Qu’est-ce qu’un archétype ?

à propos des ogres, des sorcières et des géants...

 

contexte : séance N°2 groupe option littérature de jeunesse – 6 décembre 2006. Cette fiche est le remaniement d’une page consacrée à la légende de saint Nicolas dans le cadre de l’enseignement du fait religieux.

 

Nous empruntons notre cadre théorique à la « psychologie des profondeurs » de Karl Gustav Jung (1865-1961), et à un ouvrage de Gilbert Durand, plus récent, Les structures anthropologiques de l’imaginaire[1].

 

Comme son contemporain Freud, Jung considère que l’humain ne se résume pas à la pensée claire et rationnelle, mais qu’il porte en lui un fond obscur, d’ordinaire refoulé qui se manifeste dans les rêves nocturnes. Cet « appel des profondeurs » peut nous submerger[2] ; il importe donc de nous en prémunir. Mais exploré, canalisé, maîtrisé, il est aussi une grande force, « aussi secrète et puissante que celle qui gouverne la mer et les astres ». Jung, comme Freud, appellent « inconscient » cette « terra incognita » intime à chacun, mais leurs théories divergent. Pour Freud, l’inconscient est largement déterminé par le passé personnel de l’individu (les blessures de la petite enfance…).

Pour Jung, l’inconscient est collectif, certes largement déterminé par la culture dans ses formes repérables et contingentes, mais il est constitutif de l’humain, transcendant même les cultures particulières. C’est une théorie plus ouverte que celle de Freud, mais marquée par la référence à la sexualité, et moins dépendante de l’histoire individuelle. Elle intègre l’infinie richesse des contes, des légendes, des œuvres d’art du monde entier. En ce sens, Bachelard est « jungien » quand il écrit que « l’image n’a pas de passé », elle peut m’émouvoir sans passage obligé par une culture littéraire.

Un second trait est important chez Jung : le fait que l’inconscient est un dynamisme, il n’est même que cela. On veut dire par là qu’il y a une « vie psychique », faite de rêveries éveillées et de rêves nocturnes, qui sont toujours l’expression d’un « travail ». Un tel travail se fait principalement à travers des récits. Ce dynamisme qui s’alimente à nos ressources intimes nous aide, au stade de l’enfance,  à maîtriser notre « chaos intérieur » (expression de Bettelheim), et durant toute notre vie, il  nous pousse vers le haut. Il  s’incarne dans des figures, en général visuelles, en partie stabilisées par la culture, mais vivantes et changeantes, à l’instar de la vie intérieure dont elles sont l’expression : nous venons de définir l’archétype. L’ouvrage de Durand est une tentative pour lister ces archétypes dans la forêt des cultures du monde, et d’en repérer les principes organisateurs. C’est pourquoi, aux « visages du temps » (les archétypes terrifiants qui nous ramènent aux peurs primitives), il oppose successivement  les régimes « diurnes » et « nocturnes » de l’imaginaire[3]. Le psychisme s’empare des archétypes, il les transforme, les détourne, les inverse, en invente de nouveaux aux passages, transformant le plomb en or. Très significativement, la dernière partie de l’oeuvre de Jung est une méditation sur l’alchimie. Ce sont là des généralités.

Mais un examen attentif de la figure à travers les contes des figures d’ogres, de sorcières, et aussi des « bons géants » (voir Saint Nicolas) peut donner des idées plus précises à qui veut enseigner la littérature de jeunesse dans une perspective réflexive (c’est-à-dire en étant préoccupé de savoir ce qu’il transmet quand il raconte à des enfants de telles histoires).

 

Aux origines lointaines : une figure effrayante et indistincte

 

La fête de Saint Nicolas, d’après les folkloristes,  est héritée d’anciennes traditions celtes, liées à l’abondance, à la fécondité et à la mort. « C’est pourquoi, jadis, j’étais accompagné par un cortège de gens masqués, déguisés en animaux cornus ou poilus : cerfs, ours… qui effrayaient les mauvais esprits et les jeunes filles de leurs bruits de chaînes et de sonnailles » (version de Debeire, voire bibliographie des légendes de St Nicolas)…

On trouvera dans l’ouvrage savant de Durand (pp.76 et sv.) un exposé documenté de ces rêves théoriomorphes, peuplés d’animaux effrayants… La contemplation d’un tableau de Jérôme Bosch, ou plus près de nous, du tableau de Grunewald : La Tentation de Saint Antoine (élément du retable visible  à Colmar), peut nous en donner une idée.

A voir aussi, pour bien prendre la mesure des terreurs enfantines qui se cachent dans les profondeurs de  l’histoire du bon saint : Saturne mangeant ses enfants, tableau de Goya. En effet, cet archétype n’émerge pas tel quel dans les récits, qui sont toujours déjà le produit d’un travail accompli par le psychisme. On le soupçonne toutefois en questionnant textes et images. Par exemple, dans Les habits neufs de Saint Nicolas, une double page montre au premier plan un lapin et des corbeaux[4][1] (animaux mythiques s’il en est !) et au second plan, Nicolas à cheval au milieu d’une troupe indistincte, perdue dans la neige : « ses assistants ». Référence lointaine au substrat archaïque, où le personnage était encore multiple, effrayant parce que multiple ? Et comment ne pas penser aux rites primitifs de la fécondité en lisant l’histoire des trois enfants « partis glâner aux champs » ?

 

 

Brève analyse de la légende des trois enfants.

 

Ce qui frappe évidemment est la similitude manifestement recherchée et exploitée par les auteurs avec le Petit Poucet. Ce sont plutôt ici les spécificités qui vont nous retenir.

 

-                    les trois petits enfants

 

Poucet est le dernier de sept frères. Les contes des Grimm mettent plusieurs fois en scène un frère et une sœur (Frérot et Soeurette, Jeannot et Margot, les deux frères, les trois frères, etc.). Sans entrer plus avant dans une lecture psychanalytique, ou peut admettre, avec Bettelheim, qu’il s’agit moins d’individualités distinctes que de plusieurs niveaux de la personnalité. Dans la légende, ce qui peut encore nous arrêter est l’insistance sur le mot « petit ». L’exploit de Poucet force d’autant plus l’admiration que l’ogre est gigantesque et méchant. Dans la légende, que les enfants soient « petits » rend le boucher plus effrayant, et surtout Saint Nicolas plus grand. Les illustrateurs jouent sur ces oppositions de taille des personnages, par exemple la dernière double page de Baudroux, où le bon Saint Nicolas abrite les trois enfants sous son immense manteau, dans un geste enveloppant presque maternel.

 

 

 

-                     le boucher

 

A l’évidence, ce personnage se confond, dans ces quatre versions de la légende avec l’ogre  du  Petit Poucet. Dans la version  de Debeire, l’identification est explicite, puisque le boucher s’appelle l’Ogre Cayatte. Traditionnellement l’ogre est un géant très méchant, qui aime la chair fraîche, principalement celle des petits enfants. Le schème imaginaire qui le définit essentiellement est l’avalage, faisant de son ventre énorme, le premier de ses attributs. Un autre schème doit lui être associé : une vitesse de déplacement fulgurante, liée à son gigantisme, lui permettant de traverser l’espace en grandes enjambées ; les « bottes de sept lieues » sont dans le conte de Perrault et de Grimm, l’attribut de ce second schème imaginaire. Tous deux renvoient à des peurs archaïques : celle d’être coupé en petits morceaux et dévoré, celle d’être englouti par la fuite du temps. Le tableau de Goya : Saturne dévorant ses enfants, évoque de manière saisissante cette figure archétypique terrifiante.

 

-                        le « bon Saint Nicolas »

 

La même méthode, qui consiste à construire l’archétype en décomposant les attributs du personnage devrait nous permettre de dépasser deux approches courantes. La première, inspirée par un zèle tout laïque, vise à occulter tout symbolisme religieux. Et la seconde, qui découle de la première, c’est de ne retenir du personnage que les composantes neutres (et commerciales) : celles du Père Noël.

Le premier trait frappant est la taille de Saint Nicolas, qui l’apparente aux géants. Tous les illustrateurs soulignent cet aspect, que le personnage soit « pernoëlisé » ou non, à l’exception d’un seul (Scheidl  & Corderoc’h) qu’il faudra analyser. L’album qui le montre le mieux est celui de Baudroux, par exemple sur la double page qui introduit le saint dans l’histoire. C’est un personnage immense, sur fond de montagne dénudée, en pleine lumière. Tous ces détails ont leur importance.

Ensuite le physique et le costume. C’est ici que trop d’attention portée au fait religieux risque de nous détourner de l’essentiel à ce niveau de l’analyse. Le grand manteau rouge à liseré d’or, qui fait ressortir le surplis blanc immaculée. La barbe fournie et elle aussi toute blanche. Et les deux attributs de l’autorité religieuse : la mitre et la crosse, qui sont la couronne et le sceptre dans l’ordre de la royauté. Nicolas apparaît ainsi comme un « bon géant » et comme une grande figure solaire.

Reste un dernier attribut, secondaire, en tous cas inégalement pris en compte selon les versions. L’évêque, lorsqu’il apprend l’histoire des trois enfants, s’en revient de voyage : « au retour d’un pèlerinage en pays lointain » (Gontier) ; « revenant d’un lointain voyage » (Debeire). C’est cette fonction qui paraît importante, et on peut lui associer l’âne, comme moyen de transport, même si, superficiellement, l’animal se glisse différemment dans la fiction. Dans les versions de Debeine et de Gontier, il lui est offert en récompense par les parents des trois enfants. Il est absent de la version de Baudroux. C’est dans la version de Pion que son rôle magique est mis en évidence. Il appartient au début aux enfants, et lorsqu’ils sont perdus dans la forêt, il devient le messager intercepté par le saint, qui lui permet d’intervenir. Dans l’ensemble des versions, ce qu’il faut voir, c’est que l’âne, qu’il soit associé  au personnage au début ou à la fin du récit, relie définitivement le géant au thème du transport dans l’espace et dans le temps. Il s’agit bien sûr d’un espace-temps merveilleux : le « pays lointain » des contes, et leur temporalité bien particulière. Le délai d’intervention, selon les versions dure 7 jours (Pion) ou sept années (Gontier).

 

 

 

 

entre le boucher-ogre et l’évêque-bon géant, quel rapport ?

 

Il faut espérer maintenant que notre méthode porte ses fruits… en nous permettant, en douceur de nous rendre à l’évidence : les attributs respectifs de l’ogre et du bon géant sont en parfaite correspondance, et les seconds sont  l’inversion des premiers.  Que l’on puisse assimiler le bon saint à un ogre gentil a de quoi choquer, moins notre  conscience religieuse, que l’attachement à un stéréotype. C’est l’occasion de poser un principe qui structure le schéma narratif d’une multitude de récits de ce genre. C’est précisément la fonction d’un récit que de transformer, notamment par le procédé de l’inversion, plus savamment appelée « euphémisation » des  figures imaginaires négatives en figures positives. Et même, et c’est encore plus important : c’est parce que le psychisme anticipe cette « victoire » qu’il peut affronter, sans dommage, les images terrifiantes. En clair, nos ogres méchants, bouchers, et autre Père Fouettard nous sont infiniment précieux. Ils font partie de la famille, mais dans l’ordre imaginaire, des figures de Nicolas et autres bons géants les précèdent…

 

-         de Gargantua à saint Christophe, d’autres figures de bons géants…

 

A la suite des travaux de Durand, on pourrait parfaire la démonstration, mais elle serait lourde vu son poids d’érudition. En quelques lignes, il faut signaler que la grande figure archétypique du bon géant s’appelle en folklore celtique Gargantua, popularisé au XV° siècle par François Rabelais. Ce dernier explique le nom par un jeu de mot à propos du gosier, que le géant, comme il se doit a fort grand : « car grand (le gosier) tu as ! ». Mais Durand, plus scientifiquement rapproche le nom Gargantua d’une racine indo-européenne qui signifie la pierre et par extension la montage : kar ou kal, gar ou gal, d’où des toponymes désignant des lieux élevés comme Corbeil… et le mot « corbeau » qui désigne un oiseau solaire. C’est au soleil en effet, et au régime diurne de l’imaginaire qu’il faut associer le bon géant. Il existe dans le folklore chrétien un autre bon géant, qu’il faut connaître puisque comme Nicolas, le prénom est largement répandu. Saint Christophe porte un nom d’origine grecque : christo-phoros, c’est-à-dire le « porteur du Christ ». La légende, significativement, se développe au XI° siècle, à la même époque que celle de Saint Nicolas. Le géant Christophe prend sur ses larges épaules un enfant, qui se révèlera être le Christ, et il lui fait passer un torrent impétueux, le sauvant ainsi de la noyade. En récompense, son bâton fleurit.

Le rapprochement avec l’histoire des trois petits enfants devient plus intéressant encore quand on sait que Christophe était au départ un géant à tête de chien effrayant (cynocéphale). Le récit fonctionne selon le même principe de l’inversion euphémisante. Automobilistes, nous avons peut-être un porte-clé à l’effigie du saint. Patron des voyageurs et des transporteurs, il est invoqué aussi contre les accidents fatals et la mort subite, celle qui prive le voyageur du « viatique » des sacrements. Christophe, bon géant, saint tutélaire, est capable de convertir en « bonne mort » un tel accident, toujours menaçant au Moyen Age mais de nos jours également…

 

Quelques précisions supplémentaires, à partir de Perrault et des frères Grimm…

 

Au cours de notre séance du 6 décembre, nous n’avons évoqué Saint Nicolas qu’à la fin. Nous sommes partis du texte original de trois contes du patrimoine : Le chat botté, Le Petit Poucet (Perrault), Jeannot et Margot (Hansel und Gretel) des frères Grimm. Nous avons essayé de faire le « portrait-robot » de l’ogre, d’un point de vue archétypal. Sans revenir sur les éléments qui précèdent, certaines constantes sont apparues, qui permettent de formuler quelques spécificités du personnage archétypal.

 

Deux personnages différents en apparence peuvent correspondre au même archétype. Ainsi, la sorcière du conte des Grimm présente-t-elle des caractéristiques très proches de l’ogre. La sorcière, c’est l’ogre au féminin, et d’ailleurs dans plusieurs contes, elle est désignée comme « ogresse ». Aucun doute n’est permis quand on lit la description des sept filles de l’ogre dans Le Petit Poucet :

 

« L’Ogre avant sept filles, qui n’étaient encore que des enfants. Ces petites Ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu’elles mangeaient de la chair fraîche comme leur père ; mais elles avaient de petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu et une fort grande bouche avec de longues dents fort aiguës et fort éloignées l’une de l’autre. Elles n’étaient pas encore fort méchantes ; mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang ».

 

Certains attributs de cette grande figure archétypale sont « métaphorisés » : au-delà de leur fonction réaliste, ils ont une signification qui relève évidemment de l’interprétation, mais que l’on peut risquer, car l’archétype y gagne en richesse. Ainsi le ventre de l’ogre de Perrault, qui engloutit facilement un veau, deux moutons et un demi cochon en un même repas, correspond-il, chez la sorcière ( plutôt décharnée), au four, dans lequel elle projette de rotir les deux enfants. Ainsi métaphorisés, les attributs archétypaux sont "amovibles", et ils peuvent affecter d’autres personnages, par exemple des héros, qui s’attribuent les pouvoirs de l’ogre. La victoire du chat botté était prévisible, puisque comme son nom l’indique, il est chaussé de bottes. On peut faire la même hypothèse à propos du sac, autre don que le chat sollicite au début de l’histoire avant de partir à l’aventure, pour éviter d’être lui-même mangé par son maître. Dans les versions intégrales, le moindre détail compte, et fait sens :

 

« Ce dernier (le plus jeune frère qui pour tout héritage reçoit le chat) ne pouvait se consoler d’avoir un si mauvais lot : « Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi lorsque j’aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon  de sa peau, il faudra que je meure de faim. » Le Chat qui entendait ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux : « Ne vous en affligez point, mon maître, vous n’avez qu’à me donner un Sac, et me faire faire un paire de Bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez. »

 

On retrouve dans ces trois contes la dynamique de l’imaginaire relevée dans la légende de Saint Nicolas.L’archétype n’est pas un concept statique, il est emporté dans un grand mouvement (la "vie de l'esprit"), et c’est le « travail » du récit que de passer de la figure archaïque terrifiante à la figure rassurante et salvatrice.Les scénarios sont très divers. Le chat botté avale l’ogre qui, imprudemment, s’est, sur la suggestion du chat, transformé en souris : c’est le mécanisme de l’inversion (l’avaleur devient l’avalé) et de la gullivérisation (le géant transformé en créature naine). Le méchant boucher-ogre est confondu par le bon géant Nicolas. Pour finir, le père Fouettard conserve quelques attributs terrifiants, mais il obéit aux ordres du bon saint, qui, de l’ogre, conserve deux attributs métaphorisés : l’âne transporteur, et la hotte, ventre amovible rempli de friandises. Dans cette légende, le mécanisme est celui de l’euphémisation : le personnage incarnant le mal est remplacé par un alter ego, qui représente le bien. Les sorcières, quant à elles, survivent plus difficilement : elles brûlent. En tous cas, c’est ce qui arrive dans Jeannot et Margot : « Mais Margot se sauva et la sorcière impie brûla lamentablement ». Cette mort de la sorcière par le feu est aussi un épisode du conte Les deux frères, le plus long des contes de Grimm :

 

« Quant aux frères jumeaux, en se revoyant, ils s’embrassèrent et se réjouirent de tout leur cœur. Puis ils se saisirent de la sorcière, la ligotèrent et la jetèrent dans le feu, et quand elle fut brûlée, la forêt s’ouvrit d’elle-même, et comme il y faisait très clair, on put voir le château royal à trois lieues de là. ».

 

Cruauté, misogynie, et sans doute réminiscence d’une époque pas si éloignée où des femmes réputées sorcières brûlaient sur les bûchers. Les contes du patrimoine décidément n’ont pas de morale.

 

Pour finir, une remarque sur les réseaux, et sur le "travail" de l'imaginaire…

 

L’intérêt de cette entrée archétypale pourrait être l’enrichissement de cette notion qui connaît une grande fortune dans la didactique de la littérature de jeunesse. Personnellement, je pense que les réseaux vraiment porteurs sont ceux qui plongent leurs ramifications dans l’imaginaire de l’enfant. Ils ne correspondent pas forcément aux catégories cartésiennes de la conscience adulte. Et l’enfant n’est pas toujours conscient des réseaux que les lectures tissent dans son subconscient…

 

Non seulement nous pouvons sans difficulté maintenant marier les ogres et les sorcières, mais la prise en compte de l’imaginaire comme une dynamique permet de rapprocher des ogres leurs doubles euphémisés les géants … et même un grand évêque légendaire.En allant encore plus loin, mais ceci pourrait faire l’objet d’une autre fiche, car il faudrait préciser :  d’autres figures archétypales peuvent être réunies : les monstres, sortis des eaux, se métamorphosent en dragons ; les loups sont peut-être bien les cousins des ogres. Les ours, figures toujours sympathiques, sont, les cousins des bons géants. Ces rapprochements, très sommaires, peuvent aider, dans un premier temps, à comparer des récits (et des images). Une fois les choix faits, il sera temps de passer à une étude plus fine.

 

Une autre critique que l'on pourrait faire aux "réseaux" classiques, c'est qu'ils sont souvent imposés par les adultes. En évoquant les théories de Jung et de Durand, nous avons rencontré la notion de "travail" de l'imaginaire. Elle renvoie à l'aspect dynamique des archétypes. Elle est à rapprocher aussi du "travail" de la cure psychanalytique, où le patient et son analyste conjuguent leurs efforts, chacun dans son ordre, pour explorer l'inconscient, et reconstruire un sujet en souffrance. La relation pédagogique n'a certes rien d'une psychanalyse, mais, par analogie, on peut considérer aussi que le développement de l'imaginaire est un bienfait pour l'enfant, à condition que la dynamique ne soit pas entravée. Ici le rôle de l'adulte médiateur est essentiel. Mais c'est un adulte initié à la culture de l'imaginaire. Les grand-mères conteuses savent tout cela intuitivement, et par expérience vécue. Un professeur des écoles doit, en plus, construire dans ce domaine une modeste compétence théorique. On trouvera dans la lecture de quelques pages de Bettelheim (Psychanalyse des contes de fée) et de Tisseron (Les bienfaits des images) des arguments décisifs. Elles permettront, à l'entretien oral, de positionner le rôle de l'enseignant autrement que par l'apport, tout de même réducteur, de connaissances linguistiques, sans pour autant les exclure. Cette réflexion sur le travail de l'imaginaire permet aussi de penser la mission de l'école, qui n'est pas celle de Vivendi et des industries du divertissement. Pour mesurer la différence, voir une page publicitaire dans Le Monde du 8 décembre 2006.

 

Bibliographie

 

Celles des ogres, des sorcières, des géants est immense. Aussi je vous laisse provisoirement l'explorer par vos propres moyens. Nous reviendrons prochainement sur L'Enfant Océan, de MOURLEVAT (J-C.) aux éditions Presse Pocket, signalé par une étudiante de notre groupe. C'est une réécriture du Petit Poucet. La référence figure sur la liste officielle.

 



[1] chez Dunod, Paris  ; nombreuses rééditions depuis 1969

[2] Au cours de la séance du 6 décembre 2006, j’ai évoqué la « terra incognita », le territoire inconnu que nous portons en nous, et qui se manifeste au cours de nos rêves nocturnes…

[3] un très bel album de Dominique Falda, Léo et Zoé, Editions Nord-Sud, 1993, permettra d’illustrer cette théorie de l’imaginaire, ici exposée abstraitement.