PE1DE – 7-8 décembre 2005 (Colmar, Guebwiller)

Entraînement au CAPE 2006.

 

 

1.                       La question de grammaire

 

 

Objectifs :

-  s’entraîner à rendre compte de « faits de langue » en utilisant un métalangage approprié

-  articuler observation réfléchie de la langue et enjeux de compréhension et interprétation

-  savoir présenter les éléments de la recherche conformément aux attendus de l’épreuve

 

H.C. ANDERSEN, La petite fille aux allumettes

 

Quand les traducteurs prennent des libertés…

 

Nous utilisons 4 traductions du texte d’Andersen (1805-1875) :

 

-  l’édition Gallimard, en Folio classique, mise au point par Régis Boyer ; son titre est Contes ; cette traduction date de 1992 et correspond à celle de l’édition de la Pléiade (codée BOY)

-  l’édition du Livre de Poche Jeunesse, éditée par Hachette, en 1979 : elle porte le titre est Poucette et autres contes ; les traducteurs sont D.Soldi,  E.Grégoire, L.Moland, avec des illustrations de Hans Tegner (codée : POCH)

-  le tome 3 des Contes d’Andersen, dans la collection Neuf de l’Ecole des loisirs, parue en 1979. Les traducteurs sont D.Soldi et L.Moland, avec des illustrations de Vilhelm Pedersen et de Lorenz Frolich (codée : NEUF)

-  l’album La petite marchande d’allumettes, Hans-Christian Andersen, Georges Lemoine, traduit par P.G. La Chesnais. Dédié « aux enfants du monde victimes des barbares », cette version du conte rapproche le texte d’Andersen du conflit bosno-serbe et de l’encerclement de Sarajevo entre 1992 et 1995. L’ouvrage est paru en 1999 (codé : SARA)

 


BOY

POCH

NEUF

SARA

LA PETITE FILLE AUX ALLUMETTES

 

Il faisait atrocement froid. Il neigeait, l’obscurité du soir venait. Il faut dire que c’était le dernier soir de l’année, la veille du jour de l’An. Par ce froid, dans cette obscurtié, une pauvre petite fille marchait dans la rue, tête nue, pieds nus. C’est-à-dire : elle avait bien mis des pantoufles en partant de chez elle, mais à quoi bon ! C’étaient des pantoufles très grandes, sa mère les portait dernièrement, tellement elles étaient grandes, et la petite les perdit quand elle se dépêcha de traverser la rue au moment où deux voitures passaient affreusement vite. Il n’y eut pas moyen de retrouver l’une des pantoufles, et l’autre, un gamin l’emporta : il disait qu’il pourrait en faire un berceau quand il aurait des enfants.

LA PETITE FILLE AUX ALLUMETTES

 

Comme il faisait froid ! la neige tombait et la nuit n’était pas loin ; c’était le dernier soir de l’année, la veille du Jour de l’An. Au milieu de ce froid et de cette obscurité, une petite fille marchait dans la rue, la tête et les pieds nus. Elle avait, il est vrai, des pantoufles en quittant la maison, mais elles ne lui avaient pas servi longtemps : c’étaient de grandes pantoufles que sa mère avait déjà usées, si grandes que la petite les perdit en se pressant pour traverser la rue entre deux voitures. L’une resta introuvable ; quant à l’autre un gamin l’emporta, disant qu’il en ferait un berceau quand, plus tard, il aurait des enfants.

LA PETITE FILLE ET LES ALLUMETTES

 

Comme il faisait froid ! la neige tombait et la nuit n’était pas loin ; c’était le dernier soir de l’année, la veille du jour de l’an. Au milieu de ce froid et de cette obscurité, une pauvre petite fille marchait dans la rue, la tête et les pieds nus. Elle avait, il est vrai, des pantoufles en quittant la maison, mais elles ne lui avaient pas servi longtemps : c’étaient de grandes pantoufles que sa mère avait déjà usées, si grandes que la petite les perdit en se pressant de traverser la rue entre deux voitures. L’une fut réellement perdue ; quant à l’autre un gamin l’emporta, avec l’intention d’en faire  un berceau pour son petit enfant quand le ciel lui en donnerait un.

LA PETITE MARCHANDE D’ALLUMETTES

 

Il faisait affreusement froid ; il neigeait et commençait à faire sombre ; c’était le dernier soir de l’année, la veille du jour de l’An. Par ce froid et dans cette demi-obscurité, une petite fille marchait dans la rue tête nue, pieds nus ; oh, elle avait bien eu des pantoufles aux pieds, lorsqu’elle était sortie de chez elle, mais à quoi bon !

……………………….

C’étaient de très grandes pantoufles, sa mère les avait mises en dernier lieu, tant elles étaient grandes, et la petite les avait perdues en se dépêchant de traverser très vite une place. L’une des pantoufles fut impossible à retrouver, et un garçon courait avec l’autre disant qu’elle pourrait lui servir de berceau, quand il aurait des enfants.

 


 

Ce cours est évolutif : j’ai trouvé aux éditions du Chêne une édition récente des Contes d’Andersen sans indication de traducteur. Elle contient une version du conte avec une illustration : l’affiche de Péron pour le film de Jean Renoir : « La marchande d’allumettes ».

Voici le texte :

« Il faisait effroyablement froid ; il neigeait depuis le matin ; il faisait effroyablement sombre ; le soir approchait, le soir du dernier jour de l’année. Au milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la rue ; elle n’avait rien sur la tête, elle était pieds nus. Lorsqu’elle était sortie de chez elle le matin, elle avait eu des pantoufles beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les perdit-elle lorsqu’elle eut à se sauver devant une file de voitures ; les voitures passées, elle chercha après ses chaussures ; un méchant garnement s’enfuyait emportant en riant une de ses pantoufles ; l’autre avait été entièrement écrasée ».

Cette traduction, tout de même assez différente des quatre autres, est attestée également dans une édition scolaire des Contes (Larousse). Celle-ci comporte un appareil critique, avec une remarque relative aux traductions. Nous y apprenons que le texte ci-dessous est dû à Soldi et Moland, traducteurs « rigoureux », contemporains d’Andersen, et qui avaient sa confiance ! On peut cependant être perplexe, et il nous faudrait, pour nous faire une idée juste, nous rapporter au texte original, en langue danoise… ou suivre la traduction la plus récente par Marc Auchet, qui vient d’être publiée à l’occasion du bicentenaire de la naissance de l’écrivain. Je n’ai pas encore pu la trouver à ce jour…

 

Et ça n’est pas terminé :

 

La médiathèque de Guebwiller possède un recueil de contes d’Andersen où figure l’histoire de la petite fille aux allumettes. La traduction allemande est assez proche de la version de l’édition Boyer. En voici le début :

 

DAS KLEINE MÄDCHEN MIT DEN SCHWEFELHÖLZERN

 

Es war ganz abscheulich kalt ; es schneite und es begann zu dunkeln und Abend zu werden ; es war auch der letzte Abend im Jahr, des Altjahrsabend. In dieser Kälte und in dieser Dunkelheit ging ein kleines, armes Mädchen mit blossem Kopf une nackten Füssen die Strasse entlang ; ja, es hatte allerdings Pantoffeln gehabt, als es von zu Hause fortging, aber was nützte das schon ! Die Pantoffeln waren sehr gross gewesen, seine Mutter hatte sie zuletzt getragen, so gross waren sie, und die verlor die Kleine, als sie über die Strasse eilte, weil zwei Wagen so schrecklich schnell an ihr vorbeifuhren. Der eine Pantoffel war nicht zu finden und mit dem anderen rannte ein Junge weg ; er sagte, den könnte er als Wiege gebrauchen, wenn er selbst einmal Kinder bekäme.

 

Georges Lemoine a réalisé une autre version de La petite fille aux allumettes, dans la collection Folio Cadet, toujours d’après la traduction de La Chesnais, mais avec d’autres illustrations. Le texte est à quelques variantes près le même que celui de l’album paru la même année chez Nathan (1999). Voici une de ces variantes :

« C’était de très grandes patoufles, sa mère les avait mises en dernier lieu, tant elles étaient grandes, et la petite les avait perdues en se dépêchant de traverser très vite » (dans l’album qui évoque la guerre à Sarajevo, on a : « en se dépêchant de traverser très vite une place ».

Il manquait ... le texte d'origine en danois : grâce au groupe PE1 E de Guebwiller, j'ai pu me le procurer. Voici donc le début du conte "La petite fille aux allumettes" d'Andersen dans sa langue. Il nous faut maintenant un traducteur ou une traductrice...

 

Enfin, en attendant d’autres versions, je pense qu’il faut citer deux albums qui ne sont pas des traductions, mais des réécritures :

 

Allumette, de Tomi Ungerer, en co-édition Diogenes Verlag AG Zurich et L’Ecole des Loisirs, 1994. L’édition en allemand est disponible à Guebwiller, et la version française à Colmar. Ungerer conserve le personnage, et l’atmosphère hivernale du conte de Noël, mais la suite est totalement différente, et désopilante, comme on peut s’y attendre chez cet auteur !

 

L’homme qui allumait les étoiles, de Claude Clément, illustré par John Howe, Casterman, 1991, est un conte qui me paraît inspiré par l’œuvre d’Andersen ; en tous cas il développe les mêmes archétypes imaginaires, dans un cadre fictionnel très différent (une sorte de Moyen-Age intemporel). Le héros n’est pas une petite fille, mais un vagabond.

 

 

Questions :

 

1.                       Analysez et classez les propositions des traducteurs pour la première phrase. Laquelle préférez-vous ? pourquoi ?

2.                       Il faisait atrocement froid (BOY) / affreusement froid (SARA). A quelle classe grammaticale appartiennent les deux variantes lexicales. Comment expliqueriez-vous à des élèves du cycle 3 la « fabrication » de ces mots, et leurs propriétés syntaxiques ?

3.                       « tête nue, pieds nus » (BOY + SARA) / « la tête et les pieds nus » (POCH + NEUF). Analysez les deux formes de l’adjectif « nu » ; justifiez l’orthographe dans les trois occurrences. Quelles difficultés pourraient surgir pour un élève du cycle 2 s’il devait écrire ces adjectifs.

4.                       C’étaient de grandes pantoufles (BOY – POCH – NEUF – SARA). Justifiez l’orthographe de « c’étaient ». Quelle est la fonction de « de grandes pantoufles » ? Comment justifieriez-vous la graphie « c’étaient » avec des enfants ?

5.                       « … quant à l’autre un gamin… qu’il en ferait un berceau quand, plus tard » (POCH) : identifiez et analysez les deux formes de [kâ] ; comment feriez-vous pour les différencier dans la classe ?

6.                       « … disant qu’elle pourrait lui servir de berceau, quand il aurait des enfants. » Identifiez les formes des verbes et justifiez leur emploi

7.                       BOY et SARA ® passage concernant les pantoufles : repérez dans les deux cas l’expression de la cause ; comparez le sens avec POCH et NEUF : est-ce le même sens ? Essayez de formuler votre analyse en utilisant des notions grammaticales.

8.                       Les expansions du verbe « traverser » :

-  « en se pressant pour traverser la rue entre deux voitures » (POCH)

-  « en se dépêchant pour traverser très vite une place » (SARA)

-  « en se dépêchant de traverser très vite » (2° ouvrage de Lemoine)

9.                        « affreusement » et « vite » (BOY)  : identifiez ces deux mots ; ont-ils ici les mêmes propriétés syntaxiques ?

10.                   « quand il aurait des enfants »(SARA) : analysez ce groupe syntaxique ; quelles sont ces propriétés ?

11.                    Comparez les trois titres des traductions (BOY+POCH / NEUF / SARA. Essayez d’employer un métalangage grammatical pour rendre compte des différences de sens.

 

Avant de proposer des solutions, voici quelques points de méthode :

 

C’est une épreuve d’observation réfléchie de la langue, et non de restitution de savoirs grammaticaux appris. Ce serait cependant se leurrer que d’en conclure que les connaissances sont inutiles. Mais elles ne conditionnent pas la réussite à elles seules. Et chance : il n’est pas besoin d’être un éminent linguiste pour s’en tirer honorablement.

 

Il y a trois niveaux de savoir-faire :

 

1)                      OBSERVER

 

Prendre en compte le « mot à mot » du texte, le citer à bon escient, entre guillemets. On peut souligner la partie de l’énoncé, ou  du mot, qui fonde les remarques.

 

2)                      ANALYSER

 

C’est mettre en rapport les objets de l’observation avec des connaissances grammaticales. L’opération de désignation des catégories ou des fonctions est certes importante, mais elle doit toujours être fondée sur un raisonnement. L’ensemble des désignateurs pertinents forme un « métalangage ». Le raisonnement s’appuie sur des manipulations, notamment : SUPPRIMER – REMPLACER – DEPLACER – EXPANSER

 

3)                      INTERPRETER

 

Dans le programme l’ORL n’est pas une activité en soi, coupée de ses enjeux qui sont ECRIRE, LIRE. Historiquement la didactique pour l’école primaire a commencé par explorer le champ de l’écriture (nombreux ouvrages et manuels traitant de la production de textes, à partir de 1985). L’ORL appliquée à la compréhension (donc « pour mieux lire ») est une orientation plus récente. En tous cas, cette subordination de l’ORL à des enjeux de lecture-écriture plus « vitaux » pour l’enfant est très importante. Je ne suis cependant pas parvenu à intégrer cette condition dans les 10 items.

 

 

Solution des problèmes

 

Notre grammaire de référence sera la Grammaire méthodique du français de Riegel, Pellat, Rioul, PUF, 1994.

Une bonne manière de s’en servir est la consultation de l’index, qui renvoie souvent à plusieurs pages de l’ouvrage. Ainsi, d’une question particulière, on arrive à se faire une vue d’ensemble.

 

 

1.                       Analysez et classez les propositions des traducteurs pour la première phrase. Laquelle préférez-vous ? pourquoi ?

 

La première difficulté de la question réside dans la notion de « phrase ». Nous avons vu que le critère graphique (ça commence par une majuscule) est insuffisant (non validé dans certains types d’écrit). Nous retiendrons le critère syntaxique : P® GNS + GV, qui n’est pertinent, il est vrai, que pour les  phrases de base déclaratives, les plus fréquentes.

De ce fait, il faut comparer deux version du conte :

BOY : il faisait atrocement froid

POCH : comme il faisait froid !

Dans le premier cas, c’est une phrase DECLARATIVE, ainsi nommée parce que le locuteur « asserte » quelque chose (= une « acte de langage). D’autres critères définissent la phrase de type déclaratif : la structure syntaxique donnée ci-dessus ; à l’oral la « mélodie » descendante. Dans le 2° cas, on peut se demander avec la GMF si l’acte de langage est vraiment différent du premier. Dans bien des cas une phrase devient exclamative à l’oral si elle est dite d’une certaine façon ; à l’écrit si elle est suivie d’un point d’exclamation. Raison pour laquelle on peut ne pas reconnaître l’exclamative comme un « type » à part entière. La tradition scolaire cependant le fait. Ici un argument supplémentaire plaide dans ce sens : la structure de la phrase avec l’adverbe « comme » est spécifique.

Interprétation : grâce à une très judicieuse remarque faite en cours par une PE1, on constate que dans la phrase déclarative l’émotion vient de l’adverbe « atrocement », alors que dans la phrase exclamative, elle vient de la construction grammaticale… C’est l’un ou l’autre. La preuve c’est que je ne peux pas dire :

· comme il fait atrocement froid ! »

D’où deux manières aussi différentes de lire ces versions à haute voix. Il faudra nous souvenir de ce texte quand nous nous entraînerons à lire à voix haute (prévu pour le cours optionnel LJ)

 

2.                       Il faisait atrocement froid (BOY) / affreusement froid (SARA). A quelle classe grammaticale appartiennent les deux variantes lexicales. Comment expliqueriez-vous à des élèves du cycle 3 la « fabrication » de ces mots, et leurs propriétés syntaxiques ?

 

Par « variantes lexicales » on entend des mots différents pour exprimer une idée semblable. Les lexicographes évoquent des « quasi-synonymes », ici «atrocement » et « affreusement ».

Je peux les remplacer par toute une série de mots qui se terminent par le suffixe –ment, mais aussi par d’autres : « moins », « très », « fort », etc. Je peux aussi les enlever

Ce sont des ADVERBES, définis en général par trois critères : l’invariabilité, le caractère facultatif, et la dépendance par rapport à un autre élément de la phrase.

Ici on voit que ces deux adverbes, malgré leur nom qui les rapproche du verbe, déterminent en fait le mot « froid » (encore que « froid » ne soit pas ici vraiment un adjectif, mais un élément d’une expression figée : « il fait froid », qui peut être considérée comme un verbe à la forme impersonnelle.

Un élève du cycle 3 peut découvrir que bcp d’adverbes se fabriquent, comme ici, à partir de la forme au féminin de l’adjectif.  Mais ce n’est pas toujours le cas. Et des adverbes ne se terminent pas tous par –ment.

 

3.                       « tête nue, pieds nus » (BOY + SARA) / « la tête et les pieds nus » (POCH + NEUF). Analysez les deux formes de l’adjectif « nu » ; justifiez l’orthographe dans les trois occurrences. Quelles difficultés pourraient surgir pour un élève du cycle 2 s’il devait écrire ces adjectifs ?

 

Nous avons vu que ces cas illustrent d’abord une propriété des adjectifs : l’accord en GENRE et en NOMBRE avec le nom. Mais un petit tableau et le recours à l’API permettent d’affiner les remarques. Au concours, on peut présenter certains résultats sous forme de tableau.

 

 

SINGULIER

PLURIEL

 

Masculin

Féminin

Masculin

Féminin

A l’oral

[ny]

[ny]

[ny]

[ny]

A l’écrit

nu

nue

nus

nues

 

où l’on voit qu’à l’oral aucun accord ne s’entend, ce qui peut faire difficulté quand l’enfant passe à l’écrit.

A l’écrit, on peut dire qu’il y a « accord » au féminin et au pluriel. Au masculin et au singulier, on a une forme « non marquée ». C’est cette forme « non marquée » en genre qui l’emporte lorsque l’adjectif qualifie deux noms, dont l’un est au masculin, l’autre au féminin. Et dans ce cas l’adjectif prend aussi la marque du pluriel. Personnellement je préfère le dire de cette façon, plutôt que le « masculin l’emporte sur le féminin », ce qui est chargé d’idéologie et déplaît parfois aux féministes (sans distinction de sexe !). A mon avis, ce n’est pas tant la langue qui est en cause dans ce litige que le métalangage que les grammairiens utilisent depuis des siècles, et qu’ils nous ont légué en même temps que certains préjugés.

 

4.                       C’étaient de grandes pantoufles (BOY – POCH – NEUF – SARA). Justifiez l’orthographe de « c’étaient ». Quelle est la fonction de « de grandes pantoufles » ? Comment justifieriez-vous la graphie « c’étaient » avec des enfants ?

 

Avec Genouvrier et Peytard, nous admettrons qu’ici il s’agit d’une phrase à présentatif (la 7° des phrases de bases du français). Mais il faut le justifier. La question porte sur la nature du « C’ ». Si c’est un mot à part entière, la phrase est attributive. Essayons :

· Je suis une grande pantoufle »

· La petite fille est une grande pantoufle

sont des phrases acceptables, mais bizarres ; elles n’ont rien à voir avec la phrase de départ, même si Andersen aurait pu, à partir de là, écrire un conte de plus !

Il vaut donc mieux considérer que « c’étaient » est une expression insécable, un « présentatif » qui fonctionne comme « voici », « voilà », etc. Mais à la différence de ces deux présentatifs invariables, « c’est » conserve une part de variation, surtout à l’écrit. Il s’accorde en NOMBRE avec ce qui suit. Et il peut changer de « TEMPS » comme un verbe. Mais ceci ne fonctionne en général qu’à l’écrit. A l’oral, on peut dire « C’est des pantoufles » sans être regardé de travers.

J’aurais mieux fait de ne pas demander la fonction de « de grandes pantoufles », qui est une « suite de présentatif ». Mais on peut dire à la rigueur que c’est le SUJET de la phrase (et profitons-en pour définir le sujet comme l’élément qui a la propriété de faire varier le verbe). Cette définition syntaxique est très accessible à des enfants.

 

 

5.                       « … quant à l’autre un gamin… qu’il en ferait un berceau quand, plus tard » (POCH) : identifiez et analysez les deux formes de [kâ] ; comment feriez-vous pour les différencier dans la classe ?

 

C’est l’un des passages les plus énigmatiques de ce conte. D’abord relisons-le :

 

L’une resta introuvable ; quant à l’autre un gamin l’emporta, disant qu’il en ferait un berceau quand, plus tard, il aurait des enfants.

 

Les enfants auront du mal avec « quant à » qui n’est pas courant. Commençons par « quand ». Je peux le remplacer par la série des « lorsque », « dès que », « aussitôt que » (qui contiennent tous des QUE). Un élève du CM peut constater aussi que :

· quand, plus tard, il aurait des enfants 

tout seul, est bizarre, donc non acceptable. En revanche je peux réécrire la phrase en déplaçant cet élément. C’est donc un complément circonstanciel, et comme c’est aussi une « phrase » (ou plutôt une « proposition »), nous dirons que c’est une « proposition circonstancielle subordonnée »). Et le « quand » est une CONJONCTION DE SUBORDINATION ;

Maintenant le « quant à ». Je peux le remplacer par « mais », par « en ce qui concerne », par « en revanche », et je peux le supprimer. Je le rangerais volontiers dans la famille des CONJONCTIONS DE COORDINATION, famille honorablement connue (qui ne connaît : mais, où, et, donc, or, ni, car ?), mais qui comporte quelques cousins problématiques, voire des enfants illégitimes, comme ce « quant à » en deux morceaux inséparables, qui a en plus la propriété de mettre en valeur un élément syntaxique. Voyez vous-mêmes en faisant des manips comment ça fonctionne.

Aux élèves on peut faire remarquer que « quant à » [kâta] se prononce en faisant bien la liaison [ta], donc différence audible à l’oral avec [kâ] conjonction de subordination. Le /t/ de « quant à » est un graphème et un phonogramme.

 

6.                       disant qu’elle pourrait lui servir de berceau, quand il aurait des enfants. » Identifiez les formes des verbes et justifiez leur emploi

 

Identifier les formes verbales est facile, encore faut-il avoir le minimum de connaissances !

-  disant : participe présent (de sens actif ; le participe passé est de sens passif…)

-  pourrait : conditionnel présent

-  servir : infinitif

-  aurait : conditionnel présent

Le participe, l’infinitif sont des modes. Avec les auteurs de la GMF, on peut considérer que le conditionnel, présenté comme un « mode » dans la grammaire scolaire, est plutôt un temps. Et ici on le voit en manipulant.

Si je mets le verbe principal au présent, cela donne :

-  le gamin affirme qu’elle pourra[1] lui servir de berceau, quand il aura des enfants

Dans le Journal des Enfants d’avril 2005, à propos de Benoit XVI, nous avons lu :

-  le pape a annoncé qu’il participerait aux journées de la jeunesse…

Cette manipulation fait apparaître la « valeur » de la forme verbale, permettant ainsi de « justifier » son emploi. Elle exprime un « futur » par rapport à un fait rapporté au passé. C’est pourquoi, même dans la grammaire scolaire traditionnelle, on appelait ce conditionnel un « conditionnel-temps ». En tous cas, il n’exprime pas de « condition »…

 

7.

BOY et SARA ® passage concernant les pantoufles : repérez dans les deux cas l’expression de la cause ; comparez le sens avec POCH et NEUF : est-ce le même sens ? Essayez de formuler votre analyse en utilisant des notions grammaticales

 

Avec cette question, nous entrons vraiment dans une démarche d’ORL : « observer pour mieux lire ».

D’abord recopions les deux passages :

 

POCH (NEUF)

BOY (SARA)

c’étaient de grandes pantoufles que sa mère avait déjà usées, si grandes que la petite les perdit en se pressant pour traverser la rue entre deux voitures.

C’étaient de très grandes pantoufles, sa mère les avait mises en dernier lieu, tant elles étaient grandes, et la petite les avait perdues en se dépêchant de traverser très vite une place.

 

Ce sont deux structures consécutives, qui deviennent plus claires si je transforme :

 

POCH / NEUF

 

Les pantoufles étaient si grandes que la petite les perdit

 

Et je peux transformer de nouveau, en exprimant un rapport de cause :

 

La petite perdit les pantoufles parce qu’elles étaient trop grandes

 

BOY / SARA

 

Les pantoufles étaient tellement (tant) grandes que la mère les avait mises en dernier lieu

 

Ce qui donne :

 

La mère les avait mises en dernier lieu parce qu’elles étaient grandes…

 

Notons que la traduction en allemand donnée ci-dessus semble faire la même interprétation : [2]

 

seine Mutter hatte sie zuletzt getragen, so gross waren sie,

 

où le lecteur attentif aux deux versions comprend deux choses différentes. Dans le premier cas, c’est l’histoire d’une petite fille qui hérite des pantoufles usées de sa mère. Dans le second cas, ce sont peut-être deux pantoufles partagées, et la mère s’en est emparée en dernier lieu vu leur taille.

Ce ne sont décidément ni les mêmes personnages, ni vraiment la même histoire. ORL pour mieux lire !

 

8.

C’est la comparaion des deux versions de Lemoine (l’album Sarajevo et Folio Cadet) qui paraît ici intéressante, parce qu’elle permet de faire une interprétation. D’abord la grammaire :

Il y a deux verbes « traverser » :

-  « je traverse », verbe intransitif (pas de COD) = je fais l’action de traverser

-  « traverser la rue », verbe transitif direct (présence d’un COD) = c’est la rue que je traverse, et non pas le pont ou la place

L’illustrateur Lemoine se sert dans les deux cas de la même traduction de La Chesnais. Une hypothèse est alors permise : en ajoutant « la place », le décor urbain imaginé par Andersen est modifié, et l’allusion aux voitures qui circulent disparaît. Au XIX° siècle, le terme « voitures » désigne des véhicules de transport tirés par des chevaux. Dans l’album cette « place » pourrait désigner les espaces urbains ouverts, qu’on traversait au risque de se faire abattre par les snippers, drame évoqué par l’illustration de la double page 12-13, et la légende manuscrite : « Sur le pont, une jeune fille a pris une balle en pleine tête. »

 

9.

La solution de ce problème est donnée en 2.

 

10.

La solution de ce problème est donnée en 5.

 

11

Recopions les 3 titres :

-  la petite fille aux allumettes (BOY+POCH)

-  la petite fille et les allumettes (NEUF)

-  la petite marchande d’allumettes (SARA)

les titres 2 et 3 sont les plus simples à analyser. Dans NEUF, le « et » fait partie de la famille connue évoquée en 5. Mais au concours, il sera plus judicieux de dire que cette « conjonction de coordination » réunit deux noms mis sur le même plan dans un rapport d’addition. Narrativement, le titre inaugure un conte à deux personnages : une petite fille et des allumettes. Je mesure toute la difficulté à considérer que les allumettes sont des personnages. Aussi les narratologues, en spécialistes avisés, considèrent que ce sont là des « acteurs », voire de pures fonctions (des « actants »). Mais les enfants sont peut-être mieux placés pour saisir ce que ces allumettes sont bien autre chose que des produits de consommations inventés en 1830. Elles ont une propriété magique. Elles sont sœurs du FEU ! En tous cas, c’est ce que le conte nous dit.

Observons maintenant le titre de SARA : le « d’ » est un « de » élidé devant voyelle. Il fait partie de la classe des PREPOSITIONS, et introduit un complément du nom « marchande ». Le sens de ce « de » dépend du sens de « marchande ». Les allumettes sont parmi mille autres objets possibles, ce qu’une marchande peut vendre. C’est un titre « réaliste », qui ne laisse aucunement augurer des faits étranges qui seront racontés. Andersen peut être considéré comme un réaliste, voire un naturaliste, comme plus tard en France Zola…

Remarque : un groupe qui a travaillé sur cette question a considéré que « de » était un « partitif ». On réserve cette étiquette à des déterminants spécifiques, pour indiquer une partie (non quantifiable) d’un tout : « du pain et du chocolat ! »

Le titre de BOY+ POCH peut faire problème pour des enfants. D’abord observons le fonctionnement de « aux » ; c’est la même chose que « à+les » (erreur que font parfois les petits de la maternelle). Donc préposition + déterminant article défini. Avec cela, nous sommes peu avancés. Il faut comparer avec d’autres expressions connues :

-  « la dame aux camélias »

-  «  la Vierge au buisson de roses »

-  « la Vierge à l’enfant »

-  « la poule aux œufs d’or »

-  « Riquet à la houppe »

où l’on voit que ce qui suit le nom caractérise le nom ; il existe des dizaines d’exemples dans des titres  de tableaux. La grammaire scolaire traditionnelle, et on peut la suivre, classe ce complément parmi les compléments du nom (en termes modernes, les expansions du groupe nominal). Mais comme l’ORL, c’est pour mieux lire, nous dirions que ce titre fait du personnage une sorte d’icône, celle d’une petite fille définitivement associée, dans la mémoire du lecteur, à des allumettes. Et c’est pourquoi, personnellement, ce titre a ma préférence.

 

En conclusion : je ne suis pas toujours arrivé à illustrer vraiment l’ORL, qui doit comporter un enjeu de lecture ou d’écriture. C’est, dans la méthode, ce que j’appelle l’INTERPRETATION. C’est le cas seulement des problèmes 1, 6, 7, 8 et 11.



[1] A Guebwiller, Caroline a émis une objection très pertinente : le garçon a fort bien pu penser : « elle pourrait mer servir de berceau… », et dans ce cas la conditionnel retrouve sa valeur modale, même dans la construction indirecte. Une même forme linguistique peut être interprétée différemment. La traduction allemande semble donner raison à cette interprétation : er sagte, den könnte er als Wiege gebrauchen, wenn er selbst einmal Kinder bekäme...

[2]