contexte : le voyage au Sénégal organisé chaque année par les service international de l’IUFM d’Alsace

 

Abderrahmane Sissako

 

Pour en finir avec le cinéma du Nord

 

Article paru dans l'édition du 21 Octobre 2006

 

Si le réalisateur mauritanien tourne régulièrement en Afrique, son public est en Europe. Avec « Bamako », il mêle drame intimiste et fiction politique. Une manière, pour lui, de faire un film pour les Africains

 

Un cinéaste africain, c'est un artiste venu « d'un territoire presque désertique, du point de vue de son art. Quand il arrive à faire un film, il est envahi par le sujet, qui devient plus politique. C'est comme s'il devenait porte-parole. » Abderrahmane Sissako donne cette définition, qui s'applique à ses aînés - le Sénégalais Sembene Ousmane, le Malien Souleymane Cissé -, mais à distance de laquelle il s'était strictement tenu jusqu'ici.

Bamako, le troisième long métrage de Sissako, sorti le 18 octobre, a ramené le cinéaste vers ce terrain politique. Il a abandonné, le temps d'un film au moins, la veine autobiographique qui était la sienne jusqu'ici, celle qui l'a conduit à réaliser Un jour sur Terre et En attendant le bonheur, des films d'exilés qui procédaient « du désir de ressembler à des millions de gens », les voyageurs, les aventuriers qui quittent la Ma! uritanie pour la Finlande, le Ghana pour le Portugal.

Bamako devait s'appeler La Cour. Pas tant parce que le metteur en scène organise le procès des institutions internationales qui ont mis l'Afrique sous tutelle. Mais parce que les audiences se tiennent dans un quadrilatère cerné de constructions basses en pisé, l'une de ces cours communes des grandes villes du Sahel autour de laquelle vivent une ou plusieurs familles.

C'est dans l'une d'elles que le jeune Abderrahmane a grandi, dans la famille de son père ; sa mère est Mauritanienne, il avait 18 ans quand il l'a rejointe. Sur les bords du Niger, alors que le Mali passait de la dictature tiers-mondiste et collectiviste de Modibo Keita à la dictature pro-occidentale et prédatrice de Moussa Traoré.

Abderrahmane Sissako est allé à l'école, a parlé bamanan avec sa famille et discuté du monde tel qu'il allait, sur un mode qui n'a pas grand-chose à voir avec les propos de comptoir de chez nous . « La cour, c! 'est un lieu ouvert, respectueux. Quand on arrive, on n'est ja! mais pressé de donner la raison de sa présence. »

Bamako a beau être un film ouvertement politique, dans lequel des ténors français du barreau - Roland Rappaport pour la défense, William Bourdon pour la partie civile - plaident pour et contre la politique occidentale en Afrique, il est aussi traversé par les souvenirs du cinéaste. Quand il vivait à Bamako, il a beaucoup discuté, avec ses frères, cousins et oncles, mais surtout avec son père, fin connaisseur de la vie publique, « mais qui avait fait le choix très fort de ne jamais faire de politique ».

Au Mali, Abderrahmane Sissako milite dans une organisation étudiante dont l'activité inquiète assez le régime de Traoré pour que celui-ci ferme les écoles. L'adolescent part alors rejoindre sa mère en Mauritanie, où il pallie son désoeuvrement par de fréquentes visites au Centre culturel soviétique. Il est déjà bien tard dans le siècle - 1988 - quand il obtient une bourse et part étudier en Union soviétique. Un an! plus tard, il entre au VGIK, l'école de cinéma de Moscou, un instrument du régime, mais aussi l'institution dont est sorti Andreï Tarkovski, l'auteur d 'Andreï Roublev. Il a tourné son deuxième film, le moyen métrage Octobre, avec le chef opérateur de ce dernier. Le film est sélectionné à Cannes, il raconte la rupture entre une femme russe et un Africain qui s'apprête à quitter l'URSS.

Les films suivants, Un jour sur Terre, commandé par Arte pour fêter l'an 2000, En attendant le bonheur, tourné à Nouadhibou et sélectionné à Cannes, ont fait de Sissako une figure à part du cinéma international. Un Africain qui tourne régulièrement des films en Afrique. Mais aussi un cinéaste dont le public se trouve en Europe. Tous les ans, il retourne au Mali. Mais est arrivé un moment où il a senti qu'il ne pouvait plus s'exprimer parmi les siens « en continuant à faire du cinéma d'étranger ».

Bamako est donc un film pour les Africains, un film dont Abderrahmane Sissako rêve! de se voir « dépossédé ». Il a laissé les audiences de ce « t! ribunal improbable » aux bons soins des intervenants, avocats français, magistrats africains, qui ont improvisé plaidoiries et interrogatoires. Mais il a aussi écrit et mis en scène la trame fictive très serrée qui entoure le cérémonial judiciaire, les histoires quotidiennes, les envolées imaginaires, qui s'entrecroisent autour des audiences et nourrissent les débats. Comme dans un rêve, passe l'extrait d'un impossible western africain.

« Je voudrais tourner un film muet, dit Abderrahmane Sissako. Pas un film silencieux, un muet, pour que l'histoire du cinéma africain soit complète. » Tourné en bamanan et en français, Bamako sortira en janvier au Mali. Dans deux salles, alors qu'il est distribué sur 70 écrans en France. Dans les grandes villes africaines, les cinémas ont disparu et le public avec eux. Le désir de films est peut-être encore là.

Le matin de l'entretien, qui a lieu dans les bureaux de sa société de production, Chinguity, au fond d'une impasse de M! énilmontant, Abderrahmane Sissako revient d'une avant-première à Marseille. « Il y avait un Béninois, un universitaire de passage, pas un émigré en France. Il disait que le film devrait être montré chez lui, qu'il y a un public. »

Et, comme tous les cinéastes africains, maintenant qu'il fait partie de ce petit groupe, l'auteur d 'En attendant le bonheur est en mesure de pointer tous les échecs de l'aide publique du Nord en direction du cinéma africain, tout comme il peut défendre une réforme des politiques culturelles africaines, dont le principal défaut est en général de ne pas exister. « On nous dit qu'avec l'argent d'un film on peut faire trois dispensaires mais on ne construit même pas les dispensaires. »

Le cinéaste est aussi producteur, il a aidé le Tchadien Mahamat Saleh Haroun à mener à bien Daratt, son troisième film, et, chaque fois qu'on le rencontre, Sissako insiste pour qu'on aille voir Daratt. Mais cette citoyenneté cinématographique africaine es! t aussi un poids.

Au détour d'un échange, Abderrahmane ! Sissako lâche : « On ne peut pas être toujours un porte-parole. » Il hésite à s'établir définitivement en Afrique, « une échéance qu'[il] repousse sans cesse », même s'il en ressent la nécessité. Il vit en France, « un pays qui [le] porte », mais aussi un pays dont il voit « qu'on cherche à le faire se replier sur lui-même ».

A l'en croire - mais après En attendant le bonheur, il était sûr de tourner dans le désert mauritanien et s'est retrouvé dans une cour de Bamako -, son prochain film sera peuplé par les étrangers de Paris, pour filmer une ville « où l'on peut aller chez le dentiste et découvrir qu'il est camerounais », ou aller voir un film et s'apercevoir que son auteur est malien et mauritanien.