H.C. ANDERSEN, La petite fille aux allumettes

contexte : retour du stage R2 nov-dec 2005 : ce conte a été proposé dans une classe au cycle 3

 

Quand les traducteurs prennent des libertés…

 

A la BCD de Colmar, j’ai trouvé quatre  traductions du texte d’Andersen (1805-1875) :

 

-  l’édition Gallimard, en Folio classique, mise au point par Régis Boyer ; son titre est Contes ; cette traduction date de 1992 et correspond à celle de l’édition de la Pléiade (codée BOY)

-  l’édition du Livre de Poche Jeunesse, éditée par Hachette, en 1979 : elle porte le titre est Poucette et autres contes ; les traducteurs sont D.Soldi,  E.Grégoire, L.Moland, avec des illustrations de Hans Tegner (codée : POCH)

-  le tome 3 des Contes d’Andersen, dans la collection Neuf de l’Ecole des loisirs, parue en 1979. Les traducteurs sont D.Soldi et L.Moland, avec des illustrations de Vilhelm Pedersen et de Lorenz Frolich (codée : NEUF)

-  l’album La petite marchande d’allumettes, Hans-Christian Andersen, Georges Lemoine, traduit par P.G. La Chesnais. Dédié « aux enfants du monde victimes des barbares », cette version du conte rapproche le texte d’Andersen du conflit bosno-serbe et de l’encerclement de Sarajevo entre 1992 et 1995. L’ouvrage est paru en 1999 (codé : SARA)

 


BOY

POCH

NEUF

SARA

LA PETITE FILLE AUX ALLUMETTES

 

Il faisait atrocement froid. Il neigeait, l’obscurité du soir venait. Il faut dire que c’était le dernier soir de l’année, la veille du jour de l’An. Par ce froid, dans cette obscurité, une pauvre petite fille marchait dans la rue, tête nue, pieds nus. C’est-à-dire : elle avait bien mis des pantoufles en partant de chez elle, mais à quoi bon ! C’étaient des pantoufles très grandes, sa mère les portait dernièrement, tellement elles étaient grandes, et la petite les perdit quand elle se dépêcha de traverser la rue au moment où deux voitures passaient affreusement vite. Il n’y eut pas moyen de retrouver l’une des pantoufles, et l’autre, un gamin l’emporta : il disait qu’il pourrait en faire un berceau quand il aurait des enfants.

LA PETITE FILLE AUX ALLUMETTES

 

Comme il faisait froid ! la neige tombait et la nuit n’était pas loin ; c’était le dernier soir de l’année, la veille du Jour de l’An. Au milieu de ce froid et de cette obscurité, une petite fille marchait dans la rue, la tête et les pieds nus. Elle avait, il est vrai, des pantoufles en quittant la maison, mais elles ne lui avaient pas servi longtemps : c’étaient de grandes pantoufles que sa mère avait déjà usées, si grandes que la petite les perdit en se pressant pour traverser la rue entre deux voitures. L’une resta introuvable ; quant à l’autre un gamin l’emporta, disant qu’il en ferait un berceau quand, plus tard, il aurait des enfants.

LA PETITE FILLE ET LES ALLUMETTES

 

Comme il faisait froid ! la neige tombait et la nuit n’était pas loin ; c’était le dernier soir de l’année, la veille du jour de l’an. Au milieu de ce froid et de cette obscurité, une pauvre petite fille marchait dans la rue, la tête et les pieds nus. Elle avait, il est vrai, des pantoufles en quittant la maison, mais elles ne lui avaient pas servi longtemps : c’étaient de grandes pantoufles que sa mère avait déjà usées, si grandes que la petite les perdit en se pressant de traverser la rue entre deux voitures. L’une fut réellement perdue ; quant à l’autre un gamin l’emporta, avec l’intention d’en faire  un berceau pour son petit enfant quand le ciel lui en donnerait un.

LA PETITE MARCHANDE D’ALLUMETTES

 

Il faisait affreusement froid ; il neigeait et commençait à faire sombre ; c’était le dernier soir de l’année, la veille du jour de l’An. Par ce froid et dans cette demi-obscurité, une petite fille marchait dans la rue tête nue, pieds nus ; oh, elle avait bien eu des pantoufles aux pieds, lorsqu’elle était sortie de chez elle, mais à quoi bon !

……………………….

C’étaient de très grandes pantoufles, sa mère les avait mises en dernier lieu, tant elles étaient grandes, et la petite les avait perdues en se dépêchant de traverser très vite une place. L’une des pantoufles fut impossible à retrouver, et un garçon courait avec l’autre disant qu’elle pourrait lui servir de berceau, quand il aurait des enfants.

 


 

Ce cours est évolutif : j’ai trouvé aux éditions du Chêne une édition récente des Contes d’Andersen sans indication de traducteur. Elle contient une version du conte avec une illustration : l’affiche de Péron pour le film de Jean Renoir : « La marchande d’allumettes ».

Voici le texte :

« Il faisait effroyablement froid ; il neigeait depuis le matin ; il faisait effroyablement sombre ; le soir approchait, le soir du dernier jour de l’année. Au milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la rue ; elle n’avait rien sur la tête, elle était pieds nus. Lorsqu’elle était sortie de chez elle le matin, elle avait eu des pantoufles beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les perdit-elle lorsqu’elle eut à se sauver devant une file de voitures ; les voitures passées, elle chercha après ses chaussures ; un méchant garnement s’enfuyait emportant en riant une de ses pantoufles ; l’autre avait été entièrement écrasée ».

Cette traduction, tout de même assez différente des quatre autres, est attestée également dans une édition scolaire des Contes (Larousse). Celle-ci comporte un appareil critique, avec une remarque relative aux traductions. Nous y apprenons que le texte ci-dessous est dû à Soldi et Moland, traducteurs « rigoureux », contemporains d’Andersen, et qui avaient sa confiance ! On peut cependant être perplexe, et il nous faudrait, pour nous faire une idée juste, nous rapporter au texte original, en langue danoise… ou suivre la traduction la plus récente par Marc Auchet, qui vient d’être publiée à l’occasion du bicentenaire de la naissance de l’écrivain. Je n’ai pas encore pu la trouver à ce jour…

 

Et ça n’est pas terminé :

 

La médiathèque de Guebwiller, spécialisée en littérature de jeunesse allemande,  possède un recueil de contes d’Andersen où figure l’histoire de la petite fille aux allumettes. La traduction allemande (Guenadi Spiring, ed. Gerstenberg) est assez proche de la version de l’édition Boyer. En voici le début :

 

DAS KLEINE MÄDCHEN MIT DEN SCHWEFELHÖLZERN

 

Es war ganz abscheulich kalt ; es schneite und es begann zu dunkeln und Abend zu werden ; es war auch der letzte Abend im Jahr, des Altjahrsabend. In dieser Kälte und in dieser Dunkelheit ging ein kleines, armes Mädchen mit blossem Kopf und nackten Füssen die Strasse entlang ; ja, es hatte allerdings Pantoffeln gehabt, als es von zu Hause fortging, aber was nützte das schon ! Die Pantoffeln waren sehr gross gewesen, seine Mutter hatte sie zuletzt getragen, so gross waren sie, und die verlor die Kleine, als sie über die Strasse eilte, weil zwei Wagen so schrecklich schnell an ihr vorbeifuhren. Der eine Pantoffel war nicht zu finden und mit dem anderen rannte ein Junge weg ; er sagte, den könnte er als Wiege gebrauchen, wenn er selbst einmal Kinder bekäme.

 

Georges Lemoine a réalisé une autre version de La petite fille aux allumettes, dans la collection Folio Cadet, toujours d’après la traduction de La Chesnais, mais avec d’autres illustrations. Le texte est à quelques variantes près le même que celui de l’album paru la même année chez Nathan (1999). Voici une de ces variantes :

« C’était de très grandes pantoufles, sa mère les avait mises en dernier lieu, tant elles étaient grandes, et la petite les avait perdues en se dépêchant de traverser très vite » (dans l’album qui évoque la guerre à Sarajevo, on a : « en se dépêchant de traverser très vite une place ».

 

Enfin, en attendant d’autres versions, il faut citer deux albums qui ne sont pas des traductions :

 

Allumette, de Tomi Ungerer, en co-édition Diogenes Verlag AG Zurich et L’Ecole des Loisirs, 1994. L’édition en allemand est disponible à Guebwiller, et la version française à Colmar. Ungerer conserve le personnage, et l’atmosphère hivernale du conte de Noël, mais la suite est totalement différente, et désopilante, comme on peut s’y attendre chez cet auteur !

 

L’homme qui allumait les étoiles, de Claude Clément, illustré par John Howe, Casterman, 1991, est un conte qui pourrait être inspiré par l’œuvre d’Andersen ; en tous cas il développe en partie les mêmes archétypes imaginaires, dans un cadre fictionnel très différent (une sorte de Moyen-Age intemporel). Les personnages principaux en sont un vagabond et un enfant...