation à l'orthographe. Et cette ambivalence, elle habite aussi les enseignants, elle les tourmente, et elle les met en situation d'insécurité sur leurs missions.

Pour certains l'apprentissage de l'orthographe est une perte de temps. Qu'en pensez vous ?
C'est complètement aristocratique de dire cela, parce que ceux qui n'ont pas eu assez d'enseignement orthographique en souffrent, et le font savoir : je pense aux élèves de ZEP, à ceux des LP, qui souvent, ont renoncé…
L'orthographe, " bien enseignée ", c'est intéressant ; c'est un entraînement à l'activité métalinguistique, requise dans toutes les disciplines à l'école, c'est une source de découverte sur la langue et le sens.
Tant que l'orthographe est requise dans la vie sociale, tant qu'il n'y a pas de mouvement consensuel dans la société pour en simplifier ce qui peut être simplifié et gagner du temps d'apprentissage, il faut oser l'enseigner, et l'enseigner bien, y compris dans ses aspects qui exigent répétitions et mémorisation, mieux que ce n'est fait à mon avis. On attire l'attention dans notre conclusion sur le temps ridicule dans la formation des professeurs des écoles et des collèges alloué à l'étude de la langue. Il ne suffit pas de savoir l'orthographe pour savoir l'enseigner. Et moins on a réfléchi sur la manière d'enseigner, et plus on enseigne dogmatiquement, c'est connu.
En tout état de cause, ce serait bien si ce travail pouvait réactiver le débat sur les modifications orthographiques qui peuvent être faites. Dans le sens qu'indique Chervel dans la postface, dont je partage le point de vue : pas sur des détails, mais sur deux ou trois grands points qui eux feraient gagner du temps : doubles consonnes, lettres grecques, pluriel en x….

Danièle Manesse


Danièle Manesse, Danièle Cogis, Michèle Dargans, Christine Tallet, Orthographe : à qui la faute ?, préface d'André Chervel, Paris, ESF éditeur, 2007, 250 pages.

 

Pour enseigner l’orthographe, il faut d’abord comprendre les phénomènes morphosyntaxiques, donc connaître les bases de la grammaire de phrase. Une grammaire novatrice des années 70-80 a été  la série Bâtir une grammaire, Combettes, Fresse, Tomassone, publiée en 1977 par Delagrave : un manuel par niveau du collège (6°, 5°, 4°, 3°). Trop innovante, trop intelligente, cette série n’a pas été poursuivie : il n’y a pas de miracle en didactique : pour  bien travailler, il faut une formation. En 1977, s’il existait bien sûr des écoles normales pour les instituteurs, il n’y avait aucun institut équivalent pour les professeurs de collège, hormis les facultés de lettres, qui enseignaient la littérature, la linguistique, mais pas la didactique. C’est dans « Bâtir une grammaire  6° » que je me suis formé à la didactique des conjugaisons (conjuguer, c'est orthographier !). De très bons ouvrages en grammaire de phrase ont encore été publiés par la suite. Par exemple Grammaire 6°, de B. Couté et S. Karabetian, chez Retz en 1990. Roberte  Tomassone, qui faisait partie des trois professeurs de Nancy de Bâtir une grammaire a produit en 1996, en collaboration avec Claudine Leu-Simon, Pour enseigner la grammaire, toujours chez Delagrave, à destination des futurs professeurs. Ceux qui trouvent que la Grammaire méthodique du français (Riegel, Pellat, Rioul, PUF) est « trop difficile » peuvent essayer celle de Tomassone, que nous avons recommandée certaines années en PE1. Problème  : elle est actuellement épuisée. Mais utiliser la GMF, « ça s’apprend ! » (JMM)

 

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[i] Dans le programme de 2002, ce signe ne désignait pas de spécialité médicale, mais l’observation réfléchie de la langue.

[ii][ii][ii]